La Plume

ler juillet 1902.

Robert Scheffer

 

L'Immoraliste, par André Gide. C'est un petit livre d'apparence sage ; sous sa couverture bleue empesée, il éveille l'idée d'un de ces traités de morale en honneur chez les protestants ; et comme il y a du prédicant chez M. André Gide, cela ne surprend pas.

Le titre effarouche bien un peu ; peut être est-il paradoxal ? et l'épigraphe qui est un verset du psalmiste, est pour rassurer les âmes timorées : Je te loue, ô mon Dieu ! de ce que tu m'as fait créature si admirable. De fait, j'ignore de quelle traduction s'est servi l'auteur. Un texte que j'ai sous les yeux dit : de ce que j'ai été été fait d'une étrange et admirable manière, ce qui n'est pas tout à fait la même chose ; et voilà qui m'induit en défiance.

     Je lis – comme vous ferez – de la première page à la dernière, entraîné par la brûlante beauté de cette prose.

Des paysages éblouissent : M. André Gide les décrit à merveille, brièvement, et transposant en des phrases enthousiastes et concises la splendeur du soleil, l'odeur du sol, la saveur des fruits, l'immensité des mers et du désert. La Normandie plantureuse s'oppose aux oasis d'Afrique, aux rives siciliennes, à l'hivernale Engadine. C'est un pèlerin passionné que M. André Gide ; l'âme des voyages anime son livre, et au lecteur il communique une inquiète nostalgie, un désir d'errer, de voir, de jouir, 1'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

Mais son héros, ce Michel qui loue Dieu de ce qu'il l'a fait créature admirable ? C'est une étrange confession qu'il nous fait, ce Michel, et s'il convient de louer sa sincérité, peut être sera-t-il juste de l'admirer lui-même médiocrement.

Immoraliste ? égoïste surtout. Aucune idée généreuse ne fait battre son cœur. Il ne cherche que sa satisfaction personnelle. Il ne considère que lui. Il a d'abord aimé son cerveau. Plus tard il s'occupe de sa santé ; finalement il cultive ses sens. Il goûte à toutes les nourritures terrestres. Il va sans dire qu'il est riche. Il est dépensier. Il prétend n'avoir point le sens de la propriété. C'est-à-dire qu'indifférent à soulager la misère d'autrui, il dilapide son bien afin de réaliser des expériences parfois... puériles, et sacrifie sa femme à son penchant pour des aventures inqualifiables. Je ne jurerais même point, quand celle-ci meurt, qu'il n'éprouve une sorte d'âcre volupté, à s'initier, superficiellement, à la douleur. Le récit qu'il fait de son action plonge ses amis « dans un étrange malaise », et ils ne comprennent pas trop ce qu'il attend d'eux, quelle consolation ni quelle aide.

C'est à la nuit tombée, sur la terrasse d'une maison arabe, qu'il le fait, ce récit, à ses trois amis accourus de loin à son appel, et qui l'écoutent « pareils aux trois amis de Job ». Dès leur approche, « un enfant kabyle qui était là s'est enfui... »

Ayant perdu jeune sa mère huguenote, Michel croît sous la tutelle de son père, un savant qui met sa passion à l'instruire. Il apprend facilement les langues mortes, devient un érudit et se complaît dans ses études. Pour obéir au vœu de son père mourant, il épouse sa cousine Marceline, jeune fille pauvre, pieuse et jolie, et qu'il connaît à peine. Il n'a guère eu le loisir, jusqu'alors, non plus que le désir de s'occuper des femmes. C'est sur le bateau qui les emmène a Tunis qu'il s'avise que sa compagne est remplie de grâce. Dès lors, et un peu sous l'influence d'un climat plus voluptueux, un sentiment nouveau germe en lui, une fleur, non point d'amour, mais de sensualité encore imprécise, perce dessus l'amas des connaissances stériles qui encombrent son esprit. Elle se développera, grandira. Mais d'abord il faut qu'il vainque la maladie. Car, et sans qu'il y ait jusqu'alors prêté attention, il est gravement atteint de la poitrine, Et en cours de voyage, une crise mortelle se déclare. A Biskra, grâce aux soins de sa femme et par la tension de sa volonté, il arrive à guérison. Toutes les phases de sa convalescence sont minutieusement relevées ; parallèlement est notée sa transformation morale. Il s'émeut à la beauté des choses, puis à celle des créatures. Il découvre qu'elles sont admirables. Il veut le devenir lui-même, et se faire un corps harmonieux. Il s'entoure d'êtres jeunes et robustes, et savoure leur amitié légère, se fortifie à l'exemple de leur santé, et retourne vers Marceline l'exaltation de son esprit et de ses sens. S'apercevant qu'avant, elle était triste, il s'excuse de l'avoir délaissée, et lui promet que désormais avec sa santé croîtrait son amour. « Mais sans doute j'étais bien faible encore, car ce ne fut qu'un mois après que je désirai Marceline. » Toute sa volonté il l'emploie maintenant, ayant supprimé ce qu'il ne croyait devoir qu'à son instruction passée et à sa première morale, à fortifier son corps, à le bronzer. Il y réussit.

