F. P. ALIBERT

 

 

 

EN MARGE

D'ANDRÉ GIDE

 

LES ŒUVRES REPRÉSENTATIVES

 

 

A PARIS. 41, RUE DE VAUGIRARD, 1930


A JEAN SCHLUMBERGER

 

 

EN MARGE

D'ANDRÉ GIDE

 

JE souhaiterais, révérence parler, et sans reprendre à mon compte un sous-titre célèbre, écrire ici ni pour tous ni pour personne. Traiter, fût-ce face au public, d'un écrivain qu'on admire et qu'on aime entre tous, c'est d'abord une confidence qu'on se fait à soi-même. C'est pourquoi je voudrais ne la faire qu'à voix basse, et, en quelque sorte, chuchotée.

en matière de critique, je n'ai jamais pu me défendre de je ne sais quel agnosticisme. Je veux dire que prononcer, juger, et décider, me paraissent la chose la plus difficile, voire la plus terrible, du monde; et que le respect qu'on doit à un écrivain, et qui compte, exige qu'on s'en tienne, avant tout, à la façon, disait Rémy de Gourmont, dont il associe et dissocie ses idées. Sans doute, il y a les éléments qu'on rejette, et ceux qu'on assimile; mais on ne s'en aperçoit qu'à la longue, et cela aussi « ne s'apprend que dans le silence ». [11]

 

IL SE peut, je m'en excuse, qu'au fil de ces pages, et à reprendre des thèmes susceptibles de tant de variations et modulations, mais dont le motif n'est point tellement interchangeable, il m'arrive plus d'une fois de me répéter. Au fait, de quoi m'excuserais-je? A qui n'écrit que pour son plaisir (je n'ai jamais su faire autre chose) qu'importe qu'il se redise? Sinon le plaisir des autres, il redouble du moins le sien. N'y a-t-il point quelque part, dans Montaigne, quelque chose d'approchant? Mais, s'il fallait se rappeler tout ce que dit Montaigne ! En tout cas, qui pourrait se vanter de se rapprocher, même de loin, de cette manière aisée, relâchée, ondoyante, d'aborder, de traiter, d'envelopper, d'embrasser un sujet, et tout à coup jusqu'au fond, si ce n'est par l'apparence et l'écorce, les seules, après tout, qui soient à notre portée ? A quoi, me semble-t-il, de tous les écrivains que je sache, André Gide est celui qui se prête le mieux.

 

etant trop son ami, je suis mal qualifié pour parler congrûment d'André Gide. Du moins aujourd'hui, et pour quelques jours seulement, voudrais-je ne l'avoir jamais connu. Car il y a une impartialité du bien ; et je finis par ne plus démêler distinctement l'homme de l'œuvre. Je revois, avec autant de précision [12] qu'il y a vingt ans, près de Mont-de-Marsan, un petit bois de chênes-verts où nous nous sommes récité du Virgile, et découvert une admiration et une ferveur communes pour Dostoïewsky. Plus tard, allant et venant sur un chemin qui glisse au ras des prairies vers un rideau de peupliers carolins, dont la jeune verdure tranche contre un ciel couleur d'orage, il me raconte les Caves du Vatican, qui sont sur le chantier, et déjà, presque, les Faux-Monnayeurs. Qu'on ne voie là de ma part présomption ni vanité; c'est simplement hasard de longues confidences au fil du voyage ou d'un séjour à la campagne, sinon réciproque abandon de deux âmes qui, depuis longtemps, chacune de son côté, sentent qu'il n'y a pas « plus d'une chose nécessaire ». Je veux aussi, je veux surtout me rappeler que, quelques années auparavant, ne connaissant pas encore André Gide, et lisant, dans un état de santé où il fallait que je fisse chaque jour un nouvel effort pour échapper aux divinités infernales, l’Immoraliste, que j'avais à la montagne emporté avec le Crépuscule des Idoles, j'ai puisé, ou du moins, je me l'imagine, ce qui est tout un, dans ce livre amer et fort, et dans la leçon qu'il contient, de quoi me reprendre à la vie.

 

andré gide est un écrivain essentiellement coexistant, le plus coexistant que je sache, parmi les écrivains d'aujourd'hui. Mais cela voudrait être abondamment développé. [13]

 

pas plus qu'André Gide, je ne puis dissocier l'homme et l'œuvre, ni considérer chacun à part. Il se peut même que l'homme m'intéresse plus que l'œuvre, ou du moins tout autant ; et dans la mesure où l'homme explique l'œuvre, et où l'œuvre, à son tour, se réfléchit dans l'homme qui l'a mise au jour, le renforce, le façonne, en fait son propre héros, le traîne à la remorque, l'oblige à lui ressembler, sinon l'intoxique. Tel qui fait une discrimination entre l'homme et l'œuvre, c'est qu'il ne connaît pas l'homme tout entier; ou que le sens de l'homme lui fait défaut ; ou qu'il se forge de l'œuvre un  fantôme abstrait, une apparence métaphysique. Il est vrai aussi que tel homme, qui se filtre et se décante dans son œuvre, et n'y livre que l'essence et la fleur de lui-même, il dépense, à n'en être plus que l'ombre, mille soins, une vigilance farouche, qui ne sont pas modestie, cette forme honteuse de l'orgueil, dissimulation moins encore, mais pudeur. Le propre de l'homme de génie est d'être comme tout le monde ; mais tel, à qui l'œuvre est respiration et nourriture, bien qu'il sache qu'elle est  faite de la moelle, du sang, de la substance même des passions et des tares (s'il y a des tares dans l'homme), de l'homme; dès qu'il le sait, il s'en détourne, comme d'une diminution de l'œuvre devant laquelle l'homme, à combien plus forte raison l'homme de génie, s'interpose. Cette recherche, dans l'œuvre d'art, d'un bonheur d'hermine ou de tour d'ivoire, peut s'expliquer de bien [14] des façons, dont la première est un manque de goût de l'humain, et aussi un défaut radical de sens psychologique. D'ailleurs, la psychologie de l'artiste, du philosophe, du poète, sinon de l'homme, n'est-elle pas encore à faire; et tout ce que je viens de dire ne peut-il pas, autant qu'à propos d'André Gide, être dit de n'importe quel écrivain?

 

LES NOTES ou renvois sont bien souvent le meilleur d'un livre. On croit que l'auteur n'y met que le résidu de sa pensée, alors qu'ils en contiennent souvent toute l'essence (voir Sainte-Beuve qui, par surcroît, la bonne langue, y déverse son venin le mieux distillé). C'est le tiroir le plus secret, le compartiment le plus verrouillé de son esprit; il faut d'abord le forcer pour avoir la clef du reste. Je conseillerais donc à ceux qui en seraient encore à chercher la pointe aiguë et ductile insinuée à travers toute l'œuvre d'André Gide et autour de laquelle toute son œuvre tourne; je leur conseillerais de lire et relire, dans le Traité du Narcisse, l'éclaircissement placé au bas de la page 83 de l'édition du Mercure de France. J'aime, en outre, que l'auteur, dans une nouvelle édition, y ajoute: « Cette note a été écrite en 1890, en même temps que le traité ». C'est donc qu'il comprend, plus encore que nous, toute l'importance de cette anticipation, et que dès lors, dès avant la vingtième année, André Gide portait toute son œuvre constituée, ou du moins pressentie, dans sa [15] tête. Si j'avais du goût à l'épure, je me divertirais à réduire la note du Narcisse en tableau synoptique d'où je verrais et ferais découler dans un ordre généalogique point tellement arbitraire qu'on le pourrait supposer, tous les livres d'André Gide, et leurs plus extrêmes conséquences, y compris leurs contradictions secrètes, s'il y en a...

 

saul, c'est le drame d'une déchéance. Que n'ai-je à mon service un autre mot que celui-là ! Sans doute, aux yeux de la morale courante, de la morale tout court, le moindre geste, la moindre démarche de Saül, ne fait que précipiter sa décomposition intérieure. Comme s'il y avait autre chose qui compte, que la connaissance et la manifestation de soi-même ! C'est à cette connaissance que s'achemine peu à peu Saül, mais qu'elle est plus tragique encore que celle de Candaule! Candaule s'est déjà trouvé; ce n'est qu'en mourant qu'il peut se dépasser. Saül, lui, se cherche, ou plutôt redoute de s'être trouvé ; de là, ses tâtonnements si pathétiques. Il en est à ce degré de moindre conscience qui fait précisément les héros tragiques ; car il n'y a pas que le comique seulement qui naisse du « sentiment d'une inadéquation ». — « Il y eut un temps, dit-il, où Dieu me répondait; mais alors il est vrai que je l'interrogeais très peu ». — Tu ne me chercherais pas, dit le Mystique, si tu ne m'avais pas déjà trouvé ». C'est décidément quand nous ne cherchons pas Dieu qu'il est le plus [16] près de nous, que nous sommes plongés en lui, que nous reposons en lui sans nous en douter; dès que nous commençons à le chercher, il nous échappe et fuit, et nous ne trouvons plus que nous-mêmes. C'est jusqu'au bout de nous-mêmes, dès lors, que, dussions-nous en mourir, il nous faut aller. Bien mieux, ne sera-ce pas dans la mort que nous pouvons devenir notre propre secret? Qu'il vaut mieux le devenir dès cette vie même! Toute l'œuvre d'André Gide ne tendrait-elle pas à démontrer que nous ne trouvons Dieu que lorsque nous nous sommes trouvés nous-mêmes, et que Dieu se confond en quelque sorte avec nous-mêmes et notre propre secret? Je serais assez disposé à le croire, du moins dans la mesure où l'on entend par Dieu l'état de plénitude, le véritable état de grâce où nous sommes, quand nous essuyons le coup de cette révélation intérieure et continuée qui nous éclaire enfin sur nos propres disponibilités. Mais Dieu est susceptible de tant de définitions et d'acceptations! « Tes baisers m'ont faite plus chrétienne », dit l'abbesse de Jouarre à son amant. Je ne crois pas André Gide suspect d'une grande tendresse pour Renan. Pourquoi faut-il que certaines de ses façons de comprendre et d'aimer Dieu, me paraissent entachées, je dirai même infectées, si peu que ce soit, de renanisme?

