La Revue blanche

n° 227, 15 novembre 1902

Michel Arnauld

LES LIVRES

André Gide : L’Immoraliste

Il y a déjà plusieurs mois que L'Immoraliste a paru en un petit volume qui ressemble, sous sa couverture bleue, au Faust de Gérard de Nerval. Aujourd'hui qu'il nous revient dans une édition plus courante, augmenté d'une préface, je saisis avec joie l'occasion d'en parler. Ce ne sera point pour en tenter l'éloge : Mme Mardrus l'ayant fait ici même, après elle je le ferais moins bien, et me sentirais moins à l'aise pour le faire. Ce que j'ai de tendresse pour ce livre, je ne le veux montrer qu'en l'expliquant. Et je m'étonne d'avoir à l'expliquer. Mais j'ai lu maint article et mainte lettre, entendu mainte conversation... Que de méprises, dans les opinions de lecteurs pourtant choisis ! Chez un public plus large, que d'erreurs sont possibles ! Je ne me flatte point de pouvoir toutes les prévenir.

La faute en est d'abord au titre, théorique, doctrinal, et qui fait moins attendre un roman qu'une profession de foi. Ce titre convient bien au livre, en exprime le sens total. L'écarter alors qu'il s'offrait, c'eût été timidité vaine. Le choisir était dangereux, parce qu'il n'était pas vacant. Nietzsche a dit : « Nous autres immoralistes... » ; c'est assez pour qu'une aventure « immoraliste » apparaisse, jusqu'à plus ample informé, comme une illustration du Nietzschéisme. Mais pour naturel qu'il soit, ce malentendu ne durerait point, si plus de gens savaient lire, dans les lignes et entre les lignes, puis relire, puis réfléchir à leur lecture, corriger les impressions hâtives et retrouver après chaque écart le droit fil de la pensée. Trop de livres trop longs et trop vite écrits favorisent nos habitudes de lecture rapide et sommaire. L'École dite de 1'art social nous a de plus accoutumés à chercher dans tout roman l'exposé direct d'une thèse. Je ne crois pas qu'autrefois personne ait pris Adolphe pour une apologie, ni même, -- bien que la lettre de l'auteur y prêtât, pour un acte de contrition : car à quoi bon se déclarer pour ou contre le héros, tout à la fois tourmenteur et victime, et fausser l'émotion sincère, ni hostilité, ni sympathie, qui peu à peu se développe par un jeu de nuances savamment compensées. Cette compensation des nuances, L'Immoraliste la permet ; l'antithèse y est auprès de la thèse, l'objection avec l'argument, non point séparés, mais unis dans la même âme et dans la même vie. Tout le nécessaire est dit ; regretter qu'il ne soit pas dit de façon plus explicite, c'est réclamer plus que le nécessaire, et, par besoin de clarté logique, regretter l'harmonie d'une oeuvre d'art.

L'Immoraliste est une œuvre d'art, complète en soi, née d'elle-même. Le germe en existait, sans Nietzsche ; je ne dis pas que, sans Nietzsche, il aurait pu lever. L'influence des grands hommes, qui enchaîne les esprits faibles, libère les esprits forts en leur révélant ce qu'on peut oser. Grâce à Nietzsche, la question : « Que peut un homme ? que peut l'homme ? » s'impose à tels de nos contemporains qui, sans lui, ne l'eussent même pas soupçonnée. Dès longtemps, Gide en est hanté, soit qu'il y réponde, dans Les Nourritures terrestres, avec une ivresse lyrique, soit qu'il la tourne et la retourne, avec un humour anxieux, dans Paludes et dans Le Prométhée mal enchaîné. Et parce qu'il s'est posé la question de lui-même, il la pose à sa façon. L'Immoraliste, Michel, n'est pas inspiré de Nietzsche. Nietzsche, philologue et philosophe, attiré par l'héroïque santé des Grecs et par la virtù italienne, met ses admirations en maximes, oppose à la morale une anti-morale qui ne se manifeste point par des actes, mais par cet idéal : l'Übermensch, et par ce type : Zarathustra. Michel est d'abord un malade qui veut guérir, et pour cela nomme Bien, tout ce qui lui est salutaire, Mal, tout ce qui retarde la guérison. Puis, à mesure que croît sa force, à mesure qu'il fait de la vie la palpitante découverte, sa volonté de vivre se change en un désir de vivre toujours plus ; sa vigueur, à qui toute contrainte semble factice et gênante, le pousse vers l'inculture, la vie sauvage et l'anarchie. Il ne s'agit donc point de voir jusqu'à quel point un disciple pourra mettre en pratique la thèse immoraliste ; il s'agit de voir l'immoralisme surgir et se développer, naturel et spontané comme un instinct. La thèse suppose un but, une mesure, une méthode, une discipline ; l'instinct va droit devant soi, impérieux et destructeur. Nietzsche invite l'homme à dépasser l'homme, à se maîtriser soi-même, à maîtriser les faibles, Michel ne songe qu'à s'affranchir.

