François LE GRIX, La Revue hebdomadaire, n° 37, 11 septembre 1920, pp. 227-37.
Repris dans le BAAG, n° 42, avril 1979, pp. 90-91. 

 

L'ÉMOTION SANS PAROLES DE M. ANDRÉ GIDE

 

     Ce serait d'une observation un peu sommaire d'avancer que M. André Gide, si raffiné, si complexe, rejoint ici la simplicité, une fois de plus, par un souverain effort de sa maîtrise. La simplicité, M. Gide nous paraît s'y mouvoir à son aise, comme dans son élément. En vérité, peut-être a-t-on négligé de s'apercevoir que M. Gide était simple.

     Simple ne signifie pas toujours rudimentaire. Pourquoi la complexité exclurait-elle la simplicité ? Que M. Gide soit capable de tout éprouver, de tout sentir, de tout comprendre, nous le savions dès qu'il a tracé ses premières lignes. Avec tout ce qui pense et sent, il pense et sent. Sa sympathie est universelle. Et c'est pourquoi il est simple dans la mesure où ce mot signifie : dépourvu d'affectation. Il ne transpose guère. Pour décrire l'anarchie intellectuelle, le délabrement moral où se débat le Michel de L'Immoraliste, ou bien l'ascétisme fourvoyé de l'Alissa de La Porte étroite, il n'a pas plus à se guinder que, dans ce nouveau récit, pour peindre le candide amour du pasteur de village pour sa pupille aveugle. Rien de contrefait dans ces images, rien de vu du dehors.

     Dépourvu d'affectation, M. André Gide l'est aussi, et pour des raisons analogues, de toute surcharge, de tout excès. Le peintre qui voit du dehors ajoute toujours au modèle, de peur de manquer la ressemblance : « Il en remet. » C'est parce que M. Gide voit du dedans qu'il peut s'en tenir à l'essentiel. Ainsi, de sources d'inspirations si diverses, si capricieuses, verrons-nous sortir un art tout de mesure, de discrétion. Cette absence de choix dans le sujet aboutit au choix dans la manière.

     Où en est M. Gide ? Où va-t-il ? Que nous importe ! Regardons passer un homme vivant, si c'est vivre que d'interroger si passionnément la vie. La démarche de M. Gide n'est pas si concertée qu'on a bien voulu dire. Il va, vient, retourne à son point de départ. Qui aurait prévu, parmi les amateurs de paraboles rigoureuses (je parle de paraboles géométriques), Les Caves du Vatican après La Porte étroite ?

     Tout au plus, dans cette oeuvre si variée, entre les premières effusions dont Les Nourritures terrestres sont, probablement, le modèle le plus célèbre, que leur lyrisme un peu ésotérique empêchera peut-être d'entrer dans une carrière d'immortalité, et cette série de soties à laquelle appartiennent précisément Les Caves du Vatican, où M. Gide semble avoir forcé une ironie qui ne lui est point toujours aisée, pouvons-nous, sans trop craindre de nous tromper, préférer ces quelques récits d'où le lyrisme et l'ironie se sont retirés, mais où subsiste, sous la surface calme des mots, on ne sait quelle sombre ardeur : L'Immoraliste, La Porte étroite, La Symphonie pastorale. Isabelle, que son auteur rangerait volontiers dans cette série, semble appartenir davantage à l'anecdote qu'à cette histoire naturelle des âmes qui nous intéresse d'abord. Mais La Symphonie pastorale rejoint au moins, si elle ne les dépasse, les deux oeuvres maîtresses qui ont établi sur des fondements solides la réputation de M. André Gide. Plus qu'elles léger de mots, plus mince de substance matérielle, ce petit livre est sans doute plus lourd d'humanité. Car le Michel de L'Immoraliste, tout sincère qu'il soit, s'efforce vers son nihilisme ; et l'Alissa de La Porte étroite s'efforce aussi vers son ascétisme, où il entre plus de peur de l'homme que d'amour de Dieu ; l'un et l'autre créent leur destinée tragique. Mais le pasteur et Gertrude, dans La Symphonie pastorale, subissent la leur, et méritent davantage notre tendre pitié.