 

j'admire que, n'ayant jamais, ou presque jamais, écrit en vers, il y ait dans la prose d'André Gide [17] tant de rythme et de cadence. N'a-t-il pas dit quelque part, ou je me l'imagine, que la gymnastique poétique ne compte à ses yeux qu'à titre d'exercice et d'assouplissement pour mieux écrire en prose? Il est cependant une preuve du contraire. Je crois qu'il y a un nombre inné du vers comme de la prose, chacun irréductible à l'autre, mais communément soumis aux lois presque impondérables et toutefois perceptibles à toute oreille exercée, qui, tout aussi bien pour la prose que pour les vers, déterminent et règlent le poids, la cohésion, la densité, la pression et tour à tour l'élasticité réciproque des mots et des phrases, encore une fois le nombre enfin du discours. Voilà, certes, qui, pour la prose, touche d'assez près à la substance même du discours poétique. On a peut-être, il est vrai, trop pris l'habitude de ne considérer la prose que comme un instrument d'analyse; qui veut, n'est-ce pas, se mettre en présence de soi-même et se confesser jusqu'au bout, c'est, bien plus qu'à la poésie qui, par ses moyens et sa fin même, est avant tout transposition, par conséquent fiction et artifice ; c'est, dis-je, d'abord à la prose qu'il lui faut recourir. Y a-t-il au monde instrument analytique plus parfait et mieux outillé que la prose française? Or, par un renversement digne d'admiration, il semble que les poètes  français, j'entends les seuls qui comptent, soit un Racine et quelques autres, y compris nos plus grands lyriques, se soient, je ne dis pas volontairement, mais en vertu d'une inclination et tendance naturelles, contraints à ce pur mouvement déductif qui est le propre de la langue, [18] donc de la prose, française; la prose me paraissant, sauf erreur, l'expression nécessaire d'une langue dans ce qu'elle a de logique, c'est-à-dire de mêmement consubstantiel aux opérations de la raison. André Gide n'a-t-il pas justement insisté, dans une excellente et pénétrante page de Prétextes, sur le caractère cartésien, donc tout rationnel, de la poésie française? N'y aurait-il pas encore, à ce sujet, une étude bien curieuse à faire, qui serait, si j'ose ainsi dire, la psychologie de l'hexamètre, et du tour oratoire, démonstratif et parfois ratiocinateur qu'il imprime à notre période poétique ? Un Corneille, un Malherbe, un Ronsard, un Hugo, même un Baudelaire, ne dirait-on pas qu'ils compriment à dessein leur lyrisme intérieur pour l'astreindre à une rigueur de langage tellement sévère que leur plus haute inspiration poétique procède la plupart du temps de la gêne (qui ne signifie pas ici étroitesse) et de la délicatesse mêmes des règles où ils se soumettent; et qui, tout strictement prosodiques qu'elles soient, n'en sont pas moins forgées au génie le plus secret de la langue? Seulement, le lyrisme se rattrape toujours, et il éclate où l'on s'attendrait le moins à le rencontrer, par exemple chez tels grands prosateurs, un Bossuet, un Jean-Jacques, un Chateaubriand, pour ne nommer que ceux-là, et qui, si je ne me trompe, peuvent être classés les premiers parmi les grands lyriques français.

Je me hâte d'ajouter que je ne fais aucunement allusion à ce je ne sais quoi, qui n'a de nom dans aucune langue, qu'on nomme style poétique, mais [19] qu'il n'est ici question que de feu, de mouvement, d'éclat, toujours de nombre, c'est-à-dire d'une entente supérieure des pleins et des vides, des temps faibles et des temps forts dans l'ordonnance du dessin et la construction de la phrase, de la période et du discours. L'écrivain y jouit d'une liberté magnifique, mais combien plus dangereuse, parce que chacun n'y peut trouver sa règle qu'en lui-même et ne la fonder que sur la limite presque insaisissable au-delà de laquelle rien ne serait plus que désordre et confusion. Car cette règle n'a rien de commun avec la force ou la faiblesse des idées; les idées, je me le demande tout bas, n'étant peut-être rien en elles-mêmes, mais au contraire ne possédant force et faiblesse que dans l'exacte mesure où les mots que nous avons à notre service s'enchaînent et s'adaptent les uns aux autres selon leur véritable nature physiologique. C'est à peu près cela, je pense,. qu'assure Nietzsche, quand il dit quelque part, en substance, que les idées ne nous viennent qu'autant que nous pouvons disposer de juste les mots qu'il nous faut pour les exprimer. A quoi correspond le conseil d'André Gide : « Ne t'inquiète que de la forme ; l'émotion vient tout naturellement l'habiter. Une demeure parfaite trouve toujours un locataire. L'affaire de l'artiste, c'est de construire la demeure; pour ce qui est du locataire, c'est au lecteur de le fournir ». Pardon, André Gide est ici trop modeste ou trop orgueilleux, à son choix. Ce que je demande avant tout à l'artiste, c'est-à-dire au propriétaire, c'est d'être à la fois, et tout le [20] premier, son propre locataire; on sait du reste qu'il n'y doit point manquer. Laissons, s'il vous plaît, l'émotion où elle est; que le lecteur la fournisse ou non, peu m'importe; c'est, après tout, son affaire. De quelque nature que soit l'émotion, intellectuelle ou autre, qui l'inspire, ce qui me paraît, chez André Gide, admirable, c'est qu'il ne puisse nous faire éprouver d'émotion qu'il ne l'ait ressentie lui-même; et ensuite que l'enchaînement logique de ce: style, un des plus serrés tout ensemble et des plus souples que je sache, ne soit que le tissu et le rythme, devenus sensibles, du mouvement même de l'esprit d'André Gide. Ce n'est qu'à force de tangentes et de détours, que je puis arriver à serrer d'aussi près que possible ma pensée; mais André Gide n'est point de ces auteurs qu'on puisse prendre de front et par l'abrupt, nul écrivain n'étant moins que lui facilement saisissable. Car sa plus grande difficulté provient de ce qu'il n'écrit point, je veux dire sans effort apparent, tant il est aisé, naturel et fluide. Il peut sembler contradictoire de hasarder que toutes les inflexions et superpositions d'une pensée aussi précieuse, subtile et rare, empruntent, pour passer à l'état sensible, précisément la forme la plus limpide et la plus dénudée. Mais la lumière, où l'on croit communément que les choses devraient transparaître toutes nues, est le plus impénétrable de tous les voiles ; tous les plans y apparaissent d'abord confondus, et rapprochés tous les contours. Ce n'est qu'avec une longue patience qu'on en peut rétablir la distribution et l'ordre. S'il faut donc se répéter plus que jamais, [21] qu'il n'est pas, selon toute saine raison, possible d'établir une distinction discernable entre la substance même d'une pensée et sa forme, il faut moins encore dire qu'André Gide, bien qu'étant ce qu'on appelle un auteur difficile, il n'est peut-être pas impossible de découvrir parmi toutes les courbes d'un esprit aussi entrecroisé que le sien un fonds stable, un point central autour duquel elles tournent, et qui ne serait autre que le secret même de son style, donc la forme permanente de sa pensée. Le style d'André Gide est, par excellence, un style classique. Il est vrai qu'il reste encore, sauf présomption de ma part, à démontrer comment. Mais j'en ai assez dit pour cette fois.

