Die Zeit

18 juillet 1903.

 

Franz Blei

 

La France jugée à l’étranger

[]

            « Le Mercure de France a publié récemment les réponses à une enquête allemande en France. Comme la plupart de ceux qui donnèrent leur opinion substituèrent, à l’Allemagne, Berlin et l’empereur – le fait est significatif – il ne faut pas s’étonner des médiocres sympathies que l’on témoigna à ce qui est « allemand ». Mais, dans toutes les réponses, il y a un nom que l’on rencontre souvent, un nom auquel ne s’attache aucune espèce d’ironie : Frédéric Nietzsche. Pour s’accommoder de cette exception à l’absurdité allemande on ne s’épargna pas la peine des explications difficiles, on parla d’ancêtres polonais et de culture française, et aussi de la haine que Nietzsche vouait aux Allemands. [] Mais il vaut peut-être la peine de comparer ici l’influence que Nietzsche a exercée sur les Allemands, à l’influence qu’il a exercée sur les Français.

            Des journalistes comme Wyzewa et le défunt Valbert furent les premiers à parler de Nietzsche qu’ils représentèrent, d’une façon un peu sensationnelle, comme un nihiliste avide de destruction, comme un antéchrist de l’idéologie allemande qui mit fin à celle-ci, ainsi qu’il fit de tant d’autres choses consacrées et sanctifiées par le temps et l’usage, la faiblesse et le mensonge. Le nihiliste Nietzsche : c’était, somme toute, aussi l’opinion générale allemande, à l’époque où le professeur Stein, de Berne, ne sut pas retenir l’avertissement livresque qu’il adressait à ses contemporains les mettant en garde contre ce charmeur malicieux qui menaçait de les entraîner dans le repaire de toutes les dépravations. Ce premier exposé de Nietzsche en France ne fit point d’impression. Les meilleurs représentants de l’esprit français, qui répugnent à tout ce qui est anarchique, laissèrent passer, sans y prêter attention, la nouvelle de ce destructeur. Mais alors parurent les premiers volumes des oeuvres de Nietzsche dans la traduction extraordinairement bonne de M. Henri Albert, et, dès ce moment, Nietzsche devint en France quelque chose d’important. On est avant tout frappé par ce fait que les Français ont le sentiment intense de la valeur culturelle (Culturwerthung) de Nietzsche, plus que les Allemands qui préférèrent tirer de la doctrine cet individualisme cru, qui leur apparut de tout temps comme ce qu’il y a de plus noble. [] Nietzsche est une excellente pierre de touche pour juger de la valeur des Français et des Allemands au point de vue de la culture. Ici l’intelligence professionnelle essaya de l’anéantir et lorsqu’il ne fut plus possible d’ignorer Nietzsche, lorsqu’il fut évident que ce genre de destruction ne nuisait nullement à la victime, on commença par cette fameuse séparation entre ce qui est vrai et ce qui est faux, par sortir de l’écorce le noyau dangereux. C’est ainsi que procédèrent les juges. Mais ce fut bien autre chose des amis et des prophètes de la doctrine, qui, dans de grotesques pastiches du style de Zarathoustra, représentèrent un spectacle dont la force verbale est en raison inverse avec la force intellectuelle. Les livres allemands de ce genre sont innombrables, les rares bons ouvrages, comme l’essai de Wilhelm Weigand a consacré à Nietzsche, furent entièrement submergés.

            Toute autre est l’image qu’on se fit de Nietzsche en France. La littérature n’y est pas encombrée de gens qui titubent, ivres de mots ; on ne confond pas un geste avec une œuvre. [] On pourrait presque dire que les Français sont plus mûrs, pour Nietzsche, que les Allemands. Ils le sont à cause d’un héritage de culture mieux délimité qui facilite une bonne résistance. Ils le sont encore par la force plastique de l’esprit français qui aime l’ordre et la succession logique, au point qu’il méconnaît parfois la vie, au bénéfice d’une sorte de commodité logique, préférant l’ordre des idées à leur profondeur. [] Or, Nietzsche, étant le logicien le plus violent de notre époque tardive, prêta aux qualités de l’être toutes les possibilités de la vie, démontant le mécanisme de la pensée, dévoilant ses causes et ses rapports. Et, de la sorte, il agit doublement, d’un seul coup, sur les deux plus grandes irritabilités de l’ordre français : le plaisir de la composition logique et la sensualité.