     Récit plus dépouillé encore, en effet, plus nu que les deux premiers. Ce sens du dépouillement, &emdash; qui n'est pas le sens du rare, et qui n'est pas non plus un préjugé, &emdash; par quoi se distinguent aujourd'hui quelques-uns de nos plus parfaits écrivains, en même temps qu'il est un signe de haute vertu intellectuelle, ne nous apporte-t-il pas un enseignement, un espoir ? Après les époques de corruption, il arrive que la morale reprenne ses droits, pour que le monde conserve un équilibre. Ainsi, après les luxuriances du romantisme et du naturalisme, s'affirme le besoin de rajeunir par une discipline de restrictions la langue et l'art menacés. Les écrivains les plus capables d'abondance s'imposent cette discipline : Barrès, après les larges fresques de Leurs Figures, se limite au portrait de Colette Baudoche. Et M. André Gide en arrive presque à ne plus s'exprimer que par signes. Il invente l'art de la réticence...

     Toutefois, il y a ici un peu plus que le goût de cette « maigreur essentielle » qui caractérise en effet notre époque, puisqu'elle régit nos modes et nos sports aussi bien que notre art et notre littérature, nos habitudes de manger aussi bien que nos habitudes de penser. Si maître de soi, M. Gide nous laisse entrevoir, pourtant, un peu de cette phobie du procédé, de cette lassitude et de cette horreur du convenu, de l'admis, qu'affichent moins discrètement les turbulentes jeunesses qui brandirent successivement leur futurisme, leur cubisme, leur dadaïsme. Pour ces arditi, le convenu, c'est tout ce qui a servi, ne fût-ce qu'une fois ; répéter, c'est quitter le vrai ; un langage appris ne peut exprimer que le mensonge. Il leur faut à tout instant créer la forme, le signe de leur pensée. Et au lieu de peindre, de sculpter ou d'écrire, ils inventent, pour rejoindre l'originelle vérité, des algèbres, mais d'où bientôt s'évanouissent toute rigueur et toute exactitude. Ils posent des équations qui comportent des solutions à l'infini ; ou bien ils ne posent plus rien. La curiosité à la fois effrayée et affectueuse que M. Gide leur accorde, ne vient-elle pas de ce qu'il souffre quelque chose de la même angoisse ? et combien plus sincèrement que la plupart ! Seulement, par une sorte de miracle, s'il est tenté à son tour de ne s'exprimer plus que par signes, ces signes continuent d'être ceux de l'écriture la plus française. S'il se tait, son silence est encore harmonieux et clair. Et rien de plus poignant que cette émotion taciturne qui nous aurait fait préférer, pour le livre que voici, le titre de Romance sans paroles à celui de La Symphonie pastorale, si ce seul mot de romance n'impliquait une idée de refrain, de couplet, qui est ce à quoi l'art de M. Gide se refuse le plus.

*

     On a reproché à M. Gide un jeu de mots. C'est après un concert à Neufchâtel, et pour y avoir entendu avec ravissement la Symphonie pastorale, que le pasteur et sa pupille sentent naître leur mutuel amour. Aussi bien, dans l'âme de ce vieil homme, tendre certes, mais jusque-là puritaine et courbaturée par un devoir austère, peu musicienne encore, une autre symphonie s'éveille. Pourquoi M. Gide, s'il ne l'a cherchée, aurait-il craint cette rencontre ? Un jeu de mots peut être noble et suggestif.

     Gertrude, nous le savons, est aveugle. Orpheline, abandonnée, le pasteur l'a recueillie au chevet d'une mourante. Avare de son coeur autant que de ses écus, et, pour son excuse, complètement sourde, la vieille n'avait pas une fois, depuis plus de dix ans, adressé la parole à l'enfant, qui n'en connaît donc pas l'usage. C'est un petit tas de vermine, éclairé par deux yeux implorants, que le pasteur a ramené chez lui un soir d'hiver.

     Sa femme, Amélie, « dont la charité naturelle n'aime pas à être surprise, et qui tient à ne pas aller au delà non plus qu'à rester en deçà de son devoir », a fait mauvais accueil à ce paquet. L'aigreur de ses propos se change en une inquiétude silencieuse et mal résignée, quand elle découvre que Gertrude n'est pas une enfant, comme on l'a cru d'abord, mais une jeune fille très belle, et à qui les patientes leçons du pasteur ont tôt fait d'enseigner, non seulement la parole, mais les magnificences sensibles dont la séparent ses paupières closes.