 

Si L’on m'avait, il y a quelques années, demandé d'indiquer celui de ses héros qu'André Gide s'est peint à lui-même, et surtout à nos yeux, avec la complaisance la plus secrète à la fois et la plus avouée, sans doute aurais-je nommé Candaule. Ni Michel, en effet, ni ce déplorable André Walter, ou tel autre, ne me semblait avoir atteint un aussi haut degré, pour parler comme Nietzsche, de connaissance tragique. Je sais bien que ce qui empêchera toujours Candaule d'être, au sens ordinaire, un héros véritablement tragique, c'est qu'il se regarde penser, c'est qu'il est agi plus encore par sa pensée que par ses passions, ou plutôt que sa pensée n'est que la forme extrême de ses passions. « Où veux-tu me mener, admirable Candaule? » Ce n'est plus connaissance, [22] mais curiosité tragique qu'il faudrait dire, et qui dépasse la connaissance même, tout autant qu'elle la suscite. Vous me direz que Candaule en meurt ? La belle affaire! Ce qui importe, ce n'est pas vivre, comme Michel, ou comme Candaule, mourir, vivre et mourir n'étant qu'un des deux termes interchangeables du même jeu; mais d'aller au delà de soi-même, le jeu n'en valût-il pas la chandelle, et le risque n'ayant de valeur qu'en lui-même. Sans doute encore, aujourd'hui ai-je changé d'avis; j'entends que je choisirais, chez André Gicle, un autre héros.

 

cette pure race et culture françaises, donc classiques, je veux les trouver jusque dans la manière avec laquelle André Gide traite le symbole. On pourrait, il est vrai, poussant à l'extrême, aller jusqu'à dire que, dans l'œuvre d'un écrivain, tout est symbole et symbolisme. A ne s'en tenir qu'au seul genre, ne pourrait-on pas ranger sous cette catégorie tous les premiers traités d'André Gide, sérieux ou cyniques, jusqu'au Prométhée mal enchaîné inclusivement? La formule poétique du symbolisme importe peu. L'essentiel, quelque exagération qu'on y ait mise, c'est qu'il ait relevé du discrédit où elle était tombée, l'idée pure considérée comme fonction vitale d'un poème, donc qu'il ait préludé à une renaissance spirituelle, qu'il n'ait même pas été autre chose. Par là faisait-il œuvre classique, puisque, par extension (dans la mesure, j'en tombe d'accord, qui n'est pas [23] toujours juste, où idée et pensée ne sont qu'une seule et même chose), on peut dire que toute composition pensée est par là même classique. Ne pourrait-on pas, entre autres, définir le classique une manière de réduire et d'exprimer au sensible et au particulier, des sentiments abstraits et universels, ou bien l'inverse, avec le moins de matière possible?

Or, de la matière, les poètes symbolistes en ont parfois trop remis. Il y a encore bien du romantisme dans le symbolisme; j'entends que l'un et l'autre sont hautement individualistes. Etude de l'homme intérieur, analyse morale des sentiments, quel art prétendit-il jamais à autre chose? Mais ce qui distingue de tous le poète, l'écrivain classiques, c'est qu'il ne parle jamais en son propre nom; et qu'au surplus, il dépense, au dénudement de l'âme, plus de tact, de mesure et de discrétion que quiconque. C'est un regard tourné vers le dedans, une simplicité d'expression et une délicatesse de pensée, qui, fussent-ils employés à peindre les passions les plus sombres et les plus tortueuses, vous font croire qu'il ne se confesse à vous qu'à travers l'homme en général. Or, il n'est pas d'hommes au monde qui se soient dévoilés avec plus d'abondance, de complaisance, et quelquefois d'impudeur, que les romantiques, si ce n'est les symbolistes. Peut-être aussi ne se dévêt-on aussi facilement que lorsqu'on n'a pas grand'chose à montrer. Ce faisant, les symbolistes ont gravement manqué aux conditions de leur art poétique, lequel satisfaisait à la fonction classique, par la nécessité où il se soumettait, du moins en principe, et quelquefois [24] en application, de ne laisser subsister des deux éléments, le sensible, le spirituel, qui sont la substance de n'importe quelle espèce d'art, qu'un seul, de préférence le sensible, à qui, sans commentaires ni retours, par la seule logique continue et le seul tissu successif des images, il confiait le soin de reproduire et d'exprimer tout l'enchaînement idéologique et moral du poème.

Le symbolisme n'a guère compté de grandes réussites ; il y fallait un tact infini, une horreur du déclamatoire et du creux, une pureté de contours, une limpidité, presque une liquidité d'accent, qui, pour peu qu'on s'en écartât, menaçaient de vous faire verser, sans rétablissement possible, dans la fantaisie romantique. C'est pourquoi sans doute, bien qu'il se méfie du romantisme comme de la peste, André Gide a-t-il écrit, entre autres traités, le Voyage d'Urien, dont la matière, un peu mince, vaut néanmoins par son rien de trop; mais qui est une des plus pures expressions que je sache du symbole traité classiquement; qui, par son individualisme, sa transposition permanente et réciproque du « moi » dans l'univers, et son nihilisme transcendant, serait proprement romantique, si, de temps à autre, grâce à l'ironie, l'humain et le tempéré, c'est-à-dire le classique, n'y reprenaient leurs droits; et qui, (André Gide le dit lui-même, mais autrement) est classique plus encore qu'il n'est symbolique, de par la fonction toute spirituelle qu'il assigne au paysage, et cette manière que les poètes symbolistes n'ont fait, la plupart du temps, qu'entrevoir, de changer la Nature à un [25] système de réverbérations morales, en développant par l'image continue, c'est-à-dire par le symbole, quelque chose, idée ou sentiment, qui en vaille la peine.

 

qu'andré gide ne nourrisse pour son livre de début qu'une tendresse restreinte, il m'importe assez peu; j'y vois surtout le roman spirituel de sa vingtième année, et de la nôtre par surcroît. Qui d'entre nous, n'a pas, au même âge, éperdument cherché, voulu, cette spiritualisation de la chair, ces étreintes intangibles, ce transcendant mépris du corps, cette intercommunication subtile, ce besoin de se pénétrer par l'âme seule, cet « appétit de fixer la chimère jusqu'à ce qu'elle devienne réalité », ce dédain de l'action et cette fureur de vie intérieure, cette ferveur enfin cultivée pour elle-même et ne se nourrissant que d'elle-même? A vingt ans, le sublime, ou plutôt le démesuré, nous paraît notre seul aliment possible. Nous aussi, ne nous sommes-nous pas exercés à ce pathétique intellectuel, qui convertit à son tour en passion le moindre mouvement de notre esprit, et jusqu'à la raison? Toutefois, il ne faut point trop vouloir se découvrir chez les autres; on risque à ce jeu d'être trop complaisant pour soi-même, et, par-dessus le marché, pour eux; c'est d'André Gide qu'il est avant tout question. Il se peut que, comme tel autre le même poème, on n'écrive jamais que le même livre ou traité; du moins on est chaque fois tout entier dans chacun, et si ce n'est [26] jamais que le même livre, qu'importe s'il est transposé, ou réciproquement, de l'entendement à la sensibilité, fût-ce jusqu'à la plus radicale contradiction? Si donc je ressens pour les Cahiers d'André Walter (j'y reviens pour la dernière fois) une si vive tendresse, c'est que j'y trouve déjà, comme dans le Narcisse, mais à tout autre titre, presque tout André Gide, avec son éthique et son esthétique, son goût de l'émotion spirituelle, curieux de l'âme jusqu'à la concupiscence, et d'une subtilité qui n'exclut pas toujours le raffiné ni le précieux; et surtout que plus tard, les Nourritures terrestres, tant de notations rapides et resserrées, de brusques frissons, de vibrations aiguës et saccadées, et, tour à tour, d'alanguissements, ne feront que reproduire, du mode de l'âme à celui des sens, cette avidité de jouir par l'intelligence, de se sursaturer le cerveau, de laisser entrer en soi toutes les influences, même les plus contraires, les plus funestes, et les pires, de sentir tout son être enfin, chair et âme, devenir le miroir de l'univers.

 

la grande vertu d'André Gide, c'est qu'il vous oblige à réfléchir plus sur soi que sur lui-même.

 

