Gil Blas

29 août 1903

Léon Blum

 

 

Dans le rapport de M. Catulle Mendès sur le Mouvement poétique français, il est question en quelque endroit de « M. André Gide, fort jeune encore, et sur qui beaucoup de personnes fondent les plus hardies et les plus belles espérances, M. Maurice Leblanc va jusqu'à le traiter de délicieux génie… » Je crois que M. Mendès a commis une légère erreur en attribuant cette opinion à M. Maurice Leblanc. Il doit s'agir plutôt de M. Maurice Le Blond, un des jeunes théoriciens de l'école dite naturiste. Mais il n'en est pas moins vrai que le génie de M. André Gide est délicieux, et que beaucoup de personnes, dont je suis, fondent sur lui les plus belles espérances. Ces espérances n'ont rien de hardi ; elles sont naturellement établies sur une oeuvre déjà riche, et que viennent d'accroître, en une même année, deux oeuvres nouvelles, Prétextes et L'Immoraliste

            Il ne m'échappe pas que l'œuvre de M. André Gide n'est pas répandue. Mais on sait trop bien comment se font aujourd'hui les réputations littéraires. Il n'y a pas beaucoup de critiques, et peut être ont-ils trop à lire pour lire très bien. D'autre part, nous ne connaissons plus le public tranquille d'autrefois, ce public de connaisseurs et d'hommes cultivés qui, par le loisir, la conversation, l'échange, créaient entre eux la notoriété ou même la gloire des écrivains. Notre public est pressé, gourmand, avide ; il lit beaucoup, mais vite, et parfois peu distinctement. Le choix étant difficile dans la masse énorme de livres nouveaux qu'on voit s'amonceler chaque semaine, il s'en fie aux réputations, qui sont quelquefois trompeuses, ou à la publicité, qui dépend d'autres causes que du talent. Comment donc s'établit finalement l'équilibre, car il ne faut pas croire, en littérature, aux injustices prolongées ou aux chefs d'œuvre inconnus ? Voici : un nom se propage peu à peu dans les cercles de jeunes gens, dans ces petits cénacles d'écrivains débutants où l'on rencontre d'ordinaire, avec de la passion et de l'injustice contre les aînés, une si franche équité à s'apprécier entre soi, un amour si noble de l'art, tant d'enthousiasme, de noblesse, et de désintéressement. Ce nom passe de groupe en groupe, il atteint ceux des écrivains classés et connus qui ont eu la féconde sagesse de rester en contact avec la jeunesse littéraire. Et c'est déjà un nom qu'entre gens du métier l'on sait et l'on répète. On le prononce, suivant les cas, avec mépris, avec un accent protecteur, avec des mots sympathiques, et d'ordinaire on ne connaît pas l'œuvre, mais du moins on sait le nom. Après quelques années de ce travail secret et souterrain, il ne faut plus qu'un événement presque fortuit : un incident de théâtre, un article plus ou moins retentissant, ou même une récompense académique, et le petit monde des lettres parisiennes compte « un jeune maître » de plus.

Cette histoire fut celle de... il me faudrait nommer trop de gens. Elle est ou sera celle de M. André Gide. C'est trop peu de dire qu'on l'estime ou qu'on l'aime dans les milieux de jeunes écrivains ; le sentiment qu'on y éprouve pour lui ressemble plutôt à de l'admiration. A la vérité, il est l'écrivain le mieux doué de sa génération. Il écrit depuis quinze ans. Il a publié dix volumes. Quelques-uns de ses ouvrages, comme Paludes ou Philoctète, ont tous les caractères des écrits qui doivent durer. Pour que le nom de M. Gide soit connu de tout le monde, le travail préparatoire est fait, et il ne manque plus que l'événement fortuit.

Des deux livres que M. Gide a fait paraître le plus récemment, l'un, Prétextes, est un recueil de fragments et d'articles, mais qui méritaient bien, en effet, d'être recueillis. On y trouve deux conférences sur de subtils sujets d'esthétique, une polémique charmante et décisive avec MM. Barrès et Maurras sur cette question du déracinement qui nous aura tant et si utilement occupés, puis des chroniques, sous forme épistolaire, touchant à divers points de morale, de littérature et d'art, et qui sont également remarquables par 1'abondance, la force et la grâce des idées, par l'étendue et la personnalité de la culture, par une curiosité inventive et sensible de la pensée, par l'adresse sérieuse de la discussion. Ces qualités sont aussi celles qui donnent tant de prix aux quelques études critiques que M. Gide a réunies à la fin du volume, et parmi lesquelles je veux signaler surtout : d'abord un article consacré à un livre étrange, qui ne fit que passer voici quelques années, mais qu'on verra reparaître et durer, car il est unique, Le Livre du Petit Gendelettre, de Maurice Léon, confession étrange et posthume d'un enfant peut-être doué pour la gloire, puis, et surtout, une longue étude sur Oscar Wilde, vraiment parfaite de justesse et de vérité.

