L'Art moderne

1er février 1903.

A[line] M[ayrisch] de Saint-Hubert

 

IMMORALISTE ET SURHOMME

Par son titre, le récent volume d'André Gide, L'Immoraliste, paraît se réclamer de Nietzsche, demeuré un des « empereurs secrets » de l'Allemagne. Peut-être serait-il utile, -- et bien que la question ait été traitée ici même par de très bons esprits de préciser le point de vue auquel l'auteur semble s'être placé.

Comme toute créature, qu'elle appartienne à la réalité ou au domaine supérieur des oeuvres d'art, l'Immoraliste garde des contours fluides et reste rebelle aux formules ; il se plie par conséquent aux interprétations les plus divergentes. Je ne crois pas, avec M. Rency, que l'écrivain ait établi son personnage uniquement en vue des théories qu'il formule à la fin de son livre ; au contraire, Michel me paraît s'être imposé à lui. Mais ce n'est pas lui faire tort que l'investir d'immoralisme selon Zarathustra.

Dans Au delà du bien et du mal, Nietzsche déclare que l'idéal ascétique est « la condition la plus favorable au développement de 1'intellectualité la plus haute et la plus hardie ». L'ascétisme pour lui n'est, bien entendu, pas imposé par quelque divinité, pas plus que par un concept humanitaire ou social. C'est l'affirmation supérieure de soi selon le mode de l'esprit, la suprême liberté intérieure et extérieure. L'Immoraliste y aspire. Il ne peut supporter la tiédeur de l'atmosphère conjugale, il n'a que faire des joies et des soucis médiocres de la richesse, il ne veut pas de place dans la société à aucun degré. Il entend être fort, seul et nu. En vue de tout cela, il commet un crime, mi-volontaire, mi-conscient, un crime de nécessité instinctive. Mais dans le crime il n'est point lâche. Il aurait pu simplement abandonner sa femme ; c'eût été plus cruel peut-être, mais beaucoup moins pénible, à coup sur, et plus moral. Au lieu de cela, il agonise avec elle ; pas à pas il gravit à ses côtés le calvaire volontaire et, n'en doutez pas, à la dernière étape leurs deux volontés sont d'accord, sourdement. C'est une partie de lui-même qu'il supprime par une opération douloureuse. Il n'essaie de se soustraire à rien de ce que lui impose cette sorte de sympathie physique qui, lors de la maladie de sa femme, « lui faisait ressentir en lui-même les affreux sursauts de son coeur ». Tout cela est obscur, pas raisonné, pas voulu ; à peine su ; très réel néanmoins. Et il n'y a rien ici de la férocité vulgaire du bourgeois avide ou du fêtard cynique. Ces égoïsmes-là se documentent infailliblement par le respect et l'amour exagérés de la richesse. Or, le mépris dans lequel Michel tient l'argent et la propriété est un gage certain de la hauteur de son esprit.

« Et maintenant je dois me prouver à moi-même que je n'ai pas outrepassé mon droit » C'est là la clef de ce beau livre, la norme d'après laquelle il faudra, dans l'avenir, juger et Michel et quiconque se piquera d'« immoralisme ». L'immoraliste porte-t-il en soi l'image du surhomme ? Saura-t-il la réaliser ? Est-il assez riche, assez vastement et puissamment créateur pour s'être à soi-même ultime et souveraine raison d'être, « Sommet et abîme », aboutissement d'humanité au delà duquel il n'y a plus rien ? Ou bien sombrera-t-il dans les ténèbres où s'effondrèrent Jean-Gabriel Borkman, Raskolnikoff, Solness, le Faust de Marlowe, d'autres, non moins illustres, légions de repentants, de convertis, dans la littérature et dans la vie ? Saura-t-il maintenir inexpugnable sa nouvelle cité intérieure, l'entourer de si fiers remparts que les puissances d'antan ne puissent prévaloir contre elle ? Il joue une partie risquée, il pourra en sortir brisé, le dernier et le plus misérable des débris humains, mais l'épreuve pourra aussi en faire un héros, un de ceux par qui la vie se justifie, un de ceux qui répondent au « Pourquoi ? » de l'univers.

Il y a dans L'Immoraliste un personnage très attachant : j'entends parler du mystérieux Ménalque. Vu d'en deçà, il représente la Tentation. C'est l'étranger de La Dame de la mer, l'élément perturbateur qui repousse et en même temps attire. Tous deux viennent des grands espaces infertiles, océans et déserts, des confins de la vie et de la mort, des régions où les risques sont mortels et les victoires enivrantes. Ménalque peut éclairer le sens du surhomme selon Nietzsche, le sauver, aux yeux de ceux qui le connaissent mal, du ridicule des interprétations textuelles. C'est l'exaltation de l'individu, en tant que fin, opposé à l'espèce considérée comme moyen. De là l'incompatibilité du surhomme avec le génie de la femme, représentatrice par excellence de l'Espèce. « Je mettrai la discorde entre toi et la femme, entre ses fruits et les tiens. » Ce fut dit au premier des immoralistes, à ce Satan qui osa préconiser les pommes redoutables de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Aussi, pour prudhommesque qu'elle paraisse, cette réflexion de M. Rency, qui plaint la femme du surhomme, n'est pas dénuée de fondement. Entre l'Individu et l'espèce, il y a toujours antagonisme. Ce sont les victoires et les défaites alternatives de l'un et de l'autre qui forment la trame de la vie. Exaltez l'un, vous exalterez l'autre. Le poète qui a évoqué le surhomme est aussi le penseur qui a le plus énergiquement répudié l'anarchie, qui a prêché avec le plus d'éloquence la bonté de la race, des longues et silencieuses disciplines par lesquelles l'espèce s'améliore, de toutes les choses qui deviennent régulières, belles et rythmiques par de longs siècles de culture et d'effort.

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