Albert THIBAUDET, RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE : LA SYMPHONIE PASTORALE, La Nouvelle Revue Française, n° 85, octobre 1920, pp. 587-98.
[Repris dans
Réflexions sur le roman, Gallimard, 1938, pp.124-31, et dans le BAAG, n° 41, janvier 1979, pp. 82-89].

     Nous n'avons jusqu'ici parlé qu'avec la plus grande réserve des ouvrages que nos lecteurs connaissaient pour en avoir eu la primeur dans la revue. En particulier, aucun livre d'André Gide n'a été l'objet de la moindre note. Cette discrétion, nous continuerons à l'observer dans son esprit; mais, comme elle n'avait rien d'une consigne littérale, il n'y a aucun lieu de lui laisser l'apparence de lettre et de consigne. Depuis que La Nouvelle Revue Française a repris sa publication, les rapports de ses collaborateurs ont été plutôt de discussion que de congratulation. L'expérience, la raison et le bon goût nous montrent là un moyen de vie et de santé supérieur aux échanges de séné et de casse. Les livres d'André Gide, qui sont des livres d'intelligence, de réflexion et de critique, sollicitent l'intelligence, la réflexion, la critique, parfois avec eux, parfois contre eux, y trouvent leur milieu et leur prolongement naturels. Il semble même que l'auteur s'efforce aujourd'hui d'y tenir le moins de place possible, afin d'en laisser davantage où s'éveille, s'exerce et s'étende sur ses thèmes l'esprit du lecteur. Et cela ne s'entend ni des Nourritures terrestres ni de Paludes développés dans le mouvement inverse et d'où Gide est revenu, depuis L'Immoraliste, par une grande courbe. Mais La Porte étroite donnait beaucoup à cette spontanéité du lecteur ou du critique, et il semble que La Symphonie pastorale, s'accordant ici avec son titre musical, lui abandonne davantage encore. On voudra bien trouver naturel que je réponde ici à cet appel d'air.

      Peut-être regretterais-je que la mariée soit trop belle et que l'auteur me fasse le champ trop large. Il a indiqué tout l'essentiel de son sujet, et c'est à nous de faire refleurir ses roses de Jéricho. Mais ce sujet était si beau et si riche, il prêtait à tant de variations et de suggestions qu'on voudrait que 1'auteur se fût pris pour lui de plus de passion encore, et qu'il l'eût traité en vraie symphonie plutôt qu'en sonate. Il dépasse par trop le cadre de cette musique de chambre à laquelle Gide s'est tant plu avec Le Retour de l'Enfant prodigue, La Porte étroite et Isabelle. Peut-être abandonnerai-je tout à l'heure ce point de vue, mais ce ne sera pas sans en avoir tiré ce qu'il contient de juste.

     Quand je dis que ce sujet est très beau, quand à la réflexion j'ajoute que c'est peut-être le plus beau qui soit, je pense à ce titre d'un livre de Descartes : Du Monde ou de la Lumière. Pour une intelligence l'idée du monde se confond avec l'idée de la lumière, connaître c'est voir; et l'allégorie de la caverne dans la République est à peine une allégorie, et bien plutôt la transposition exacte à la lumière intellectuelle de ce qui concerne sa soeur aînée ou bien jumelle, la lumière physique. Cela a donné naturellement une des plus belles pages des littératures humaines. Platon aurait fait évidemment un grand livre en développant l'aventure d'un de ces prisonniers; et ce livre, après tout, nous l'avons et il est formé par l'ensemble des dialogues, lutte de 1a lumière et des ténèbres, histoire des yeux qui s'ouvrent, ou qu'ouvre le pasteur-type, Socrate.

     Mais pour les yeux de l'âme comme pour les yeux du corps, la lumière existe en fonction de l'ombre, en fonction des ténèbres. Le héros de la lumière dans le monde de la peinture, c'est Rembrandt. Et dans les dialogues platoniciens, où la lumière intellectuelle diffère tellement de cette lumière d'atelier répandue chez Aristote, Descartes ou Spinoza, où elle subit autant de contacts avec l'ombre que dans Rembrandt et donne des modelés aussi vivants, l'ignorance, l'interrogation, l'ironie socratique constituent la part de ces ténèbres nécessaires.

