L'Ermitage

n° 11, novembre 1903

 

Jacques Copeau

 

 

A L'IMMORALISTE

Pour Bernard Spycket.

 

 

Au fond obscur et fiévreux des demeures, les jeunes se sont voués à l'amour du départ. Tu le savais...

Toi, familier des effrois encore vierges, de nos ferveurs incohérentes, toi qui osas dire : Me voici, nous t'accueillons, éducateur d'autant plus précieux que tu sais mal élucider ton secret. Mais tu es ton secret. Fugitif, tu viens nous dire... la course, et le manque de fatigue, et l'impudeur de consentir à l'existence miraculeuse, passionnément, avec indifférence. Tu désignes, par le cri humain, les abîmes libres.

C'est pourquoi nous repousserons du pied les seuils, et te suivrons... où ? tu n'as pas dit le but. N'importe : vers la lumière quotidienne ou bien l'ombre des routes, pourvu qu'on y croise parfois son image. Nous la saluerons, sans mots, en étrangers.

Il n'est rien que tu veuilles enseigner. Il n'est rien dont nous souhaitions être instruits. Ô questions, demeurées sans réponses ! Voilà la réponse dont nous avions besoin. De quelles évidences oserions-nous léser l'intégrité vivante ? Nous les avons écartées toutes, comme un nageur sépare les eaux, de ses bras jetés en avant.

Que chaque expérience soit enivrante et neuve. Le hasard nous inspire : nous ne consulterons en nous que ce qui n'est pas appris, pas ressenti, pas aimé, ni pleuré. Nous inventerons pour notre instinct un vertige qui absorbe la minute, veuve du passé, et s'en nourrisse. Nous croirons au monde, pourvoyeur d'ivresses. Et nous délivrerons des concupiscences ignorées. Mais les mains éduquées à saisir, qu'elles sachent ne rien retenir, défiantes de toute possession. Nous serons fervents et désintéressés.

Le simple et chaleureux circuit du sang renouvelle en notre poitrine la persuasion. Nous voulons vivre quelle vie ? ô couleurs ! ô fantaisies ! instruits du moins qu'il n'est pas un point de contact entre la vie qui nous cherche et nous qui cherchons la vie. Vagabonds, joyeux « ou plutôt amusés » d'épouser une « fatalité heureuse », nous passerons par la mort, distraits de déchiffrer les concepts anciens, répudiant la voix qui nomme et le doigt muet qui désigne.

Alors, puisse la convalescence devenir notre état naturel comme fut pour d'autres la maladie , puissions nous éprouver la vie en convalescents, appliquer avec les lèvres, sur tout objet, le sceau de l'amour de nous mêmes ! Nous croirons n'être faits que pour la joie, mais ne renoncerons pas à la douleur, ayant l'amour démesuré qui n'aime rien et se confond avec l'oubli.

Ah ! ne crains pas, cher Immoraliste, que nous nous détournions vers un faubourg, ou quelque maison fabuleuse. Nous n'avons qu'un visage, avide de connaissance, qui ignore la reconnaissance, ce torticolis. Il veut se baigner d'aurore... Ayant laissé les figures de famille nous savons être épris de notre différence. Nous respirons, à même le ciel creux, notre propre valeur, et ne ressemblons plus qu'à l'étonnement. Et nous serons sans lieu, comme sans mémoire.

Ceux qu'un Dieu neuf, tendre Michel, proposait à ton adoration afin qu'elle s'en désenchantât : je les aperçois...

Ô Bachir, viens t'asseoir à nos chevets d'agonisants et les occupe d'un amusement naïf. Que le soleil sous nos yeux tiédissant ta peau, nous en offre la tentation, comme d'un fruit ! Viens nous déprendre de mourir, nous qui saurons mépriser la vie, plutôt toute forme ou trépasse la vie .

Lassif, petit berger, initie par la flûte nos oisivetés copieuses : nos sens se multiplieront sous l'attouchement des souffles venus de loin ; ils vivront comme vit la lumière dans l'eau.

Ô Moktir, avertis-nous que le sommeil n'est point précieux. Fais honte, par ta nudité, aux porteurs de bandelettes. Viole, de tes mains rusées, nos superstitions.

Et toi, Ménalque !...

Marceline, nous attendons de ton sourire une révélation qui lui soit étrangère. Par ton étreinte nous viendra la solitude. Notre ambition d'espace se heurte à toi, que nous aimons, sur tes genoux s'apprivoise à des caresses provisoires et décisives, à l'inspection minutieuse de la face, comme d'un paysage... Mais tu l'as détournée, déjà. Et te voici de l'autre côté de notre amour, exilée sous le faix de nos croyances, de nos délices surannées. Toi qui ne nous disputes pas la lumière, toi qui prends l'ombre et la mort, nécessaire à de plus justes exaltations, ton deuil enrichissant nous fait crier vers la haute mer, lorsque perle à tes lèvres cette dernière goutte de sang par quoi, Marceline, tu nous es malgré tout plus chère...

N'est ce pas, Immoraliste ?... Tu suspendis ta course sous la main froidissante. Tu la vis jeter le chapelet. Ces yeux que tu as clos t'auraient-ils influencé d'une contagion secrète, induit à te palper... une conscience ? Et ta sincérité, n'as-tu pas hésité à la reconnaître analogue d'un entêtement dans le pire ? Tu t'interrogeais sur ce qu'un homme peut encore et tu crus faire cette découverte : dire oui à tout ce qui est défendu.

Ô Immoraliste, quelle autre morale s'insinuait donc en ta vigueur ? Ô Immoraliste, ce titre d'Immoraliste tu l'assumas un peu au hasard, sans doute, soumis encore à des habitudes de pensée traditionnelles, tenté par des méthodes inverses.

Tu veux savoir quelque chose ! Mais quelle affirmation aurais-tu le droit d'aventurer sur toi-même ?

Ce que tu poursuivis, hâtons-nous d'y soupçonner, pour aujourd'hui : une faculté d'entretenir des métamorphoses... « Se livrer voluptueusement à soi-même. »

Mais crains l'ennui et l'immobilité. (L'azur devant tes yeux deviendrait inutile ?) Ah ! sauras-tu longtemps encore haïr la mort ! Ne t'arrête pas ! Il faut finir la route et puis recommencer, sans espoir.

Ô type humain ! ne te laisse pas fragmenter, ne souffre pas être asservi : nous attendons avec amour ton nouveau crime, ta suprême beauté...

 

Juillet 1902, Molle, Suède.

(1) Paul Claudel.

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