« comme chopin par les sons, il faut se laisser guider par les mots. L'artiste qui se plaint que la langue est rétive, n'est pas un véritable artiste. [27] Le véritable artiste comprend que la rétive, c'est l'émotion, que c'est elle qui se met en travers, et qu'il importe de plier. Ce n'est jamais par l'émotion qu'il sied de se laisser conduire, mais par la ligne, car l'émotion gauchit la ligne, tandis que la ligne jamais ne fausse l'émotion. Tout artiste qui préfère son émotion personnelle et sacrifie la forme à cette prédilection, cède à la complaisance et travaille à la décadence de l'art ». (André Gide, Caractères). Cependant, vingt ans, et plus, auparavant, dans la préface du Voyage d'Urien, André Gide disait déjà : « Mon émotion ne joue jamais avec le style, de peur qu'après le style ne se joue d'elle » ; et, un peu plus loin : « Le manifeste vaut l'émotion intégralement. Il y a là une sorte d'algèbre esthétique; émotion et manifeste forment équation ; l'un est l'équivalent de l'autre. Qui dit émotion dit donc paysage ; et qui dit paysage devra connaître émotion ». N'était-ce pas, sauf peut-être un ton moins ferme et un tour moins précis, la même affirmation, et la même doctrine ? Symbolisme et paysage à part, qui ne feraient ici qu'embrouiller, remplacez « manifeste » que je n'aime guère, et qui peut prêter à confusion, par « expression » ou « style », entre lesquels je ne puis voir de différence, qu'y a-t-il donc de changé, de l'idée qu'André Gide se fait du style, dès le Voyage d'Urien, à la note de Caractères ? Simplement, peut-être, ceci. Quiconque, pourvu qu'il soit honnête, et qui s'est posé, non pas une fois, mais cent, la question du style, ne peut pas ne pas conclure à la même solution qu'André Gide. Pas plus que je ne puis faire de [28] discrimination entre âme et corps, et que chacun ne soit pour moi l'envers de l'autre, et chacun l'autre tour à tour et tout ensemble, expression et style, émotion et ligne, ne peuvent pas être dissociés l'un de l'autre, et ne pas être consubstantiels. Car il n'y a pas d'un côté la pensée, et de l'autre, le style ; il n'y a qu'une forme, une substance uniques, un seul être, intellectuel et plastique, sensible et spirituel. Je n'enfonce sans doute qu'une porte ouverte ; mais il y a des portes qui doivent toujours être enfoncées. Ce sont là d'ailleurs des vérités dont on ne se rend compte, dans toute leur plénitude et toute leur nécessité, qu'assez tard ; il y faut une surveillance et une réflexion constantes. Le prix en est dans cette maîtrise, dans cette liberté et cette discipline d'expression. Cependant (je me répète, mais pour passer à un autre plan) André Gide dit : émotion, et j'ai dit tout à l'heure: pensée. Je ne puis non plus discerner davantage entre émotion et pensée, toute pensée étant, d'abord émotion, c'est-à-dire mouvement. Mais André Gide dit: émotion, et je n'ai pas à me substituer à lui. J'entends bien que, de sa part, c'est affaire de pudeur, pudeur d'homme et d'artiste; et je lui donne raison. Je crains seulement qu'à force de se laisser guider par les mots, on tombe je ne dis pas dans je ne sais quel verbalisme, mais qu'on finisse trop aisément par prendre le mot pour l'émotion, et dès lors, qu'étant trop maître de sa langue et de sa syntaxe, la ligne glace l'émotion, et conspire, à son tour, à la décadence de l'art. [29]

Décadence pour décadence, j'aime encore mieux corruption que stérilisation; la pourriture offre du moins certaines teintes irisées. Bien souvent, je préfère une faute, pourvu qu'elle soit expressive, et qu'elle renforce l'émotion, donc le style. Mais à une époque où tout le monde, ou presque, écrit impurement, sans doute est-il bon d'aller au delà de la ligne, jusqu'à pécher par excès de rigidité. Il est vrai aussi qu'ils sont les plus rares, ceux qui savent se tenir à la juste limite, et par conséquent édicter pour les autres des règles qu'ils s'appliquent si victorieusement à eux-mêmes. Les professions de foi, du moins données comme telles, n'étant pas très nombreuses, sous forme de préface ou autrement, dans l'œuvre d'André Gide (à moins que son œuvre tout entière ne puisse être tenue pour une profession de foi; et quelle œuvre d'un écrivain qui se respecte, n'en est pas une, d'un bout à l'autre ?), des déclarations comme celles que je viens de citer sont d'autant plus significatives, et précieuses à retenir. On peut en dégager la définition générale de toute espèce d'art, soit la doctrine du ne quid nimis, et aussi d'une morale de l'art, c'est-à-dire de sa dignité, qui ne relève que de ses propres moyens, de leur choix et de leur qualité, de sa matière et de sa forme, et du respect qu'on se doit à soi-même, et aux autres. Ne pas jouer avec le style, c'est-à-dire ne pas tricher, ni avec soi, ni avec personne. Et ceci est encore une contribution au problème, lequel n'est pas près d'être épuisé, du style d'André Gide. [30]

 

parmi les influences auxquelles André Gide, au moins dans sa jeunesse, a été soumis, il faut compter l'influence allemande à laquelle, au même titre que les meilleurs ou la plupart des meilleurs esprits de son temps et de sa génération, il n'a point échappé, et dont on a pu dire qu'elle avait marqué le caractère d'un de ses héros (je n'ose pas redire lequel), d'une teinte métaphysique. Même si André Gicle ne prenait pas la peine de nous en avertir, et dans la délicate et presque impondérable mesure où on peut prendre les Cahiers pour un essai d'autobiographie, nous nous en apercevrions aisément, non seulement au tour abstrait de l'expression, mais encore, dans la suite, à la manière antithétique dont la plupart des livres d'André Gide, se succèdent, ou, pour employer le vocabulaire hégélien, se nient. Certains attendent la synthèse; à quoi bon? elle est là, sous nos yeux, dans cette succession et ce mouvement mêmes d'un être complet développant et poussant jusqu'au bout, simultanément ou tour à tour, toutes ses possibilités. Certes, André Gide, qui n'est que tact, mesure et finesse, ne nous vient pas d'Iéna, moins encore de Kœnigsberg; nul n'est plus foncièrement français. Mais enfin je discerne une tendance, disons toujours une influence, puisqu'il n'y a pas, à mon sens, de terme qui exprime mieux que celui là cette force à la fois involontaire et libre, ces subtils éléments qui se communiquent d'un esprit à un autre esprit, dont [31] ils pénètrent, parfois jusqu'à le transformer, la plus intime substance.

Or, quiconque a l'habitude de penser n'ignore pas que toute chose qui est matière d'intelligence, contient en soi sa propre négation; c'est encore la philosophie allemande qui a poussé le plus loin la démonstration de cette élémentaire vérité métaphysique. J'y ajouterais volontiers toute chose qui est matière de sentiment. Intelligence ou sentiment, c'est à l'ironie qu'il faut toujours demander des armes contre soi-même. Mais l'ironie, ce n'est qu'aux esprits les plus rares à qui le don en est fait. Il y en a de plusieurs sortes: celle d'Henri Heine, toute délicatesse et goût, qui affleure et perce à tout instant sous l'effusion amoureuse et lyrique; celle de Jules Laforgue, de ce métaphysicien de Jules Laforgue, chez qui émotion et ironie sont, pourrait-on dire, consubstantielles ; celle de Frédéric Nietzsche, mélancolie divine, philosophie à coup de flèche et de marteau, raillerie dionysienne au feu de laquelle il se dévorait tout le premier. Se détruire après s'être affirmé, non point par jeu, mais en vertu d'une fonction nécessaire de l'esprit, c'est toujours se contredire; et qu'est-ce que l'ironie, sinon la force comique, c'est-à-dire le génie du contraste, poussé au plus subtil et au plus aigu ? La force comique ne fait pas défaut à Gide; elle est amère, elle est cynique, le plus souvent joyeuse, parfois un peu laborieuse et courte. Mais son ironie fondamentale, je la saisis plutôt dans l'opposition ou, si vous aimez mieux, le contrepoids que se font ses livres les uns [32] aux autres. Chacun d'eux, ou presque, est une critique du précédent, non par voie de discussion, de déduction ou de régression, mais de par sa constitution, sa substance, son organisme, et la raison profonde de sa formation au plus secret du cœur et de l'esprit de son auteur. Influence allemande, soit, et nietzschéenne; mais témoignage aussi de cette conscience protestante jamais satisfaite, qui pousse jusqu'à la plus extrême rigueur les vertus de scrupule et d'examen, l'exactitude passionnée, la fureur du vrai, du vrai tout nu, et ces grâces un peu austères, plus spirituelles que sensibles, qui sont tout le contraire de l'esprit allemand d'abord, de l'esprit protestant ensuite, du moins tel qu'il est courant de le considérer. Si l'on se demande comment André Gide a pu concilier sa passion de la mesure et cette volonté indéfinie de liberté dont il est tout animé, il n'y a qu'à se reporter à ce que dit quelque part Nietzsche des huguenots français, et qui ne saurait être mieux dit. Il est vrai aussi qu'il y a la part de Dieu, ce que nous apportons en naissant; qui, chez André Gide, n'est spécifiquement allemand ni protestant; qui souffle où il veut; c'est-à-dire le génie, le caractère, l'intelligence, les passions. Influence encore, mais native, mais naturelle, mais qui absorbe les autres, jusqu'au moment et au point où les autres ne la déforment point. Il faut trouver un délicat et juste compromis, un joint où l'œuvre d'art puisse éclore et fleurir, sans qu'elle cesse de se plier aux lois de cette convenance morale, où je n'entends, comme toujours, que l'expression sensible d'une pensée qui sait ce qu'elle [33] veut et où elle va. Mais ceci ne fait que retarder encore la définition de l'œuvre d'art, ou plutôt de l'idée que chacun de nous, et Gide en particulier, se fait de l'œuvre d'art.