Quant à L'Immoraliste, c'est le livre le plus uni, le plus direct qu'ait encore écrit M. Gide, le mieux construit, le plus net et le plus simple de ligne. C'est l'histoire d'un jeune homme qui vient de se marier, épuisé, sans le savoir, par une vie de labeur extrême et précoce. Brusquement une maladie l'atteint, une maladie menaçante, mais qu'arrêteront peut-être des soins minutieux et une ferme volonté de vivre. Et aussitôt, par la vue de la mort, par la résolution de guérir, le caractère même du malade va changer. Jadis imbu de morale chrétienne, il ignorait ou méprisait son corps. La vie, la vigueur, la beauté de son corps deviendront pour lui le bonheur, le devoir et la vertu même. Entraîné par cet amour de la santé naturelle, il en vient à rechercher dans l'énergie fruste des hommes ce qu'elle a de plus spontané, de plus vivace, de plus brutal. Et ainsi il goûte, il provoque les actes de pur instinct, recherche uniquement les êtres chez qui « l'amas de toutes connaissances acquises s'écaille comme un fard et, par places, laisse voir à nu la chair même, l'être authentique qui se cachait ». Entre vingt enfants arabes qui jouent près de lui à Biskra, il préférera celui qui d'un agile mouvement vient de dérober les ciseaux de sa femme. La vie de Paris l'excède par sa fadeur, sa ressemblance, le défaut de saillie et d'originalité. De ses amis, « aucun n'a su être malade ». Il prend en haine « la culture, née de la vie, tuant la vie ». Revenu chez lui, en Normandie, ce n'est plus qu'avec les braconniers, les ivrognes, les vagabonds qu'il se plaît, et il jouit de les dépraver encore. La brutalité, la méchanceté de la passion a pris à ses yeux « un hypocrite aspect de santé, de vigueur ». Sa femme, de solitude et d'épuisement, tombe malade, malade comme lui même l'avait été autrefois. Il la soigne d'abord avec un amour sincère, mais il est devenu inquiet, nomade ; il se dégoûte à présent des villes et des paysages, puisqu'il traîne avec lui une malade, une faible, que son instinct le pousse à supprimer. Lui est fort maintenant, et méprise les soins qu'exige la maladie. Et, en effet, Marceline, chaque jour plus atteinte, mourut à Biskra, seule et désolée, une nuit d'avril.

Sous une forme un peu insidieuse et détournée, M. Gide a touché là un des problèmes capitaux de toute morale, le même qui dut hanter un Nietzsche ou un Tolstoï. Si nous aimons notre vie, où s'arrêtera l'égoïsme et la cruauté de l'instinct ? si la vertu doit faire partie de notre bonheur, où s'arrêteront la résignation et le sacrifice ?... Mais cette discussion serait infinie. J'aime mieux marquer avec quel art, quel sens dramatique, M. Gide a retracé la lutte sagace et méthodique de son héros contre la maladie, faisant ainsi d'une suite d'observations cliniques le plus passionnant et le plus délicat des récits, avec quelle lumineuse beauté se détachent les paysages et les impressions de nature dont le livre est enrichi : le jardin public de Biskra, les vergers de l'oasis, les jardins bas de Syracuse, les collines de Ravello, les pâturages de Normandie, et, pour en donner quelque idée, je choisis, presque au hasard, la page que voici :

« L'automne s'avançait. Les matins des derniers beaux jours sont les plus frais, les plus limpides. Parfois l'atmosphère mouillée bleuissait les lointains, les reculait encore, faisait d'une promenade un voyage ; le pays semblait agrandi ; parfois, au contraire, la transparence anormale de l'air rendait les horizons tout proches ; on les eût atteints d'un coup d'aile, et je ne sais ce qui des deux emplissait de plus de langueur... L'herbe, chaque matin plus trempée, ne séchait plus au revers de l'orée ; à la fine aube, elle était blanche. Les canards, sur l'eau des douves, battaient de l'aile ; ils s'agitaient sauvagement ; on les voyait parfois se soulever, faire avec de grands cris, dans un vol tapageur, le tour de la Morinière. Un matin, nous ne les vîmes plus. Et, peu de jours après, le temps changea. Ce fut, un soir, tout à coup, un grand souffle, une haleine de mer, forte, non divisée, amenant le nord et la pluie, emportant les oiseaux nomades... »

