Le Magazine Français

 

Anonyme

 

Les Cahiers d’André Walter. Œuvre posthume (chez Perrin et Cie).

 

« Pas un événement, — la vie toujours intime — tout s'est joué dans l'âme, il n'en a rien paru. »

C'est cette vie d'une âme que retracent les cahiers d'André Walter, un poète censé mort fou, et qui nota, déjà sur le seuil de la folie, sa vision de l'amour et de l'art. En réalité, André Walter s'appelle André Gide, ce mort est bien vivant, et c'est l'un des jeunes hommes de ce temps en qui la littérature de tout à l'heure met ses plus fermes espérances. Ce n'est pas un livre, la composition manque ; l'auteur s'y dérobe si bien, que seul l’homme y transparaît. C'est l'effusion d'une âme haute jusqu'au vertige et tendre jusqu'à la morbidesse ; d'une âme nourrit des Saintes Ecritures, de Pascal, de Spinoza, de Chopin, de Schumann, de Baudelaire, de Verlaine; d'une âme mystique, que le doute assaille et qui se reprend, qui veut croire et que l'incertitude ressaisit; qui, à ces poignantes alternatives, s'épuise et pleure sa peine en débris de phrases berceuses, d'une fluidité comme immatérielle ; qui, de pensées tour à tour douloureuses ou extatiques, illustre la théorie alternée des heures blanches et des heures noires ; qui, sur les ailes du rêve et du souvenir, s'élève aux nuageuses métaphysiques, et, pénétrée pour jamais par un amour tout pureté, se rappelle et regrette, s'exhale comme un parfum, sanglote dans la nuit, s'exalte dans la solitude et la prière, oscillante perpétuellement entre les béatitudes et les désespérances ; qui, par delà le voile chatoyant qui recouvre les choses, par delà l'apparence, cherche l'essence et tremble de trouver, — de trouver le néant...

Mais une œuvre d'un charme si personnel, et si imprécis, défierait la plus subtile analyse; c'est assez, pour le critique, s'il inspire, aux rares lecteurs que rebutent les banalités courantes, le désir de la lire. Peut-être ce désir sera-t-il corroboré par quelques citations :

« Tous ont raison — les choses deviennent vraies; il suffit qu'on les pense, — c'est en nous qu'est leur réalité: notre esprit nie ses vérités. »

« Les chimères plutôt que les réalités; les imaginations des poètes font mieux saillir la vérité idéale, cachée derrière l'apparence des choses. »

« Que jamais l'âme ne retombe inactive; il la faut repaître d'enthousiasme. »

« L'âme, c'est en nous la volonté aimante. »

« J'ai peur de tout ce que je ne vois pas dans les ténèbres. »

« O l’émotion quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher, et qu'on passe. »

« Tous nous vivons dans notre rêve des choses: une atmosphère émanée de nous enveloppe notre âme et colore inconsciemment notre vision des choses. — Et comme elle est impénétrable, elle nous entoure de solitude. — Et comme elle est diversement colorée, chaque vision des choses est individuelle l'on ne voit jamais que son monde et l'on est seul à le voir: c'est une fantasmagorie, un mirage, et le prisme est en nous, qui fait la lumière diaprée. »