 

andré gide, ou le moraliste ; ou la curiosité récompensée; ou la moralité du style; ou l'immoralisme des classiques; ou, mais non point au sens où l'entendait Kant, une métaphysique des mœurs. Car il n'y a pas de fondement universel de la morale, pas plus que de la métaphysique, l'une n'étant, ou ne devant être, qu'un catalogue, une table des mobiles auxquels nous obéissons, c'est-à-dire une psychologie ; l’autre, qu'un sentiment raisonné, c'est-à-dire la transposition de notre nécessité intime sur le plan de l'absolu. Partant de là, ce qu'on nomme Esthétique pourrait-il être autre chose que la science des formes de nos instincts personnels ?

 

il faut porter jusqu'au bout toutes les idées qu'André Gide soulève.

 

andré gide est aussi un philosophe cynique. Peut-être est-ce là qu'il faut le plus secrètement le chercher, car le cynisme encore est une pudeur. Toutefois, [34] l'ironie d'un Gide procède selon le rythme alternatif. Faut-il y voir, comme le remarquait déjà, dans le Livre des Masques, ce même Rémy de Gourmont (mais à un autre point de vue), une influence gœthienne, et le conseil, encore détourné, d'un démon qui, plus tard, par la bouche tout simplement du Diable, deviendra un des meilleurs collaborateurs d'André Gide? Il n'est point très sûr que, dans l'un et l'autre Faust, ce soit le seul Méphistophélès qui ne jette pas sur le monde les vues les plus perçantes et les plus profondes. Qu'il soit un contrepoids nécessaire à l'éternel équilibre, qui pourrait sérieusement y contredire? Après tout, au regard de certains esprits, et non des moindres, l'existence du Mal ne serait-elle pas une des preuves, sinon la seule, du Divin? C'est pourquoi, sans doute, André Gide était-il prédestiné à traduire cet extraordinaire Mariage du Ciel et de l'Enfer, plus infernal, à vrai dire, que céleste, et a-t-il publié, presque simultanément, les Faux-Monnayeurs et certaines Réflexions sur l'Evangile. Déjà la sublime Alissa s'était chargée de nous démontrer une des conclusions de Paludes, à savoir qu'il faut « porter jusqu'au bout toutes les idées qu'on soulève ».

 

la valeur que Frédéric Nietzsche assigne à l'art considéré comme transition entre la religion et la philosophie, je ne doute pas qu'elle ait jamais échappé à Gide. Il y a dans Humain trop humain, sous le titre [35] « Succédané de la religion », une page bien curieuse que je demande la permission de transcrire tout entière: « On croit faire honneur à la philosophie en la représentant comme un succédané de la religion pour le peuple. Par le fait, il est besoin occasionnellement, dans l'économie spirituelle, d'un ordre de pensée intermédiaire; ainsi le passage de la religion à la conception scientifique est un saut violent, périlleux, quelque chose à déconseiller. En ce sens, il y a de la raison dans cet éloge. Mais enfin on devrait bien apprendre aussi que les besoins auxquels satisfait la religion et auxquels la philosophie maintenant doit satisfaire, ne sont pas immuables ; même par elle, on peut les affaiblir et les expulser. Qu'on songe par exemple à la misère de l'âme chrétienne, aux gémissements sur la corruption intérieure, au souci du salut, toutes conceptions qui ne dérivent que d'erreurs de la raison et ne méritent absolument pas de satisfaction, mais la destruction. Une philosophie peut servir en ces deux sens, ou qu'elle aussi satisfasse à ces besoins, ou qu'elle les écarte, car ce sont des besoins appris, limités dans le temps, qui reposent sur des hypothèses opposées à celles de la science. Ce qui doit être utilisé ici pour faire une transition, c'est bien plutôt l'art, en vue de donner un soulagement à la conscience surchargée de sensations; car, par lui, ces conceptions seront bien moins entretenues que par la philosophie métaphysique. De l'art on peut ensuite plus facilement [36] passer à une science philosophique véritablement libératrice ».

Dans tout ce qui précède, je ne vois pas tellement une nouvelle preuve de l'influence de Nietzsche sur André Gicle (lequel, après tout, de notre génération, aurait-il pu s'y soustraire ?) qu'une possibilité d'application, pour peu qu'on en changeât à peine les termes, au mouvement intérieur qui, à mesure que la pensée d'André Gide se dégage de plus en plus, aboutit à Corydon, pour autant qu'on puisse assigner à ce petit traité une signification philosophique. En ce qui me concerne, je n'y hésite point, Nietzsche ne nous ayant pas pour rien appris que philosophie n'est point science de je ne sais quels premiers principes, c'est à dire véritable succédané de la religion, mais connaissance des faits, des mobiles, et des sentiments, c'est-à-dire psychologie. Nul, pourvu qu'il ait l'esprit bien fait, n'y peut voir autre chose, ni par conséquent prendre Corydon pour autre chose que ce qu'il est, soit un petit traité philosophique, en quatre dialogues à forme socratique, de l'amour du même nom.

Certains, qui ne sont peut-être pas dénués de jugement, regrettent qu'André Gide ne s'en soit pas tenu, pour sa démonstration, exclusivement et uniquement à l'art, au sens à la fois général et précis où l'entend Nietzsche, et qui n'est pas tout à fait le même qu'André Gide. Je ne puis méconnaître, et sans doute non plus André Gide, qu'une œuvre d'art, par exemple les trois quarts des statues grecques, les jeunes gens de la Chapelle Sixtine, certaines [37] églogues de Virgile, pour ne point citer davantage, ont toujours été et seront toujours d'un exemple beaucoup plus efficace pour le développement et la diffusion d'un certain sentiment de l'amour, que tous les traités du monde, y compris ceux de Platon. Nietzsche a parfaitement démêlé, dans le passage de la religion ou de la métaphysique à la philosophie, la valeur de purgation des passions qu'il assigne à l'art, et dont la signification me paraît aller beaucoup plus loin que celle qu'Aristote assignait à la poésie tragique. N'est-ce point le même Platon qui dit, dans le Banquet: « Tu sais que poésie est un mot qui reçoit des acceptions multiples ; il exprime en général toute action qui fait passer une chose quelconque du non-être à l'être. De la sorte les créations de tout art sont poésie, et les artisans de tout métier sont poètes ». C'est entendu, je sais qu'il ne faut jamais beaucoup forcer le sens platonicien; on risque toujours d'y découvrir le contraire de ce qu'on souhaiterait qu'il contînt. A ne m'en tenir qu'au littéral, il ne m'est pourtant pas défendu de ranger, à la suite de Platon, sous le vocable de poésie, n'importe quelle espèce d'art, et de voir dans l'art le moyen de neutraliser (je vous demande bien pardon), en l'expulsant au dehors de soi et en lui donnant une existence indépendante de la nôtre propre, tout ce qui s'agite en nous d'anarchique, d'informe et d'informulé. C'est par là que l'art est délivrance tout autant et plus qu'enseignement et moyen de propagande.

Mais cette délivrance de soi-même dans l'art peut très bien aussi plus d'une fois se retourner contre [38] l'artiste. Ou bien, voyant ses passions, qu'elles soient de l'âme ou de l'esprit, prendre corps sous la forme de l'œuvre d'art, il risque d'en perdre désormais de vue la poursuite, l'enchaînement, et même l'objet. C'est ainsi d'ailleurs que ce même Nietzsche dit que les poètes savent toujours se consoler. Ou bien il se peut qu'à partir d'un certain moment, l'art et l'œuvre d'art ne lui suffisent plus, parce qu'il n'y trouve plus qu'une sorte de compromis, mal fondé et mal délimité, entre l'expression de ses propres passions et lui-même. Il se rend compte du caractère d'artifice et de mensonge inhérent à l'essence même de l'art, c'est-à-dire de toute poésie, laquelle est Métaphysique et aussi Mystique, et, par conséquent, n'étant que Religion encore, ne fait que déplacer le problème, le seul problème qui, aux yeux de certains, importe, soit celui de la science philosophique, lequel n'est autre, après tout, que de la connaissance de soi-même. Voilà qui nous ramène tout droit à Platon, partant à Socrate, ce Socrate pourtant à qui Nietzsche reprochait d'avoir, de concert avec Euripide, dénaturé l'esprit de la tragédie grecque. Car Nietzsche n'admettait de connaissance de soi-même que tragique. C'est qu'il n'était pas entièrement libéré, pour autant que qui que ce soit se puisse un jour libérer, et qu'il ne le fut jamais. Aimant et goûtant l'art dans ce qu'il a de plus profond et de plus poignant, et avec un esprit et des nerfs des plus subtils, ce qui lui fit toujours défaut, c'est la libération dans l'œuvre d'art; c'est d'avoir, sans l'intermédiaire de l'art, passé directement du problème religieux au problème [39] philosophique. Ce fut son malheur et sa rançon. Tels ces médecins habiles aux diagnostics les plus malaisés, et aux plus désespérés malades, et qui restent impuissants devant leur propre cas.