     Un philosophe, un peintre, un poète peuvent connaître à des titres différents que la lumière est chose vivante et qu'il n'y a pas solution de continuité entre la lumière extérieure qui frappe la rétine et la lumière intérieure qui s'exprime par le regard. Dans quelle mesure l'une est fonction de l'autre, la psychologie l'a expliqué en analysant l'atlas visuel et l'atlas tactile (le mot heureux de Taine peut être conservé). Mais ces théories ont contracté une vie vraiment dramatique, depuis le XVIIIe siècle, dans l'observation des aveugles-nés auxquels une opération donnait, à l'âge adulte, l'usage de la vue. Diderot ne manqua pas de ressentir l'intérêt prodigieux de cette découverte et d'en exploiter avec profondeur toutes les suggestions dans la Lettre sur les aveugles qui le fit mettre à Vincennes. Trente ou quarante ans plus tard, écrivant des commentaires à cette lettre, il y esquissait la touchante et belle histoire de mademoiselle de Salignac, qui semble annoncer déjà Gertrude, et à laquelle l'auteur de Jacques le fataliste et du Neveu de Rameau eût été capable, s'il s'y fût arrêté, de donner une vie magnifique.

     Il est singulier que (sauf Les Emmurés de M. Lucien Descaves et un ou deux autres livres) le roman n'ait jamais touché a ce sujet profond et riche. Un aveugle-né dans une famille, dans une histoire, y fait un peu la figure de l'Ingénu ou de Micromégas dans un roman de Voltaire (et c'est pourquoi la Lettre sur les aveugles devient si vite, sous la plume de Diderot. de la littérature critique et qui, comme disait Flaubert, sape les bases). L'aveugle-né a ses sens, son monde, sa raison à lui. Il donne l'impression du différent, est enveloppé en même temps d'une pitié attentive et d'une bienveillance sacrée. Il apporte par sa présence aux plus obtus une leçon de relativisme. Il permet et propage une existence plus consciente, plus curieuse, plus tragique. Si c'est une femme, elle étend encore ce domaine en fragilité, en sensibilité, en délicatesse. Dans cette famille ou ce milieu, deux mondes sont en contact comme dans un pays frontière et bilingue, une Alsace ou une Suisse. On ne peut manquer d'y faire des versions et des expériences curieuses, d'y avancer dans la connaissance d'autrui et de soi-même.

*

      La Symphonie pastorale est en somme le troisième livre d'analyse serrée, raisonnable, sans fantaisie lyrique, qu'ait écrit André Gide; les deux premiers étaient L'Immoraliste et La Porte étroite. Tous trois paraissent construits sur un certain modèle commun. C'est l'histoire d'un caractère lancé dans la vie, et retourné par des forces intérieures qu'il portait en lui et qu'il ignorait, -- l'histoire d'une guérison qui devient elle même une maladie, ou plutôt la transposition des idées de maladie et de guérison dans un monde où ces deux termes cessent de comporter une raison et où il n'y a plus que des états cliniques : oeuvre d'un esprit qui ne qualifie point et qui seulement expose. Le Michel de L'Immoraliste, malade physiquement, est guéri par le dévouement de sa femme, et cette guérison prend elle même la figure d'une maladie puisque Michel y perd la pitié, l'amour, s'attache comme à un absolu à cette vie personnelle, égoïste qu'il allait perdant et qu'il a retrouvée avec une joie de pasteur devant sa brebis perdue. Alissa s'est efforcée d'entrer par la porte étroite, elle a sacrifié sa vie à la vie éternelle et il paraît bien que le rétrécissement continu de la voie qu'elle suit vers cette porte stricte soit simplement l'affaiblissement et la perte de la vie vraie. Dans Michel l'instinct vital s'accroît et emporte tout; dans Alissa il décroît et manque à tout. Est-il la seule vérité ? Doit-il s'appeler le mensonge vital ? L'auteur refuse de répondre, ou plutôt il est placé et il nous place à un point où le même texte -- la vie -- peut se lire indifféremment dans les deux langues.

     Alissa s'est engagée vers la porte étroite parce qu'un fiancé sans énergie l'y laisse tristement aller, et qu'il ajoute à celle d'Alissa, pour l'accélérer, sa propre démission de la vie. Le récit, vu d'un certain biais, est construit sur cette parole de l'Évangile que, si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans le précipice. Le terme d'aveugle n'appartient d'ailleurs qu'à l'un des deux langages critiques en lesquels on peut traduire le livre. Et, pour peu que nous en eussions envie, les dernières pages, le ménage de Juliette, pourraient nous incliner à croire qu'à Jérôme et à Alissa est échue la meilleure part.