     L'art infiniment minutieux de M. Gide, semblable à celui de Racine en cela, dissimule si bien ses préparations qu'il faut y regarder de près pour les retrouver. Cette hésitante et brève histoire, qui n'est que celle d'un même intime secret d'amour, découvert, puis tu, puis avoué par le pasteur, par sa femme, par leur fils Jacques et par Gertrude, il faut bien, pour n'en pas détruire l'intimité, que ce soit par le journal du pasteur qu'elle nous soit contée. Mais pour en resserrer encore l'effet, &emdash; car ces nuances, ces demi-teintes pourraient contribuer à une impression de lenteur, &emdash; ce journal de deux années est écrit en quelques semaines. Le pasteur le commence au passé ; il l'achève au présent ; dans l'intervalle, il a connu sa vérité, celle de Gertrude. Ainsi la lente démarche et la rapidité que son sujet réclamait et qui s'emblaient s'exclure, M. Gide a su les neutraliser l'une par l'autre et les concilier.

     Il ne s'attarde d'ailleurs que là où il veut, presque jamais. Que d'occasions de s'échapper, pourtant, lui offraient ces limbes profonds où s'agite la petite âme prisonnière que l'Intelligence n'a pas encore touchée de son rayon. « Entendant le chant des oiseaux, elle l'imaginait un pur effet de la lumière et de la chaleur, qu'elle sentait caresser ses joues et ses mains. » Et voilà qu'un seul trait, mais combien juste, nous éclaircit le mystère de cette prison. Quelques pages plus loin, la petite fille sauvage s'exprime déjà en femme, en poète ; et « celui qui, par aventure, lirait ces pages, nous avertit le pasteur, s'étonnerait sans doute de l'entendre s'exprimer aussitôt avec tant de justesse et raisonner si judicieusement. C'est aussi que ses progrès furent d'une rapidité déconcertante ». Sachons gré à M. Gide de nous en avoir épargné les étapes. Depuis le livre surprenant consacré à Helen Keller, les beaux documents ont abondé sur le cas des aveugles-sourds-muets. Nous savons, ou plutôt nous avons entrevu comment ces âmes ont réussi à rompre leur gangue de silence et d'obscurité, pour atteindre une région de sérénité, de claire béatitude, d'illumination intérieure où parviennent difficilement ceux qui vivent dans la lumière. Ce n'est donc pas tant le chemin parcouru qui pouvait nous intéresser ici que de savoir où il mène. Il mène une petite fille innocente à séparer les uns des autres un père, une mère, un fils.

     Aucun de ces personnages ne se raconte. Tous se trahissent. Un soir, après une explication pénible avec son mari : « Mon pauvre ami ! » s'interrompt soudain Amélie, en posant doucement ses mains sur le front du pasteur. Puis elle quitte la pièce. Ces trois mots en leur accent brisé ont suffi pour nous apprendre l'amour du pasteur, et qu'Amélie l'a deviné avant que lui-même se le soit confessé. « Que veux-tu, mon ami, il ne m'a pas été donné d'être aveugle ! » s'écrie-t-elle un autre jour ; et ce seul cri, échappé d'un silence héroïque, à quelles profondeurs n'éclaire-t-il pas l'humble et maussade détresse de cette âme privée de rayons !

     Un peu plus tard, le pasteur surprend dans l'église son fils Jacques, occupé d'enseigner l'harmonium à Gertrude ; et c'est aussi en découvrant sa propre jalousie qu'il découvre son amour.

     De quel nom pourtant l'appeler, cet amour né de la charité la plus pure, comme la fleur mortelle d'une semence sainte ? Qu'il a beau jeu à s'abuser lui-même, le saint homme ! Comme tant d'autres, il a cru vivre son heure de jeunesse et de tendresse et n'en a vécu que l'apparence. Comment reconnaîtrait-il aujourd'hui en son Amélie l'ange qui souriait naguère à chaque noble élan de son coeur ? Mais il avait Dieu, que tant d'hommes n'ont pas. Comment l'amour de Dieu ne comblerait-il pas un vieux coeur qui s'est voué à Lui dès l'enfance ? Comment, de l'amour même de Dieu, par le piège de la charité, pourrait donc renaître cet amour humain qu'on croyait avoir renoncé ? C'est, hélas ! que toutes les amours sont dans tout amour.