Avis également à ceux qui prétendent que tout homme, et qui pense, ne fait que reproduire dans son évolution spirituelle l'évolution même de l'humanité. Nietzsche ne s'en tira qu'en assignant à la connaissance morale ce caractère tragique où il voyait sans doute une suprême conciliation entre cet art qui lui échappait et dont il n'avait que l'instinct, et cette culture vraiment philosophique, dans l'avènement de laquelle il saluait le définitif triomphe de l'individu. Ainsi Euripide composant, vers la fin de sa vie, les Bacchantes, et Socrate hanté, quelque temps avant sa mort, par le démon qui lui conseillait d'apprendre la musique. Mais ce point ardu de sagesse dionysienne est des plus difficilement accessibles; il n'y a plus, après, que l'abîme où, la maladie aidant, Nietzsche devait finir par sombrer. Plus heureux que lui, Gide a commencé, comme Gœthe, par s'évader dans l'œuvre d'art; j'entends par là, au sens le plus général, tout ce qui est cohérent, convergent, et, voire au sens philologique, donc au sens aussi platonicien, tout ce qui est fait, et bien fait. Je ne dis point, toutefois, l'art tout court. « Tu sais, continue Platon, que l'on ne qualifie pas tous les artisans de poètes, mais qu'on les appelle de divers autres noms; et que, de tout ce qui est poésie, une seule partie mise à part: la musique et l'art des vers, a reçu le nom de tout le genre. C'est uniquement cette [40] partie que l'on appelle Poésie, et ce ne sont que ceux-là qui la possèdent que l'on qualifie de poètes ». Ces-poètes mêmes, que, dans la République, Platon veut qu'après les avoir couronnés de roses, on les chasse de l'Etat.

Forcerais-je beaucoup la pensée de Platon, sinon celle d'André Gide, en rangeant sous le signe poétique, c'est à dire de la musique et de l'art des vers, tout ce qui est art proprement dit, soit qui ne s'adresse d'abord qu'à la sensibilité? L'art ainsi défini, et pour parfait qu'il soit, n'a jamais tenu grande place dans l'œuvre d'André Gide. Œuvre d'art, soit, c'est-à-dire construite, et qui ne se laisse point prendre en défaut, de quelque côté qu'on l'aborde. Est-il possible, à ce point de vue, d'imaginer rien de plus dense, de plus plein, de plus incassable que Philoctète, l’Immoraliste, voire, sous sa nonchalance apparente, que le Roi Candaule ? Mais œuvre de pensée avant tout, fût-ce jusqu'au point où la pensée tourne à la tendance. Toute l'œuvre d'André Gide s'avance d'un pas tantôt dérobé, tantôt délibéré, vers Corydon. Je n'assure point que Corydon soit le suprême aboutissement de sa pensée et de son œuvre; je l'y vois au contraire, et presque dès le début, en filigrane et comme sous-jacent. Qu'y a-t-il, en effet, dans Corydon, qui ne soit déjà en germe, à l'état sporadique, ou tout formé, dans le Roi Candaule, dans l’Immoraliste, et dans Philoctète? Et plus encore dans Saül? C'est à ce titre qu'on pourrait affirmer que lui aussi, André Gicîe, tout comme Nietzsche, il passe directement du problème religieux au problème philosophique, et [41] que s'il s'est évadé dans l'œuvre d'art, l'œuvre d'art fut toujours pour lui plus évasion que délivrance, même provisoire.

A mesure, en effet, que sa pensée se précise ou plutôt qu'il se resserre autour d'une certaine forme de sa pensée, il sacrifie toujours moins à tout art qui ne serait que sensibilité. On peut, je pense, définir André Gide un esprit à qui certaine passion, ou la curiosité à la fois intellectuelle et sensible, d'une certaine forme des passions de l'amour, fit prendre de plus en plus conscience de lui-même, jusqu'à y réduire toujours davantage tout le problème psychologique, moral, social, tout, le problème humain enfin, et dès qu'il a commencé de penser. Voilà, me semble-t-il, qui contredit singulièrement à la doctrine de l'art pour l'art. Non seulement le problème moral n'est jamais absent, chez André Gide, de l'œuvre d'art, mais il lui est de toutes parts tissé, il ne fait qu'un avec elle. L'admirable, c'est qu'en lui, la formation protestante et l'éducation classique, loin de se nuire l'une à l'autre et de s'exclure, se renforcent au contraire, chacune tantôt prêtant à l'autre sa dialectique, sa casuistique, son goût de l'abstrait et de l'analyse psychologique, sa rigueur, et de ces feintes qui ne se dérobent que pour mieux poindre et transpercer; c'est que par surcroît, l'une et l'autre empruntent plus de ressources à l'aiguillon et au stimulant d'un sentiment qui, de par sa nature et ce qu'il comporte, dans l'ordinaire, de replié et de secret, de rare en un mot, oblige l'esprit qui s'y incline, à de ces détours, à de ces retours, à de ces confessions [42] demi-transparentes, demi-voilées, qui parfois se dérobent impénétrablement ; c'est qu'enfin la contrainte religieuse et morale (le protestantisme est bien plus une morale qu'une religion) contre laquelle André Gide se révolte, et la contrainte classique à laquelle il se plie à la fois par nature et par discipline volontaire, aboutissent chez lui, par un tacite accord, à de ces œuvres qui démontrent une fois de plus, quelle que soit la nature du sentiment et de la pensée, que l'art classique est une pudeur.

Je ne louerai donc point tellement André Gide d'avoir pris position en publiant Corydon que de nous avoir fait pressentir, sous les seules espèces de l'œuvre d'art, Corydon à travers la plupart de ses livres. Car toute contrainte, je l'ai déjà dit, se tourne en influence, et la pudeur est, en art, comme en amour, la plus rare de toutes les influences, parce qu'elle a pour vertu de tout laisser transparaître et deviner sans rien dévoiler tout à fait. Mais à qui reste trop longtemps soumis au joug de la contrainte morale et de la discipline classique, toute pudeur, même celle-là qui se dénude le plus avant, ne finit-elle point par ne sembler que mensonge ? De là ce masque enfin jeté, et ce que d'aucuns, dont je suis loin de partager l'avis, appellent un protestantisme à rebours qui tourne à l'apostolat de l'immoralisme. A quoi il faut avouer aussi que tant qu'on n'aura point défini ce que c'est que la morale et l'immoralisme, André Gide prêtera toujours par quelque flanc. Mais les définitions, même les meilleures, ne valent que pour le troupeau, et chacun ne se fie qu'à ses propres [43] définitions. Pour reprendre, on pourrait croire qu'André Gide s'imagine que l'art, si éloquent qu'il soit, mais parce que ses moyens et ses fins ne tendent qu'à une expression sensible de l'humain, ne suffit point à propager le goût, la connaissance et le culte d'une nuance, entre autres, des passions de l'amour ; et qu'il n'y voit, lui, Gide, qu'une hypocrisie de plus. A ce compte, comme ils se tromperaient; mais s'il se l'imaginait, quelle erreur aussi ne commettrait-il point! De sorte que non plus, je ne loue point tellement Corydon de sa signification et de sa place dans l’œuvre d'André Gide, que de sa gratuité, donc de son inutilité, malgré le caractère d'utilité dont son auteur a cru, ou voulu, le frapper. Ce ne serait donc pas une moindre ironie que la seule œuvre purement poétique et lyrique d'André Gide, soit les Nourritures terrestres ait peut-être plus fait pour la démoralisation d'une époque et d'une génération que tel ou tel de ses livres, Corydon en particulier, qui, comme quelques autres, venait aussi trop tard.

 

JE NE SUIS PLUS désormais très sûr qu'il n'y ait pas plus d'une seule chose nécessaire. Je crois au contraire qu'il y en a plusieurs, et de plusieurs sortes ; mais qu'elles tiennent si bien l'une à l'autre que nous avons besoin de nous en démontrer successivement, sur tel ou tel mode, et jusque par l'absurde, la nécessité. Quand je dis absurde, il n'y faudrait pas voir un travers, un vice d'imagination, ni surtout [44] une inutilité, ou quelque goût de l'artifice ; mais qu'on ne veut point aller jusqu'au bout d'un sentiment, d'une idée, sans les avoir creusés dans tous les sens et contournés par tous les côtés; donc un excès de scrupule, et aussi parce que c'est d'un certain contraste que procède le plus parfait équilibre. Je ne dirai jamais assez quelle tendresse ombrageuse, presque jalouse, je nourris au plus secret de moi-même pour Paludes et le Prométhée mal enchaîné. Chez André Gide, c'est un peu mon domaine à moi, et je crois quelquefois en être le seul maître.