     On voit dès lors le rapport qui unit le thème de La Symphonie à celui de La Porte étroite. C'est un peu artificiellement que je viens de rappeler à propos de la dernière un mot de l'Évangile : il y a chez Jérôme plutôt qu'aveuglement torpeur, mollesse et, dans la conduite d'Alissa, il pèche par omission et non par action; mais dans La Symphonie nous trouvons littéralement l'histoire d'une aveugle conduite par un aveugle et l'issue tragique que prédit l'Évangile.

     Le pasteur est aveugle non évidemment comme Gertrude, mais, sur un autre registre, dans la même mesure. Comme Gertrude il figure un aveugle au milieu de clairvoyants, et le principal clairvoyant est ici sa femme. Amélie a du bon sens, de la raison et de l'arithmétique. Elle sait que sur un troupeau de cent brebis une brebis même si elle est égarée ne compte que pour un centième. Et le Pasteur qui porte l'Évangile et qui marche à sa lumière a pitié de cet aveuglement car la clairvoyance de l'un est 1a cécité de l'autre. Mais Amélie voit clair là où son mari reste dans les ténèbres; elle voit clair dans l'amour du pasteur pour Gertrude. Jacques aussi y voit clair. Et cette cécité du pasteur en ce qui concerne son amour n'est qu'un cas d'une cécité plut générale, d'une ombre dans laquelle il baigne et qui paraît son élément comme l'est pour Gertrude la nuit matérielle des aveugles. Pasteur de l'Evangile et de la loi d'amour il croit à la bonté et à l'innocence de l'amour, il se livre comme à une facilité suprême à l'abondante charité de son coeur; il croit en s'abandonnant à la mansuétude et à la tendresse marcher divinement dans une voie sans piège. C'est sur cette voie qu'il a remisé la brebis perdue pour 1a porter vers son foyer. Et cette parabole de 1a brebis perdue justifie pour lui toute 1a conduite aveuglée qui mènera son coeur à 1a ruine et Gertrude à la mort. Elle l'autorise et l'invite à s'occuper, comme Amélie le lui reproche avec amertume, de Gertrude plus qu'il n'a jamais fait d'aucun de ses enfants. Il glisse insensiblement à l'amour avec le doux consentement qui l'attache au progrès d'une bonne oeuvre. Il est aveugle et il vit dans le bonheur des aveugles.

     Un bonheur comme celui de Gertrude. Gertrude est la fille spirituelle du pasteur, et cette pureté spirituelle abolit toutes les barrières qui partagent le champ du coeur dans l'espace de la paternité à l'amour. Quand le Pasteur 1'a recueillie, à l'âge de quinze ans ce n'était que de la chair sans âme, une misérable couverte de vermine et qui de n'avoir vécu qu'avec une vieille femme sourde, était restée muette. Par une éducation patiente il l'éveille à la parole et à l'esprit. Et ici comme ailleurs nous sommes un peu gênés par la condensation et la brièveté du récit : un beau défaut, et que tant de livres diffus et sans discipline nous rendent cher, mais un défaut tout de même. Il semble que ce récit et ces personnages ne soient pas tout à fait accordés au rythme de la durée humaine. Ainsi ces projections cinématographiques qui nous font suivre la marche accélérée d'une rose qui s'ouvre, d'une chrysalide qui devient papillon ; c'est très intéressant, mais nous restons un peu gênés devant cet ingénieux artifice parce qu'il nous montre 1a vie sous un aspect contraire à la vie , une vie sans durée ou du moins sans la durée qui est propre à la vie une vie où cette durée vraie est remplacée par un ordre de rapports qui l'imite sans la remplacer. Nous vivons comme l'aime à le rappeler M. Bergson dans un monde où nous devons attendre qu'un morceau de sucre fonde. La fiction qui nous soustrait à cette attente nous soustrait aux lois de notre monde, aux lois de 1a vie. Les grands romans anglais, ceux de Thackeray, de Dickens, d'Eliot nous conservent merveilleusement ce sens de la durée. Le roman français, plus neveux,, plus pressé, y réussit peut-être un peu moins, ou bien tourne adroitement autour de la difficulté. Cette difficulté, dans le sujet de La Symphonie pastorale, était peut-être insurmontable : on peut exprimer en quelques pages, par des points de repère bien choisis, toute la durée d'un enfant qui devient homme, et cela parce que sa durée est la nôtre propre, celle que nous-mêmes avons vécue; il n'en est pas de même de la durée d'une idiote, muette et aveugle, qui en quelques années devient une belle créature, sensible, intelligente, éloquente, et les points de repère les mieux choisis paraissent ici artificiels parce que notre expérience ne nous fournit rien qui puisse les réunir. De sorte que le franc parti de schématisme et de concision qu'a pris André Gide était peut-être après tout le bon parti.

