L'Idée libre

t. IV, 2e semestre 1902, pp. 234-5

 

Henri Vandeputte

 

Le chroniqueur en pantoufles

 

            Premier froid. Les petites flammes bleues volètent sur les bûches. Rien n'est plus délicieux comme l'aube d'une saison. Thalassa ! Thalassa ! chantaient nos grands-pères gercs. Nous chantons : « Ô printemps ! » pour les premiers bourgeons, les premiers ciels bleu pâle ; nous chantons : « Ô hiver ! » pour les premiers frissons… Contre la cheminée on lit L'Immoraliste, Clartés, Ferveur, Lucie… Ou l'on met son habit et un vierge carcan, pour aller rire devant des drames ; pleurer devant des vaudevilles, frémir de la passion, de la splendeur de Prinzivalle.

            Mais si au printemps le bonheur est partout, en hiver on ne peut être heureux que sur la glace ou dans son lit, dans un théâtre ou dans un livre.

            L'Immoraliste est le seuil d'une vie nouvelle. Je le salue avec des transports d'amour. Qui n'a pas lu L'Idiot ne sait pas que la vie, ou ne sait combien elle est pleine de ténèbres ; qui n'a pas lu ce livre-ci ignore la lumière, la beauté, qui remplissent l'espace entre les hommes et les astres. L'Immoraliste n'est ni une question ni une affirmation. C'est le roman d'un homme qui découvre sa vie, qui se penche vers elle et en respire tous les parfums. Il oublie peu à peu l'angoisse au sujet de lui-même, et s'il a de la pitié pour la souffrance des autres, elle n'est pas suffisante pour arrêter sa main qui cueille les bonheurs. C'est un homme d'aujourd'hui, comme aujourd'hui l'homme devrait être ; il vit par un amour sacré et attendri de toutes les formes de l'être.

            Qu'émouvante est une ardente vie secrète ! Clandestine serait mal dire, on pense au péché, et il n'y a ici que pureté. Le héros de ce livre, de même que quelques-uns de notre connaissance, cache sous son habit, entretient, excite, caresse un feu qui est sa force, sa souffrance, son ivresse. Parfois un homme sourit aux plus cruelles conversations, ou devient d'une pâleur de martyr quand nous rions…

            André Gide est certainement une des plus belles âmes qui éclairent la terre, autant qu'un de ses plus charmants génies. Un romancier eût pu traiter le même sujet que lui. Sinon rasant, il eût été intéressant. Donc nous applaudirions, ou sifflerions un drame de famille, un conflit de personnalités, une étude d'humanité. Jamais il ne fût parvenu à ce naturel infiniment séduisant, et de quelle élévation ! auquel un cœur exquis avec un art parfait peuvent seuls atteindre. On dirait d'une confession, ni humble ni fière, toute franche, et nous sommes frappés par l'éloquence de la sincérité. Nous sommes charmés comme parmi les Confessions de Rousseau.

            Œuvre belle, belle langue, filles de la vie plutôt que créatures de l'esprit humain. On s'en éloigne comme d'admirables femmes très aimables, pleines d'ardeur et de sagesse.

            […]

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