Ce n'est point que j'affecte de faire le rare ni le renchéri, ni de trouver le meilleur de Gide où l'on n'a point dorénavant coutume de l'aller chercher; ce n'est pas davantage que j'en préfère le ton cynique au sérieux de l'autre Gide; ni enfin qu'ils traitent, surtout Paludes, mais avec plus d'abandon et sur un ton plus familier, et moins de lyrisme dans l'amertume, de cette Métaphysique du Quelconque et du Rien, qui est toute la substance, par exemple, d'un Jules Laforgue, et, avec lui, de quelques autres de la génération d'André Gicle. C'est tout simplement qu'ils soient une preuve de plus, et, encore une fois par l'absurde, de ce que voudrais appeler, d'un mot qui n'est pas simple, la consubstantialité, la coexistence d'André Gide, et sa permanente unité. Sans doute serais-je mieux avisé de renvoyer à l'admirable « Postface pour la nouvelle édition de Paludes et pour annoncer les Nourritures terrestres ». Plus que n'importe où peut-être, tout André Gide est là, dans ces pages si pleines qu'il ne peut s'y glisser rien [45] d'autre, et qu'elles ne souffrent point le moindre commentaire. Tout au plus pourrions-nous profiter de la licence octroyée par l'auteur à chacun de nous, de continuer à notre gré la table des phrases les plus remarquables de Paludes. Lesquelles mettrions-nous donc? Mais toutes, mon cher Monsieur, ou bien aucune, chaque phrase de cet extraordinaire petit livre étant pleine d'un sens immédiatement réversible en son contraire, et ne tendant qu'à se démontrer également le ridicule « du contrôlé et du contrôleur, de celui qui veut lever les obstacles et de celui qui ne sait pas y échapper ».

A quoi, me semble-t-il, redouble merveilleusement le Prométhée mal enchaîné. Renier sa famille, sa patrie, ses dieux, c'est, à peu de chose près, à la portée du premier venu. Cela seul qui compte, c'est se renier soi-même, car on ne se trouve, plus d'un l'a déjà dit, qu'en se perdant. Il importe davantage encore de concilier en soi toutes ses contradictions ou négations. Mais rien, aux yeux du commun, ne peut s'accomplir que dans l'ordre de la durée. André Gide assure, à propos, je crois, de la Symphonie Pastorale, que tous ses livres, ou la plupart, dès avant la trentaine, étaient déjà formés dans sa tête, et qu'une fois déblayés, il n'a plus eu qu'à travailler sur nouveaux frais. Encore fallait-il les écrire, et, notre pensée allant plus vite que le temps, c'est tout de même le temps qui nous devance à son tour. N'y aurait-il toutefois là qu'une vue de l'esprit? Je serais assez disposé à le croire, tout écrivain s'imaginant de bonne foi que l'axe de sa pensée se déplace incessamment. [46] En réalité, nous ne faisons le tour que d'un très petit nombre d'idées, peut-être d'une seule; mais nous ne l'exprimons jamais de la même façon. Le plus important n'est-il pas dans la manière qu'on y met ? C'est pourquoi il m'agrée plus que je ne saurais le dire, que, tout en étant le même livre, Paludes nie le Voyage d'Urien; que les Nourritures terrestres nient Paludes; lesquels tous trois ne sont qu'un, transposé du symbolique au comique, et du comique au lyrique; et, plus encore que, brochant sur le tout, le Prométhée mal enchaîné les moque et les nie tous trois; puis, par-dessus les trois s'en aille, comme l'aigle le foie de son héros, ronger les cristaux de gel où l'auteur du Traité du Narcisse condensait le monde et sa propre pensée.

Car, ne vous y fiez pas, tout en réaction de Paludes qu'elles se. posent, les Nourritures terrestres, elles aussi, ne sont qu'une tentation différée. A tout prendre, quelque livre que ce soit peut-il être véritablement autre chose? « — Pourquoi écrivez-vous ? — Moi, je ne sais pas; probablement que c'est pour agir ». Ah !, le précieux aveu, et qu'il est bien du même qui disait naguère: « Ils demandèrent au roman de remplacer les grands mouvements qu'ils n'avaient point faits ; ils lui demandèrent de satisfaire, tant bien que mal, le désir vague d'héroïsme que leur imagination gardait et que leurs corps ne réalisait point ». Parbleu, Urien et ses compagnons font comme Tityre, ils préfèrent le mieux au bien; c'est pourquoi sans doute ils ne rencontrent que le néant, ce néant que nous trouvons tous au bout de [47] nos tentatives les plus désespérées, parce que nous ne savons pas nous contenter de ce que nous avons à la portée de notre main. « Monsieur, nous confie encore André Gide, je ne suis pas Tityre ». En êtes-vous bien sûr ? Nous fûmes tous plus ou moins, à une heure de notre vie, Tityre; et vous non plus n'y avez pas sans doute échappé. Seulement, pas plus que de l'héroïque, il n'y a pas aussi que du médiocre dans la vie. Il y a la vie, ses courbes et ses ondulations; mais on ne les découvre qu'après coup, et, je le crois, après avoir épuisé ce qu'on croyait être le médiocre, et qui n'était, tout simplement, que la vie. Et Tityre, tout comme Urien, cherche l'héroïsme. Or, comme il voyage dans le quotidien, tout comme l'autre dans l'abstrait, « par nécessité il ne peut rien prendre ». Il voudrait bien s'en aller, lui aussi, toujours plus loin. Après tout, pourquoi n'a-t-il pas dépassé Montmorency? Il voulait être rentré « dimanche pour le culte » ! Qu'à cela ne tienne, on finit toujours par s'en aller, sinon tout à fait, du moins plus loin que Montmorency; et tout de même, Tityre, ou celui qui parle à sa place, a fini par écrire un jour les Nourritures terrestres, tandis que l'autre, le jeune homme qui voulait agir, le héros du quotidien enfin, après avoir terminé Paludes, se met à écrire Polders, et sans doute après, Marécages, et puis Lagunes, sans qu'il y ait la moindre apparence qu'il cesse de recommencer. Après tout, s'il y trouve son compte ?

Je tiens Paludes pour une petite Education sentimentale, à la fin de laquelle, tel contrôlé, tel contrôleur, s'appellerait-il Deslauriers ou Frédéric Moreau, [48] s'écriera, en pensant à tel petit fait insignifiant d'autrefois : « Oui, c'est encore ce que nous aurons eu de meilleur ». Sans doute, aux yeux d'André Gide, aujourd'hui les Nourritures terrestres n'ont-elles pas beaucoup plus d'importance. Sans doute encore, il n'y a plus ici contrôlé ni contrôleur, sauf un qui se contrôle lui-même, tout déchaîné qu'il soit, et ne s'abandonnant qu'à ses divers penchants. Le propre de tous ces petits traités, c'est que, tout comme dans les mythes antiques, on peut y découvrir plusieurs sens superposés, soit littéral, soit symbolique, soit spirituel, et tous aussi légitimes, mais dont le plus vrai est toujours le plus secret. Car si Paludes, on peut les tenir pour une satire, ou sotie, de ceux-là qui ne savent pas se contenter de la vie, et lui cherchent un sens, comme si elle en avait un différent d'elle-même ; outre que, de cette vérité, ou axiome, j'en vois une éclatante confirmation dans les Nourritures terrestres, je ne puis, celles-ci non plus, les considérer que comme une satire à rebours, et, malgré l'ironie qui, ça et là, y perce, que comme une satire sérieuse d'un quotidien nouveau après  qui Tityre depuis si longtemps soupirait et qu'il vient à peine de découvrir. Rien n'a d'importance pour nous qu'au moment où nous le faisons; avec quelle hâte, quelle joie, sinon quelle indifférence ne le rejetons-nous pas ensuite par dessus notre épaule! Si les Nourritures ont été écrites en réaction de Paludes, et si toute une jeunesse ne retient, de l'œuvre de Gide, qu'elles seules, j'imagine aussi que Gide, s'il n'aime pas qu'on les lui jette tout le temps à la tête, ce n'est pas seulement [49] parce qu'on le restreint et le réduit à ce livre, à l'exclusion de tous autres. Mais je ne doute pas davantage qu'il n'y attache pas à présent plus d'importance qu'il ne faut, pas plus en tout cas qu'aux autres, peut-être moins. Ou bien parce qu'il n'y voit qu'une explosion de ce romantisme qu'il a, mais pour d'autres raisons, en horreur; et que, dès lors, il le met sur le même plan que le Voyage d'Urien. Ou bien, parce qu'ayant eu à résoudre d'autres énigmes, et autrement capitales, il ne peut plus dorénavant accorder à celle-ci que l'étonnement avec lequel on considère le temps et le soin qu'on a mis à enfoncer une porte depuis longtemps ouverte. Ou enfin, parce que les Nourritures terrestres, nonobstant ce qu'elles accusent de concret, de sensible, de lyrique, n'étant rien moins qu'une métaphysique, pourrait-on dire, de l'épiderme, pourquoi hésiterait-on, et Gide tout le premier, à leur faire rejoindre, comme dans un magasin de crabes morts ou de vieilles lunes, cette métaphysique de l'absolu qu'est le Voyage d'Urien, ou cette métaphysique du Néant qui a nom Paludes? Stupide Angèle, idéale Ellis, n'êtes-vous pas, symboliquement, la même?

