L'Occident

n° 10, septembre 1902

Francis Viélé-Griffin

L'IMMORALISTE

 

La rigide conception classique qui préside à la structure des œuvres d'André Gide, le détail aigu de sa psychologie, la mesure un peu hautaine de ses développements, la multiplicité savante de ses styles, l'incertitude apparente de son affirmation, déroutent, semble-t-il, l'esprit de notre public littéraire dont l'intelligence affinée jusqu'à l'énervement, curieuse jusqu'à la nigauderie perverse, flâne, d'allure vraiment trop insoucieuse peut-être, dans le champ de la pensée.

Il y a pourtant dans L'Immoraliste une critique acerbe, impitoyable et puissante de l'heure actuelle, une leçon implicite de morale individuelle et sociale leçon moins préméditée qu'implacablement et fatalement déduite.

Résumons la thèse : Un homme (à la suite de circonstances habilement posées par l'auteur) s'efforce de vaincre sa culture pour renaître instinctif. Cette lutte pathétique se poursuit jusqu'à une conclusion fatale : l'effort de la volonté vers l'individualisation à outrance de son être, aboutit à la ruine même de cet être, follement, vainement idolâtré.

Ce qui revient à avoir démontré que l'homme est solidaire de son milieu, de sa race, de sa culture atavique, de son passé personnel, de ses vertus et de ses erreurs, au point que toute brutale sécession lui est mortelle et qui dit l'homme, dit telle collectivité humaine.

Il n'est pas question de nier pour l'individu la nécessité d'intensifier son individualité : l'effort de la persistance de l'être dans son être est le dogme primaire de toute morale occidentale ; mais, de même que la destruction préalable ne saurait être la méthode rationnelle pour réaliser l'embellissement d'une cité, de même la ruine de tout fondement de l'être ne saurait préluder à son exaltation.

L'Immoraliste de Gide est l'apologie implicite d'une morale nécessaire : il établit que la morale n'est autre chose que la codification des expériences accumulées des générations dans leur effort concentré vers la constitution d'un être collectif dont l'individu est la floraison ; il affirme la sociabilité humaine, le devoir pour l'homme de ne rien renier de son sang, de sa race, de sa terre, sources nourricières de son individualité qui dépérira si elle ne s'y abreuve.

Subsidiairement, il fait observer qu'un état de déséquilibre corrigé par un acte puissant de la volonté engendre un état de déséquilibre inverse ; de même que le pendule qui oscille s'écarte symétriquement de la verticale. Le sujet pathologique choisi laisse accepter le point de départ et aide à comprendre le point d'arrivée : l'anéantissement peut-être passager de l'être moral est constaté, en conclusion, dès le préambule. Là gît, sinon la faiblesse démonstrative du livre, du moins l'apparente difficulté d'en généraliser la thèse ; mais l'illustration même de la thèse nécessitait cet artifice d'exagération, et le drame, réduit au combat intérieur chez un homme équilibré, se déduit moins tragique, mais identique dans ses éléments à la lutte extravagante où se débat le malade.

Bref, voici une œuvre de psychologue et d'écrivain ; elle est pour nous remettre du bavardage oiseux de notre élite romancière.

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