Gil Blas

20 mai 1902

 

Sainte-Claire

 

ETUDES LITTERAIRES

LA JEUNE LITTERATURE

 

M. Ad. Van Bever

[]

M. André Gide

 

M. André Gide est le type de ces écrivains qui – célèbres et pleins de gloire dans un cercle de cinquante intellectuels avertis et dans un autre cercle de cent jeunes gens ignorants de l’œuvre qu’ils admirent sur la foi d’articles lus dans les jeunes revues – sont totalement inconnus, ou complètement incompris de la foule des gens qui lisent, vont aux théâtres et se renseignent, tant bien que mal, sur l’art et la littérature de leur époque. Pourtant, M. André Gide n’est pas une gloire de Cénacle ; on ne peut pas dire non plus qu’il est une gloire parmi l’élite, puisque plusieurs de ceux qui le vantent le comprennent peu et sont loin de valoir qu’on les range dans une élite, et que certains critiques, qui, pourtant sont intelligents, judicieux et sincères, n’aiment pas du tout M. André Gide. La gloire de M. André Gide est donc spéciale, limitée entre quelques amis fervents et quelques admirateurs éclairés qui, par éducation autant que par goût naturel, se plaisent aux œuvres de l’auteur du Roi Candaule. Il est curieux de voir un écrivain, âgé de trente-trois ans, auteur de huit ou neuf ouvrages remarquables, un écrivain de qui M. Remy de Gourmont dit : « Il mérite la gloire, si aucun la mérita, puisqu’à l’originalité du talent le maître des esprits a voulu qu’en cet être singulier se joignit l’originalité de l’âme » ; un écrivain qui, après l’unique représentation du Roi Candaule, au Nouveau-Théâtre, fut l’objet, dans le Mercure de France et dans les meilleures des revues littéraires, de grands éloges et de longues études; un écrivain à qui M. Francis Viélé-Griffin, dans l’Ermitage, écrivit une lettre enthousiaste « Après l’EMOUVANT Roi Candaule » ; il est curieux, dis-je, de voir cet écrivain inconnu de ceux qui font métier de connaître et de juger les bons écrivains, plus qu’inconnu même, incompris et poliment méconnu !… Cela tient à plusieurs raisons, dont la principale est que la gloire est souvent injuste – souvent et non toujours, comme l’a écrit M. Remy de Gourmont. Une autre raison, aussi importante, est que M. André Gide pense. Il n’a pas des idées, ni des impressions ; il n’a pas d’effets, ni de méthode, ni de sensations ; il pense. Et l’émotion que son art fait naître chez le lecteur et chez le spectateur n’est pas une émotion de cœur, de nerfs, ni de ventre : c’est une émotion de pensée. Or, comme Paul Adam le disait très bien dans La Revue Blanche, il y déjà quelques années, les gens qui peuvent éprouver l’émotion de pensée sont rares, même parmi les artistes, même parmi les intellectuels ; et c’est pourquoi M. André Gide n’est aimé ni compris par tous les intellectuels et tous les artistes, mais seulement par quelques-uns. C’est cette émotion de pensée – la plus noble, mais non pas la seule indispensable – que donne la lecture des Cahiers d’André Walter, du Voyage d’Urien, des Paludes, du Prométhée mal enchaîné, des Nourritures Terrestres et le spectacle du Roi Candaule.

Mais si cette émotion de pensée qui se dégage d’une œuvre suffit pour que cette œuvre soit artiste, elle ne suffit pas pour que ce soit une œuvre humaine. L’homme n’est pas qu’un cerveau. Même artiste, il a un cœur, et des nerfs, et un ventre ! La Beauté complète émeut l’homme tout entier. Et voilà aussi pourquoi, malgré tout l’art des pensées et du style, les œuvres de M. André Gide ne sont pas aussi belles que quatre vers de Paul Verlaine, qu’un poème de Samain, qu’une page de Flaubert, qu’un chapitre de Balzac ou qu’un livre de Victor Hugo. Renversez la gradation et dites un vers de Victor Hugo, un paragraphe de Balzac, une page de Flaubert, un poème de Samain et un livre de Paul Verlaine ; la proposition reste la même, car, dans une ligne ou un volume de ces grands hommes, il y a plus de vie, plus d’humanité, plus de vraie beauté que dans l’émouvant Roi Candaule.