     Sa beauté la plus mystérieuse et la plus vraie, le récit de M. Gide la rencontre dans la démarche à la fois inverse et parallèle de ces deux âmes éprises de bonheur et de perfection. Gertrude, elle, s'avoue tout de suite son bonheur ; elle le proclame presque, parce qu'elle le veut innocent, et, de très bonne foi, le croit tel. « On n'épouse pas une aveugle ; alors, pourquoi ne pourrions-nous pas nous aimer ? » Il faudrait pouvoir citer toute cette scène de l'aveu sur la montagne, où si peu de mots atteignent à tant d'éloquence, et d'un si large rythme. Et le pasteur de noter : « Le péché, c'est ce qui obscurcit l'âme, ce qui s'oppose à sa joie. Le parfait bonheur de Gertrude, qui rayonne de tout son être, vient de ce qu'elle ne connaît pas le péché. Il n'y a en elle que de la clarté, de l'amour... Si vous étiez aveugles, dit le Christ, vous n'auriez pas de péché. »

     Lui, au contraire, qu'une pratique constante de l'examen intérieur devrait avoir mieux averti, refuse de croire à son amour, parce qu'il le croirait coupable : « C'est que, tout à la fois, je ne consentais point alors à reconnaître d'amour permis en dehors du mariage, et que, dans le sentiment qui me penchait si passionnément vers Gertrude, je ne consentais pas à reconnaître quoi que ce soit de défendu... Et parce que j'eusse cru répréhensible l'amour, et que j'estimais que tout ce qui est répréhensible courbe l'âme, ne me sentant pas l'âme chargée, je ne croyais pas à l'amour. »

     Il est bien vrai que nos amours les plus coupables, une voix intérieure nous crie leur innocence, que nous refusons de croire mensongère, puisque nous nous sentons, par notre amour, meilleurs. Mais pour ne l'avoir point appris, pour ne le pas enseigner, le pasteur ignore-t-il donc que la loi morale réclame d'autres arrêts que ceux de la conscience de l'homme ?

     Aussi, quand l'évidence l'oblige enfin de croire à son amour, s'oblige-t-il en même temps à cesser de le considérer comme coupable : « Non, je n'accepte pas de pécher aimant Gertrude ! » Mais quelle douloureuse humilité dans cette défaillance, et qu'elle est touchante la supplication du chrétien trop faible pour faire à Dieu le sacrifice de la créature : « J'ai besoin de son amour pour vous aimer, Seigneur ! »

     C'est à ce moment que le remords, dont le pasteur a cru se déliver, fond sur l'âme de Gertrude avec la lumière retrouvée. Que n'a-t-elle préféré ses ténèbres ? Mais une âme aussi franche préfère la vérité cruelle à l'indulgente illusion : « Je ne tiens pas à être heureuse. Je crains que le monde ne soit pas si beau que vous me l'aviez fait croire. Je préfère savoir. »

     On l'opère. Elle guérit. Elle revient s'asseoir à la table de famille où la place de Jacques reste vide. Elle connaît enfin les visages de ceux qui l'aiment. Les reconnaît-elle ? D'où vient, sur le sien, ce sourire « qui ruisselle de ses yeux comme des larmes » ? C'est qu'elle n'imaginait pas si soucieux le front des hommes ; et c'est aussi que sa faute lui est apparue : « Ce que j'ai vu d'abord, va-t-elle avouer au pasteur, c'est notre péché. Non, ne protestez pas. Souvenez-vous des paroles du Christ : Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent, j'y vois. Je me souviens d'un verset de saint Paul que je me suis répété tout un jour : Pour moi, étant autrefois sans loi, je vivais ; mais quand le commandement vint, le péché reprit vie, et je mourus. »

     Comme Alissa, comme Michel, Gertrude va jusqu'au bout de son excès. Si les personnages des grands livres de M. Gide sont tous protestants, ne voyons pas dans cette rencontre l'effet d'un hasard, pas plus sans doute que l'influence d'un milieu. M. Gide fût allé chercher d'instinct et de prédilection, s'il ne les eût rencontrées, ces âmes irréconciliables, qui semblent préférer le désespoir à l'espoir.