     Gertrude a apporté sans le savoir la division et le mal dans la maison du pasteur. Mais elle reste heureuse, de ce bonheur intéméré, continu et doux qui est propre aux aveugles et qui, dans une certaine mesure, appartient aussi à cet autre aveugle qu'est le pasteur. On sait que les aveugles-nés ont, toutes choses égales d'ailleurs, l'air plus heureux que les clairvoyants, et, psychologiquement, cela se tient fort bien avec cet autre fait en apparence contraire que les adultes devenus aveugles par accident sont parmi les mutilés ceux qui nous paraissent davantage à plaindre. C'est qu'un aveugle ne vit dans un monde à sa mesure, un monde tactile, odorant et sonore qui l'entoure, s'adapte à lui comme un vêtement souple et chaud. Son univers reste à sa portée. L'ordre visuel au contraire est l'ordre des choses qui ne sont pas à notre portée de vie, l'ordre de ce qui nous est coexistant et qui, par rapport à notre existence propre, demeure, dans sa presque totalité, du pur possible. Cet espace visuel, étendu par le télescope jusqu'à des mondes qui ont disparu depuis des milliers d'années, multiplie devant nous les objets proposés à notre choix et à notre désir. Il constitue le monde propre à des êtres de désir, et il faut beaucoup de bonheur ou beaucoup de sagesse pour que le désir, moyen de progrès pour l'espèce, n'amène pas le mal de l'individu. Et, bien qu'il soit évidemment plus difficile et plus beau d'atteindre la sagesse en traversant dans le voyage humain la lumière, pleine d'embûches, du jour, tout se passe comme si les aveugles de naissance la captaient, cette sagesse, dans la fraîcheur de sa source obscure.

     Mais, tout en restant à sa stricte portée, le monde d'un aveugle ne peut devenir aussi riche, aussi nuancé, aussi profond que le monde d'un clairvoyant. André Gide a été très sobre dans ses allusions à ce monde comme dans le reste, mais les perspectives qu'il ouvre sur lui sont d'une étrange beauté. Le dialogue du pasteur et de Gertrude sur les lys des champs est par lui même comme un de ces lys idéaux que décrit l'aveugle : « Ne pensez vous pas qu'avec un peu de confiance l'homme recommencerait de les voir ? Mais quand j'écoute cette parole, je vous assure que je les vois. Je vais vous les décrire, voulez-vous ? On dirait des cloches de flamme, de grandes cloches d'azur emplies du parfum de l'amour et que balance le vent du soir. Pourquoi me dites-vous qu'il n'y en a pas, là devant nous ? J'en vois la prairie toute emplie. » Le monde où vit Gertrude est beau comme un rayon de miel, d'un miel composé de la musique, si complète et si puissante pour une créature chez qui l'oreille est appelée à suppléer le regard, de la charité des hommes, de la douceur du maître qui l'a conduite à la pensée, de l'Évangile dans lequel cette maison de pasteur l'a maintenue baignée.

     Ce monde est beau, mais illusoire. Ce monde qui s'est formé autour d'une aveugle participe de l'aveuglement et du mensonge. On songerait un peu au Canard sauvage.

     Dans un monde de clairvoyants, il y a un ordre de la lumière, qui fait fonction de vérité. Et le jour où Gertrude a cessé d'être physiquement aveugle, le contraste entre l'erreur où elle était mêlée et la vérité à laquelle lui donne accès son sens nouveau lui rend sa destinée contradictoire et la vie impossible. Aveugle elle a aimé la parole et l'âme du pasteur; clairvoyante elle voit que cette parole et cette âme correspondent à la figure de Jacques. Son monde ancien et son monde nouveau, au lieu de se combiner pour la faire vivre, la tuent par leur contraste.

     A ce point du récit, il y a un monde d'illusion et un monde de vérité. Le monde d'illusion se confond avec l'aveuglement physique de Gertrude et l'aveuglement spirituel du pasteur. Cette illusion c'est, d'une façon générale, celle de la facilité, cette facilité que Lamartine appelait la grâce du génie et qui en paraît la tentation et le danger, danger de l'art, danger de l'État, danger de la vie intérieure. « Est-ce trahir le Christ ? dit le pasteur. Est-ce diminuer, profaner l'Évangile que d'y voir surtout une méthode pour arriver à la vie bienheureuse ? L'état de joie, qu'empêchent notre doute et la dureté de nos coeurs, pour le chrétien est un état obligatoire. Chaque être est plus ou moins capable de joie. Chaque être doit tendre à la joie. Le seul sourire de Gertrude m'en apprend plus là-dessus que mes leçons ne lui enseignent. » L'interférence de cette joie de Gertrude et de la docte joie enseignée au pasteur par son Évangile a été l'amour, ou plutôt l'illusion et le mensonge de l'amour, illusion et mensonge dont meurt la jeune fille quand elle les voit en face.