Y réussit-il enfin ? « L'auteur dit la Préface ne propose comme acquis ni le triomphe, ni la défaite. » Vraiment on ne peut tirer du livre ni l'une, ni l'autre solution. Quand Michel, en sa poursuite frénétique de la joie, a tué l'être qu'il aimait le plus au monde, cependant il ne s'avoue pas vaincu. Il est encore gonflé d'une force orgueilleuse ; mais il ne sait où l'employer. « Tu te nommes libre ? lui dirait Nietzsche. Je veux entendre ta pensée maîtresse, et non simplement que tu as secoué le joug. Es-tu de ceux à qui il est permis de le secouer ? Je sais, plus d'un a rejeté sa dernière valeur, en rejetant sa sujétion... » Que Michel déclare « Se libérer n'est rien ; l'ardu, c'est savoir être libre » et demande à ses amis de lui trouver des raisons d'être, il ne faut pas plus à certains pour le condamner sans appel : selon M. Vielé-Griffin, le désarroi de l'Immoraliste démontre suffisamment la nécessité de la Morale. C'est trop tôt trancher le débat ; Michel n'est pas l'Immoraliste ; il veut l'être, il est mal placé pour le devenir. Son inculture n'est pas naïve ; elle prend le contre-pied d'une culture acquise ; il faut donc que le côté négateur y domine, sans que nous ayons le droit de juger impossible une nouvelle et plus haute affirmation. Surtout, si Michel est puni, ce n'est point de s'être libéré, c'est de s'être libéré malgré lui ; c'est d'avoir voulu goûter tout ensemble la frénésie de sa force, et l'amour d'un être faible ; si bien que la vraie conclusion du livre tiendrait toute en cette phrase : « Il faut choisir. L'important c'est de savoir ce que l'on veut. »

Ainsi le problème se présente sous une espèce qui le rend insoluble. Et comment, sans cela, deviendrait-il un drame ? Que ceux qui désirent voir s'épanouir un immoralisme candide relisent l'histoire de César Borgia ou de Jean-des-Bandes-Noires, les romans-poèmes de M. Lemonnier ou l'histoire d'Aladdin. Ceux qui préfèrent l'immoralisme à l'état de doute, de fièvre et d'angoisse, s'arrêteront au cas de Michel. Il est vrai que ce cas est une exception, que le héros est un malade ; mais « quelques idées très pressantes et d'intérêt très général peuvent cependant l'habiter. » C'est ainsi que l'auteur s'exprime ; il pouvait être plus hardi : Si les nouvelles vérités souvent éclosent en des esprits équilibrés, les valeurs nouvelles toujours s'élaborent en des cerveaux maladifs, en des êtres d'exception ; nous n'en sommes plus à l'apprendre, après l'exemple de Rousseau. Toute liberté commence par la révolte, toute révolte est une crise morbide. Les natures saines savent trop bien s'adapter à toutes formes de vie, pour détruire ce qui est, et créer ce qui n'est point ; un fou seul ouvre à ses risques la voie où les sages bientôt le suivront. Goethe se flattait d'être devenu sage en absorbant, en épuisant toutes les sortes de folie. Qui peut dire de quelles folies sera faite la sagesse de demain ?

Cette même pensée m'empêche d'accueillir l'objection la plus forte qu'on ait soulevée contre l'Immoraliste : Le conflit, me dit on, n'est ici qu'illusoire ; Michel se bat contre un fantôme : Pour attaquer la morale, il ne la pose qu'à l'état de loi formelle et gratuite ; il la vide de sa substance, il sépare les faits et les apports réels qui la soutiennent et l'alimentent. Jouissant par accident d'une indépendance précaire, il s'isole, il prend pour fin sa personne, qui, détachée de l'ensemble, n'est que fiction toute pure. Et s'il échoue enfin à la réaliser, c'est pour avoir méconnu qu'elle avait, pour fond et pour support, la collectivité. Aussi les uns vont-ils proposant à Michel une loi nationaliste, les autres, une foi socialiste. Ils n'exigent pas qu'il s'y convertisse, mais s'étonnent que pas un instant il n'ait songé même à l'examiner.

Ces critiques pourraient recevoir satisfaction, sans que l'économie de l'œuvre fût profondément changée : Entre la première fougue de sa convalescence, et le délire systématique qui bientôt va le posséder, Michel en effet traverse une période d'équilibre et de calme illusoire. Devant l'aménagement des cultures normandes, il admire comment l'effort savant de l'homme, contraignant la libre nature, lui fait porter des fruits plus beaux : « Que serait le sauvage élan de cette sève débordante sans l'intelligent effort qui l'endigue et l'amène en riant au luxe ? » Ce spectacle l'amène à se construire une éthique « qui devenait une science de la parfaite utilisation de soi par une intelligente contrainte. » J'aimerais que cette méditation fût plus précise ; que Michel, impatient d'action et voulant distinguer de l'action dérisoire l'action efficace et féconde, se heurtât de toutes parts à cette règle, à cette discipline qui déjà lui semble importune. Si plus tard l'horreur de la règle le rejetait à ses ardeurs stériles, du moins aurait-il vu l'alternative, et fait librement son choix. Seulement, le drame perdrait en force tout ce que le problème gagnerait en clarté.

Mieux vaut que Michel pousse à bout la logique de sa passion ; mieux vaut que les idées et les sentiments contraires à l'immoralisme s'incarnent tous en la faible figure de Marceline. L'émotion est ainsi plus poignante, et l'enseignement plus complet. Cependant ne cherchons pas cet enseignement où il n'est point. Peu importe qu'ici la thèse immoraliste soit démontrée vraie ou fausse ; dans un cas comme dans l'autre, on taxerait le roman d'artifice. L'important c'est que le sentiment immoraliste apparaisse tel qu'il peut être en quelques âmes : à la fois très naturel, très violent et très sincère, abondant en forces, fertile en raisons, ardent à réclamer ses droits. Devant cette irruption d'une puissance nouvelle, la Morale ne s'écroule point, les tables de la loi ne sont pas brisées. Mais à la convention morte succèdent le doute et le trouble vivant ; et la conscience assoupie s'éveille de sa langueur sous un souffle de vent brutal et sain. L'esprit de pesanteur est vaincu pour un jour...

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