Voilà une prose de poète, mais toutes nos grandes proses originales, depuis Bossuet jusqu'à M. Barrès, ont été des proses poétiques. C'est, à mon goût, une prose de grand écrivain, et j'estime que M. Emile Faguet, dans un article récent, a fait bien médiocre part à la louange. « M. Gide, dit-il, a du style, un style qui s'écoute parler, un style à la Fontenelle, mais enfin un style, et intéressant, et sain en son fond... » M. Faguet est parfois bien intelligent, mais il y a peu de sûreté dans son tact esthétique. Le rapprochement avec Fontenelle est déconcertant. Je penserais plutôt à la prose de Lamartine, aux meilleures pages de Fromentin. Mais qu'importent les comparaisons ? Ce qui me paraît certain, c'est que la langue de M. Gide est également forte et imagée. J'en admire surtout la pureté. Elle est lucide, fluide, transparente, et, bien que savante, semblable

A ces eaux si pures et si belles,
Qui coulent sans effort des sources naturelles
.

Les verbes ou les épithètes les plus simples y prennent, par leur position ou par leur rapprochement, une sorte de valeur cristalline. L'expression, même la plus serrée, la plus abstraite de la pensée, y paraît comme baignée d'un air vaporeux et matinal.

Au reste, il est un écrivain que M. André Gide me rappelle de plus près. C'est ce délicieux Maurice de Guérin, qu'admirèrent George Sand, Barbey d'Aurevilly et Sainte-Beuve, qu'on admira pendant vingt ans à leur suite, et qu'on ne lit plus assez aujourd'hui. Quand on relit Le Centaure, les mêmes qualités frappent, les mêmes préférences d'écrivain, les mêmes habitudes que dans L'Immoraliste ou dans Les Nourritures terrestres. On retrouve d'ailleurs dans la formation de leur pensée la même parenté que dans leurs dons naturels. Il est sensible que, comme Maurice de Guérin, M. Gide fut marqué d'abord par une forte éducation religieuse et familiale, par une culture morale un peu contraignante et sévère, et la trace qu'elle a laissée dans son esprit ne s'est pas effacée. On sent en lui comme une ancienne ferveur, et peut-être, en ses jeunes années, aurait-il aimé suivre un Lamennais dans sa solitude de Bretagne. Il y a quelque chose d'indélébile dans cette empreinte religieuse. « Le grave enseignement huguenot de ma mère, dit le héros de L'Immoraliste, s'était, avec sa belle image, lentement effacé en mon coeur. Je ne soupçonnais pas encore combien cette première morale d'enfant nous maîtrise, ni quels plis elle laisse à l'esprit. » Puis on sent en M. Gide, comme chez Guérin, le trouble, le doute; la libération complète et même la contradiction de l'intelligence, mais cependant la persistance profonde du sentiment religieux retourné tout entier vers la Nature, vers toutes les formes sensibles de la vie, vers tous les mouvements animés de la pensée.

« On a vu, dit Sainte Beuve, comment il aimait à se répandre et presque à se ramifier dans la nature. Il était, à de certains moments, comme ces plantes voyageuses dont les racines flottent, à la surface des eaux, au gré des mers. Il a exprimé en mainte occasion cette sensation diffuse errante... » Le christianisme ainsi converti en une sorte de panthéisme, non pas un panthéisme abstrait et métaphysique, mais un panthéisme passionné, frémissant, voluptueux, aspirant avec la même avidité toutes les formes, toutes les senteurs, toutes les significations possibles de la Nature, une sorte de volupté païenne des sens ouverts et de l'intelligence, mais, en même temps, une permanence de l'instinct moral, de l'inquiétude, du scrupule, qui mêle à ce délire l'étude, la réflexion, la gravité, le souci du bien et du mal, et comme un goût de casuistique voilà ce qui caractérisait Maurice de Guérin, et voilà peut-être aussi le fond du tempérament de M. Gide.

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