     La vérité chrétienne, ou même la vérité tout court se définira-t-elle par le contraire de cette facilité, de cette joie spontanée ? En tout cas c'est à ce contraire, tenu par lui pour la vérité, que l'erreur de son père conduit la clairvoyance de Jacques « Le fâcheux, dit le pasteur, c'est que la contrainte qu'il a dû imposer à son coeur, à présent lui paraît bonne en elle même; il la souhaiterait voir imposer à tous. » Et Jacques devient catholique, et Gertrude, quand elle a compris, devient catholique comme celui qu'elle aime. Sans doute le catholicisme paraît-il à Jacques le vrai parce qu'il est plus difficile, plus complexe, s'identifie mieux avec le tragique humain. C'est une conversion dans laquelle « il entre plus de raisonnement que d'amour ».

     Dès lors il semble bien que La Symphonie soit une contrepartie de La Porte étroite. Le véritable aveugle de La Symphonie, qui est le pasteur, voit le fleuve évangélique passer sous une porte large, et il y passe avec lui dans la facilité de son coeur ouvert : « Je cherche à travers l'Évangile, je cherche en vain commandement, menace, défense. Tout cela n'est que de saint Paul. » « C'est au défaut de l'amour que nous attaque le Malin. Seigneur ! enlevez de mon coeur tout ce qui n'appartient pas à l'amour. » La Symphonie pastorale paraît conclure à l'erreur de la porte large (avec les critiques récents du romantisme, de M. Seillière à M. Maurras) comme La Porte étroite concluait à l'erreur de la voie stricte, et cette contradiction laisse beau jeu à ceux qui donneraient volontiers de Gide la définition que Moréas donnait de Sainte-Beuve : un naturel tortueux surexcité par l'intelligence. Mais cette apparence doit être redressée.

     Il y a là au contraire, ou, si l'on veut, aussi bien, l'expression d'une parfaite loyauté intellectuelle. En réalité aucune de ces deux études de psychologie religieuse n'implique de conclusion positive, ou plutôt chacune des deux corrige et détruit ce que l'autre pourrait présenter comme apparence de conclusion positive. Les conclusions positives sont des abstraits, des coupes théoriques sur la vie ; l'auteur des Nourritures terrestres les écarte pour épouser directement et authentiquement la vie. Il ne présente pas à la critique ce bloc d'idées arrêtées par lequel elle aurait prise sur lui et le cataloguerait parmi les tenants ou les auteurs d'une doctrine. Tant mieux après tout ; il ne faut pas que la critique soit, comme le pasteur de La Symphonie, victime de la facilité et de la porte large.

     Je rappelais tout à l'heure Ibsen (et, entre parenthèses, les dialogues de La Symphonie nous font parfois regretter que l'oeuvre n'ait pas été exécutée sous la forme dramatique. qu'elle me semble fort bien comporter. Il est vrai qu'alors la « scène à faire » eût été la même que celle de La Massière). Le Canard sauvage, Un Ennemi du Peuple, Rosmersholm paraissent de même impliquer des conclusions contradictoires. Les critiques français, dont l'éducation s'était faite dans la pièce à thèse d'Augier et de Dumas, en ont été troublés, ou bien ont essayé de concilier ces contraires et de prêter à Ibsen des thèses générales et permanentes. Du jour où Ibsen eut déclaré et expliqué que la scène était pour lui un lieu de vie et non une chaire à thèses, il leur parut moins intéressant. Or les romans de Gide sont comme les pièces d'Ibsen, des points de vue vivants sur un problème, non des plaidoyers pour la solution de ce problème. Le contraire de M. Paul Bourget. Certains verront là un scepticisme, un nihilisme, un « athéisme social » qu'ils condamneront sévèrement. Ainsi M. Artus Bertrand condamnait non seulement Paul-Louis, mais toute espèce de pamphlet. -- « Pourtant, lui demandait Courier, les Lettres Provinciales ? -- Oh ! livre admirable, divin, un des chefs d'oeuvre de notre langue ». Rappelons-nous donc les raisons qu'on nous donnait au collège pour nous faire aimer les contradictions apparentes de La Fontaine, et par exemple les morales opposées de L'Hirondelle et les Petits Oiseaux et du Meunier, son Fils et l'Âne.

 

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