Mais enfin, qu’est ce que le Roi Candaule ? C’est un drame à intrigue philosophique. Je ne le raconterai pas, parce que rien n’est plus fastidieux que le récit d’une pièce de théâtre. Mais j’en veux montrer l’idée, qui est que le bonheur consiste, pour ceux qui ne l’ont pas, à l’acquérir, et, pour ceux qui l’ont, à risquer de le perdre. C’est ingénieux, mais c’est un peu faux. Pour la majorité des hommes, le bonheur est, en effet, de l’acquérir s’ils ne l’ont pas, mais d’en jouir – et non pas de le risquer s’ils l’ont, d’en jouir, même jusqu’à le perdre, soit ! mais le bonheur consiste dans le jouissance de ce bonheur et non dans le risque de la perte. Tout cela, d’ailleurs, est très délicat, et il serait facile d’y jouer sur les idées autant que sur les mots. Il est vrai que, dans le drame de M. Gide, il ne s’agit pas de la majorité des hommes, mais d’un être d’exception, d’un Roi. Or, un Roi, n’est-ce pas ? a d’autres idées que la foule des sujets. N’importe ! je ne trouve pas admirable et magnanime le roi Candaule risquant ce qu’il a de plus précieux – sa femme ( ! ?) – et l’offrant à Gygès, son ami ; je le trouve extraordinairement imprudent, naïf et maladroit, puisqu’il sait qu’il risque son bonheur, et puisque, par sa seule faute, il le perd. Combien d’hommes le risqueraient ainsi ? Je le répète, l’idée de M. André Gide est ingénieuse, intéressante et d’une vérité conventionnelle d’exception ; mais elle n’est pas d’une vérité humaine. Et la plupart de ceux qui écoutaient Le Roi Candaule n’étant pas des êtres d’exception, mais simplement des hommes qui souffrent, jouissent, désirent, aiment et haïssent comme les autres hommes qui ne sont pas Rois, la pièce n’a ému qu’un très petit nombre d’esprits, qui peuvent – en dehors de toute vérité et de toute humanité – s’intéresser à l’art d’un jeu philosophique. Et, pourtant, je dois dire qu’en définitive j’ai trouvé beau Le Roi Candide ; beau, mais non pas émouvant, - et je vous assure que Pelléas et Mélisande me satisfait bien plus profondément.

C’est la même impression toute spirituelle que m’a donnée la lecture de la dernière œuvre de M. André Gide : L’Immoraliste. Le titre seul dit déjà que le livre sera encore un subtil jeu de pensées. C’est, en effet, un roman où l’émotion de pensée se trouve seule – et, malgré une situation intensément dramatique, cette seule émotion de pensée subsiste, et l’on admire toujours la subtilité de l’écrivain aux passages où on aurait voulu pleurer. Mais cela est admirablement écrit, d’une prose simple et grave, où pas un mot ne fait tache, où pas un mot ne manque – si ce n’est le mot qui aurait mis un peu de cœur dans ce cerveau éternellement froid. Un peu de vie toute simple dans ce livre, et ce serait un chef-d’œuvre !…

Donc, M. André Gide est un penseur subtil et un ingénieux philosophe. Quand, avec son admirable talent, il se décidera à n’être qu’un homme, à mettre dans son œuvre ce je ne sais quoi d’humain qui anime Les Fenêtres de Mallarmé ou la poésie du même poète qui commence par :

              Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que les oiseaux sont ivres

              D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !…

alors seulement tout le monde comprendra et aimera M. André Gide, même les pauvres critiques, si durement bafouées par M. Francis Viélé-Griffin dans sa lettre de l’Ermitage.

 

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