Ne me dites pas que je m'attarde ici à des traits déjà anciens, à des contours déjà oubliés, du visage d'André Gide. D'abord, je suis en quête d'un esprit, c'est-à-dire d'un homme, et tout m'est bon qui me sert à éclairer ma lanterne. En outre, homme ou esprit, je n'en suis curieux que tout autant qu'il se cherche; dès qu'il s'est trouvé, je n'assure point qu'il est pour moi comme un citron pressé après lequel je [50] passe à un autre ; mais je n'y adhère que dans la mesure où son éclosion et son épanouissement sont contenus dans son germe, et je ne puis donc faire mieux que de tâcher à l'y découvrir. Peut-être, pour m'en faire un royaume plus approprié, négligerai-je volontiers tout le reste, qui désormais appartient, pour ainsi dire, au commun, et ne m'en tiendrai-je qu'à ces commencements où il est déjà tout entier, comme, dans sa prison tissée d'or, l'insecte qui file la soie. Et si, de tous, le Prométhée mal enchaîné est le plus près de mon cœur, c'est que j'y découvre plus qu'ailleurs, la pointe à la fois aiguë et insidieuse qui perce et déchire toute l'armure, et, à la place d'un esprit, c'est-à-dire d'un système (car, même dans les Nourritures terrestres, tout, fût-ce l'absence de système, est système) laisse paraître un homme qui raille les systèmes et surtout les siens propres, et prend tout simplement la vie pour ce qu'elle est. Il m'est au surplus indifférent qu'au point de vue chronologique on puisse placer le Prométhée après ou avant tel ou tel autre des livres d'André Gide. C'est une preuve de plus de ce que j'appelle sa coexistence. Toujours est-il que, dès après le Prométhée, on pourrait, sinon se détourner de lui, du moins le déduire successivement, et comme une suite de théorèmes.

 

C'EST volontairement tôt, et dès, je crois, la Tentative amoureuse, qu'André Gide, le plus intelligent [51] des hommes, s'est aperçu que la pensée est une déformation de l'individu, c'est-à-dire de l'instinct. On ne pense, en effet, que par troupeau, et toute pensée, par définition même, accuse un caractère, un lien social, donc moral, qui ne peut être qu'une contrainte pour l'instinct, un obstacle à son libre épanouissement. Seulement penser, n'est-ce pas déjà toute une morale? Ce qui n'empêche pas que la pensée, à son tour, puisse et doive confirmer l'instinct. C'est là vraiment ce qu'on nomme l'individu. De quoi André Gide, à juste titre, ne s'est point fait faute. Mais c'est précisément à ce point de jonction que je redoute de voir surgir une autre Morale.

 

on ne combat et ne sert tour à tour ceux qu'on aime qu'avec leurs propres armes. Quant aux autres, les nôtres y suffisent.

 

LEQUEL parmi les meilleurs, ne s'est pas un jour contredit? Je fais peu de cas de qui n'y succomberait point. Outre que qui que ce soit d'intelligent ne s'en fit jamais faute, et qu'à tout prendre, il vaut mieux cent contradictions qu'un système; se contredire, après tout, n'est-ce point, la plupart du temps, se manifester ? Il est vrai qu'André Gide dit « manifester », et que se manifester, c'est « se préférer » et « préférer à son prochain l'idée qu'on doit manifester », [52] — ce qui, à première vue, peut n'être pris que pour une déclaration d'égoïsme. On se confond en effet si facilement soi-même avec l'idée qu'on veut manifester: c'est une sorte de bovarysme. La meilleure façon, en pareil cas, de s'en tirer, n'est-ce point de faire la satire de soi-même, — et de son Idée ? C'est, en tout cas, la plus légitime, tout ce qui tombe sous la catégorie de l'intelligence contenant en soi sa propre négation.

 

certains, au nom de je ne sais quoi de préconçu qui peut s'expliquer de bien des façons, lui dénient unité, direction, cohésion enfin. Or, je ne peux admettre de système, et encore, que sur preuves. Bien mieux, je veux que n'importe quelle espèce d'art, sans oublier l'art critique, au lieu de n'être qu'architecture, soit aussi musique et danse, et, plus encore, allusion. Ainsi, le miroitement de la mer calmée n'est-il si émouvant que parce qu'il scintille et se joue sur d'incommensurables profondeurs.

 

chaque Livre, est-il dit dans la Préface de la Tentative amoureuse, n'est qu'une tentation différée. Dès lors, à quoi bon en écrire, et pourquoi ne pas se livrer tout de suite à son démon dominant? Que penserais-tu d'un éternel Rimbaud qui recommencerait sans relâche, et sans se lasser, le Bateau ivre? [53]

Mais cela peut signifier, ou bien, comme Goethe quand il écrit Werther, qu'on se délivre d'un poids trop lourd de passion, de rêve et de désir; et l’œuvre d'art n'est plus dès lors qu'une sorte de remords contemplatif, le remords pouvant être défini l'intermittent regret d'un désir dont on n'a pu embrasser totalement l'objet. Ou, mieux encore, que chacun de nos livres n'est qu'un avancement d'hoirie, une hypothèque anticipée, et parfois tout ensemble, comme dans le Prométhée mal enchaîné, rétrospective, sur un bien qu'on voudrait conquérir à tout instant davantage, et qu'on prétend toujours plus abondant, plus précieux et plus beau.

 

ce qui, par dessus tout, m'agrée, dans le Prométhée mal enchaîné, c'est que, pour la première fois, André Gide, en termes allégoriques, mais transparents, nous confie que c'est duperie de préférer à soi-même l'idée qu'on veut manifester. Il se peut aussi que ce petit traité, tout hérissé d'une méchanceté spirituelle, allègre, rieuse, parfois volontairement triviale, devienne plus tard le sujet de bien des commentaires, d'une sorte d'exégèse; et, par surcroît, qu'il signifie tout le contraire de ce que j'ai dit quelques lignes plus haut.

 

serait-il impossible de tirer de Philoctète, du Roi Candaule, et, ça et là, de tout André Gide, les principes [54] d'une Politique, tout finissant par se ramener là? Je me garderais d'approfondir; j'indique seulement. Tout au plus, aimerais-je moins qu'on ne se puisse tenir, comme Candaule, de dévoiler son bonheur. Il peut y avoir dans un secret bien gardé, des éléments tout aussi valables de politique, dé philosophie et de beauté, — j'ajouterai même de péril. Ce péril ne compte que pour soi-même ? Raison de plus pour veiller jalousement sur lui; on risque davantage d'en mourir, par l'état de perpétuel équilibre où il faut, par rapport à lui, qu'on se tienne. Il est vrai que mourir est plus facile que vivre. Au fond, malgré tout, la vie dangereuse, je n'aime guère cette expression. Elle peut prêter à l'attitude, et à l'équivoque, soit à tricher avec la vie, et, ce qui est pire, avec soi-même.

 

œdipe payant de sa gloire, de son bonheur et de ses yeux, l'énigme arrachée au sphinx à force de sagacité, Candaule, Saül, c'est d'avoir deviné leur propre énigme qu'ils meurent. Aussi bien, est-ce d'abord de vivre qu'il s'agit. Serait-il donc moins tragique de mourir? Peut-être aussi Saül, comme les yeux d'Œdipe se fermant à la lumière, meurt-il de son regard intérieur enfin dessillé, et de ne pouvoir s'égaler à son secret. [55]

 

j'ai beau m'en défendre, je ne puis rien voir d'autre, dans l'Immoraliste et dans la Porte étroite, que le même livre retourné, et transposé sous sa forme double et contraire, du héros à l'héroïne. Ne pourrait-on pas en dire autant déjà de la Porte étroite et des Cahiers d'André Walter ? Lorsque celui-ci s'écrie : « O l'émotion quand on n'a plus qu'à toucher, et qu'on passe... », je crois entendre, à vingt ans d'intervalle, l'incomparable Alissa soupirer: « Que le bonheur soit là, tout près, qu'il se propose... » C'est que, pour les grandes âmes, ou seulement les âmes délicates, rien n'a d'attraits qui n'est pas la vertu. La vertu, il y a bien des manières de l'entendre et de la pratiquer. André Walter et Alissa ne prêchent pas autre chose que « les doctrines du renoncement », renoncement à l'amour pour plus d'amour encore, et à force d'amour. Mais qu'ils finissent bientôt par se complaire orgueilleusement dans leur propre holocauste! Peut-être est-ce à partir de là qu'il n'y a plus de vertu. Etes-vous bien sûrs en effet qu'Alissa et Michel, pour opposés qu'ils soient, puissent être animés d'un autre esprit que cet héroïque égoïsme qui seul est digne d'être nommé ascétisme? Non, Gide, je crois qu'on se préfère toujours. Se préférer, au contraire de Narcisse, n'équivaut-il pas, comme dit Nietzsche, à se surmonter, c'est-à-dire, de plus en plus, à pousser jusqu'au bout le complet, l'absolu épanouissement de soi, au risque, [56] parfois, de sacrifier ce qu'on aime le plus au monde, et soi-même, et jusqu'à mourir, donc jusqu'à se détruire, soit toujours se préférer? Si je trouve ma plus grande joie dans ma plus grande immolation, qu'aurez-vous à y reprendre, puisque j'y épuise mes forces ? O contradictions infinies, qui saura jamais vous réduire à votre harmonie essentielle ?

 

J'ENTENDS par influence non seulement ce qui nous est favorable, mais encore, mais surtout ce qui nous est contraire, que nous sommes ob