La Renaissance latine

15 août 1902

Edmond Jaloux

LES LIVRES

L'Immoraliste, par André Gide (Société du Mercure de France).

 

Le roman de M. André Gide est la confession d'un érudit, élevé au milieu de livres et à qui une maladie subite donne l'amour de la vie. Un homme entièrement nouveau se révèle en lui, un homme admirable et terrible, attiré par la destruction de ce qui lui est cher et qui s'abandonne à cette horrible tentation, un peu par instinct et beaucoup par éducation de la volonté. Avec quelle étrange anxiété voit-on ce Michel, inquiet et brûlant de convoitises, s'éprendre peu à peu de ce qu'il y a de redoutable dans l'humanité ! Il devient immoraliste, non parce qu'il trouve la loi injuste, non, par perversité et révolte satanique, mais, au fond, parce qu'il aime de la vie ce qu'elle a de plus intense et de plus tragique, et que cela, c'est le vice qui l'a apporté, non la vertu. Il y a dans ce livre incomparable, écrit dans une langue adorablement musicale et fluidique, qui décrit moins qu'elle n'évoque les paysages, une fièvre dévorante, qui entraîne le lecteur comme elle a entraîné l'auteur, un amour frénétique de la vie et de la vie la plus sombre, la plus pathétique, la plus inquiétante et une passion de la curiosité, qui est un de ses charmes les plus prenants pour nous. On sent dans ces pages forcenées, toujours harmonieuses et splendides, l'ardeur d'un être, qui a brisé ses barrières, franchi ses propres limites et qui s'aventure dans l'existence comme en un pays inconnu, soucieux seulement d'être conforme à soi-même. Et s'il ne se découvre que dans le pire, tant pis ! il préfère se montrer naturel dans le mal que contrefait dans le bien. Ce livre, beau comme une œuvre d'art, intéresse comme le plus passionnant des romans et fait penser comme un traité de philosophie et de morale. De combien de volumes pourrait-on en dire autant ?

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