     Son récit pourrait être interrompu ici. Le double revirement, que nous avons vu se faire dans l'âme de Gertrude et du pasteur, en assurait le dramatique équilibre ; et le trouble affreux, le découragement, le dégoût qui envahissent Gertrude en même temps que ses yeux s'ouvrent, eussent suffi à expliquer sa mort volontaire qui en forme la cruelle conclusion. Mais M. Gide a voulu davantage. Rebuté par la froideur de Gertrude, déçu ou scandalisé par l'étrange faiblesse de son père, inapte à demeurer son rival, Jacques tourne ses regards vers l'Église catholique et vers le sacerdoce. Mais ne pouvant se résigner non plus à perdre tout à fait l'âme bien-aimée, il obtient que Gertrude, elle aussi, abjure. Comment ne lui céderait-elle pas ? En le voyant, elle a compris que c'était lui qu'elle aimait, non le vieillard : « Il avait exactement votre visage, dira-t-elle au pasteur ; je veux dire qu'il avait le visage que j'imaginais que vous aviez. Ah ! pourquoi m'avez-vous fait le repousser ? J'aurais pu l'épouser ! » Ainsi sanglote son agonie. C'est le regret de cet amour bien plus que le remords de l'autre qui l'a fait se pencher dangereusement au bord de la rivière. Et parvenue sur ces cimes de la mort d'où l'âme s'élance, son dernier cri appelle encore le bien-aimé : « Ah ! je voudrais me confesser à lui ! » gémissait-elle dans une sorte d'extase. Ainsi ces deux êtres quittèrent à la fois le malheureux pasteur : il lui semblait que, séparés par lui durant la vie, « ils eussent projeté de le fuir et tous deux de s'unir en Dieu » !

     On a reproché à ce dénouement son extrême précipitation ; car ce second amour, ce nouveau drame, clos aussitôt que commencé, quelques lignes seulement nous en informent. Ce serait trop peu de dire qu'ici M. Gide abrège ! il déblaye. Mais un artiste aussi peu improvisateur a le plus souvent de bonnes raisons, même quand il étonne. Ce n'est pas le narrateur, ici, c'est la mort qui bouscule tout. Et si nous regrettons de n'être pas plus renseignés sur la jalousie de Jacques pour son père, sur les démarches qui le conduisirent au séminaire, sur ses derniers entretiens avec Gertrude, est-il certain, pourtant, que M. Gide ait péché par défaut, et non, pour une fois, par excès ? S'il n'a pas éclairé davantage ces événements étonnants autant qu'imprévus, c'est sans doute qu'il voulait concentrer toute sa lumière sur l'âme de Gertrude et sur celle du pasteur. Mais, disant si peu du reste, valait-il pas mieux n'en rien dire, puisque aussi bien ce reste est inutile, et que Gertrude, sans ce nouvel amour, pouvait mourir ?

     Ce reste était-il même vraisemblable ? « Il avait le visage que j'imaginais que vous aviez » ! Mais l'aveugle n'aimait pas seulement ce visage imaginé. Elle aimait une bonté, une douceur, une tutelle, une voix, le son d'une âme, enfin : tout cela que Jacques n'incarne pas de la même manière et que le pasteur n'a pu perdre en un instant. Par cette brusque transposiion de l'amour de Gertrude, M. Gide a-t-il voulu marquer d'un trait plus fort son passage du monde idéal au monde sensible ? Le choc opératoire atteint ici l'âme en même temps que le corps. Hélas, dans ce nouvel univers, l'âme et le corps peuvent ne point s'accorder sur l'objet de leur amour !

     Un commentateur s'avisait, il y a quelques jours, que l'ironie de M. André Gide ne connaissait de rivale que celle de M. Anatole France. Il est difficile de se méprendre plus complètement, et M. Gide a dû être bien étonné de s'entendre louer de son ironie. Les séductions incomparables de M. Anatole France sauraient-elles empêcher ce qu'il peut y avoir d'un peu élémentaire, pour ne pas dire primaire, dans un parti pris sans inquiétude, dans un sourire installé, fût-ce celui de Voltaire. Que M. Gide est loin de ce parti pris ! Que son sourire est fugace ! Tout interroger, ce n'est pas douter de tout, pas plus que tout comprendre n'est tout croire. C'est encore moins ne croire à rien.

     Et La Symphonie pastorale, qui n'est pas, non plus que L'Immoraliste ou La Porte étroite, un chef-d'oeuvre d'ironie, n'est pas davantage cette preuve par quatre d'un chef-d'oeuvre, dont quelques autres ont parlé, parce que sa rigueur mathématique et son dénuement volontaire leur en avaient sans doute masqué l'émotion. Peut-être n'est-elle pas un chef-d'oeuvre. Mais qu'est-ce qu'un chef-d'oeuvre, et qu'importe, si ce livre bref nous imprègne du repos noble et apaisé que laissent après soi les belles créations de l'art, quand le coeur d'un artiste sincère et la main d'un maître artisan y ont collaboré.

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