            Je voudrais démontrer cet effet particulièrement sur deux artistes français, André Gide et Remy de Gourmont. []

            « Nos actes sont sur nous comme la lumière sur le phosphore : ils nous usent, mais ils nous rendent lumineux. » Ainsi le moraliste André Gide parle maintenant de la vie qui lui semblait un fardeau inquiétant lorsque, de la triste demeure du calvinisme, il la considérait plein de trouble, à cause de sa décevante multiplicité. La fatalité du poète, qui fait qu’entre lui et la vie se dresse l’image de la vie, cette fatalité, parmi les poètes nouveaux, n’est ressentie par personne autant que par André Gide qui possède le sentiment de l’ardeur vivante de son sang et aussi, à un haut degré, cette prescience de l’âme qui spiritualise. C’est pourquoi il est mélancolique et passionné, méditatif et extrêmement sensitif, plein de mesure malgré la violence des impulsions, harmonieux dans toute l’indépendance de la volonté. Sa plus haute clairvoyance et sa profonde compréhension ne le laissant pas succomber à sa sensibilité, c’est l’équilibre de l’art le plus accompli qui ne s’abandonne jamais au mensonge de l’artifice. Gide écrit un style français et net qui n’a besoin ni d’images ni de métaphores, qui, étant sans aucun apprêt, paraît froid et gris, car il se sert des mots les plus simples, des constructions les plus claires, pour que, sous le manteau fruste de la langue, la vie demeure visible. Il ne se laisse jamais guider par le mot, et ce qui fait de lui le premier styliste de la France actuelle, c’est précisément ceci qu’il force le mot à prendre le sens voulu. Quelle que soit la forme métaphorique dont se sert Gide, le poème ou le traité, le théâtre ou le roman, ce sont toujours des problèmes moraux qu’il soulève. C’est l’inquiétude de la conscience dans son premier livre, Les Cahiers d’André Walter, mais avec le but de la foi. Le point de vue change déjà dans son second ouvrage, ce sublime Voyage d’Urien. []

Elargissement de sa propre vie par l’accueil aimant fait à l’autre, à l’étranger – c’est ainsi que l’homme s’élève jusqu'à l’humanité. Et le cas particulier de L'Immoraliste, le dernier roman de Gide, devient un symbole. L’individu est-il capable de vivre sa vie sans songer à sa victime, sans remords, sans conscience ? C’est cette question que semble s’être posée Gide dans cet Immoraliste qui vient à la santé par l’amour de soi et la maladie physique, mais en faisant une victime. Ne sommes-nous pas trompés par l’attitude ? Car l’ « immoraliste » n’est ni un héros ni un amant. Avec la santé l’âme bien portante vient-elle habiter le corps, cette âme inhumaine et naïve qui ne sait rien du sacrifice ? L’état actuel des nos sentiments moraux, lesquels trouvent leur originalité plutôt dans la souffrance que dans la joie, ne nous permet pas d’en convenir. L'Immoraliste de Gide raconte sa vie à des amis ; on n’en trouve l’expression dans aucune phrase, mais il semble que le fait même de raconter sa vie laisse deviner que cette vie est alourdie par les inquiétudes de la conscience.

André Gide pose les problèmes comme tous les grands moralistes. Il s’est incliné devant la vie, renonçant à résoudre ses fins, bien qu’étant un esprit libre il n’en craigne point les contradictions. Et il ne craint pas les contradictions parce que, dans son âme, elles possèdent toutes la même vérité en regard de la vie, gardant raison avec un oui, tout aussi bien qu’avec un non. Il ne renonce plus à la vie pour la vérité artificielle d’un système, ayant été forcé de renoncer au système le plus fort auquel il s’était abandonné, je veux dire le système religieux, parce qu’il n’avait pas su conserver l’abondance et les contrastes de la vie. Une seule solution personnelle demeure certaine et victorieuse : la beauté. Pour l’artiste tout se résume en une seule chose : son œuvre.

Des personnalités comme celles de Gide et de Gourmont ne sauraient être influencées par d’autres personnalités au point que l’on pourrait retrouver à la lettre les traces des œuvres primitives. Toute influence ne saurait se manifester autrement que par une sorte de haussement de l’originalité personnelle et c’est ainsi seulement qu’elle contribue à l’histoire des arts et de la pensée. En Allemagne, cela tiendrait-il à l’absence de personnalités originales, si l’influence de Nietzsche n’a pas produit autre chose qu’une vaine phraséologie ? »

Retour au menu principal