Un moment, la vie physique et la vie intellectuelle s'équilibrent en lui. A Paris où il s'établit, il prépare un cours, il écrit un livre, il reçoit des amis. Ces derniers le déçoivent. « Il me parut que la plupart ne vivaient point, se contentaient de paraître vivre et, pour un peu, eussent considéré la vie comme un fâcheux empêchement d'écrire. » Aussi se détache-t-il d'eux, se désintéresse-t-il insensiblement de son cours et de son livre, sourdement préoccupé d'autres projets, d'autres besoins.

Un ancien ami, Ménalque, homme singulier et qu'un « absurde, un honteux procès à scandale avait sali », le rencontre au moment psychologique. Il lui tient le langage de sa propre conscience. « Ce dont on se repent était délicieux d'abord. Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère, vues de dos... que chaque instant emporte tout ce qu'il avait apporté... » Michel s'irrite de n'avoir rien trouvé à lui répondre, il se cramponne à son calme bonheur, il se penche vers l'avenir où il voit son petit enfant lui sourire... Hélas, quand il rentre le matin, sa femme a mis au monde un enfant mort, et elle-même elle est en danger. « La maladie était entrée en elle, l'habitait désormais, la marquait, la tachait. C'était une chose abîmée. »

Michel la transporte en Normandie, à la Morinière, domaine familial où ils ont déjà fait un séjour. Il la délaisse beaucoup. La vie physique prend le dessus chez lui. Sous prétexte de s'intéresser à ses terres, il les parcourt avec le fils d'un de ses fermiers, Charles, « beau gaillard, riche de santé, souple et bien fait ». Charles s'étant trop civilisé, et ayant laissé croître ses favoris, lui déplaît. Il se rapproche des gens de la ferme. Il veut les voir à leurs jeux, il surveille amoureusement leurs plaisirs.

L'existence de chacun d'eux lui demeure mystérieuse. « Je rôdais, je suivais, j'épiais... Un surtout m'attirait ; il était assez beau, grand, point stupide, mais uniquement mené par l'instinct... Une nuit, j'allai furtivement le voir dans la grange : il était vautré dans le foin ; il dormait d'un épais sommeil ivre. Que de temps je le regardai !... » De plus en plus épris de la force et de l'instinct, il se lie avec un valet de ferme, Bute, que le régiment venait de nous renvoyer tout pourri -- j'entends quant à l'esprit, car son corps allait à merveille » ; puis avec des bûcherons travaillant dans les bois, il ne les quitte point, « feignant de surveiller le travail, mais en vérité ne voyant que ces travailleurs. » Puis il y a le petit Alcide qu'il aide à braconner sur ses propres terres... Et comme il résulte de ces fantaisies des complications assez désagréables, Michel met en vente la Morinière, et embrasse Marceline : « Oh ! Marceline, partons d'ici. Ailleurs je t'aimerai comme je t'aimais à Sorrente. Tu m'as cru changé, n'est-ce pas ? Mais ailleurs tu sentiras bien que rien n'a changé notre amour. »

Hélas ! tout a changé.

Marceline est réellement malade, et Michel n'aime point la maladie. Ils vont en Suisse. A Neufchâtel, Michel fait cette réflexion piquante à laquelle on peut acquiescer : « Honnête peuple suisse ! Se porter bien ne lui vaut rien... sans crimes, sans histoire, sans littérature, sans arts... un robuste rosier, sans épines ni fleurs ! » Et cet honnête pays l'ennuyant, tellement qu'au bout de deux mois cet ennui devient une sorte de rage, il ne songe plus qu'à partir.

« Cette descente en Italie eut pour moi tous les vertiges d'une chute. » Mot admirable, c'est bien la chute dans la matière qui s'accomplit. Michel a abandonné le paradis de l'esprit pour se saouler des joies physiques. Le midi magnifique lui offrira tout ce qu'il recherche ; et dans un décor capiteux, il glorifiera la chair et toutes les amours. Cette dernière partie du livre est troublante, triste et très belle. Elle a la saveur amère d'une confession à la façon d'Adolphe. Mais que la langue de Benjamin Constant est pauvre et terne en comparaison de celle d'André Gide !

Tandis que Michel « prolonge ses débauches vagabondes », Marceline, la pauvrette, trop simple, trop « honnête », trop dévouée, meurt. Et Michel l'ayant enterrée à Et Kantara, navré et soulagé, va se fixer dans un village kabyle, où il vit, « entouré de splendeur et de mort, se couchant au milieu du jour pour tromper la longueur morne des journées et leur insupportable loisir », avec une Ouled-Naïl très belle, et son frère, le petit Ali, qu'il lui préfère, peut-être... « Arrachez-moi d'ici ; je ne puis le faire moi-même. Quelque chose en ma volonté s'est brisé. »

Sa volonté ? Il ne semble pas qu'il en ait jamais eu beaucoup. Si, il en a eu une : c'est de ne pas mourir : en quoi il a réussi. Et sa vie morale y a sombré.

C'est un être excessif que Michel. Il y a d'abord excès d'intellectualité chez lui, puis excès de sensualité ensuite. La maladie a développé en lui une exclusive préoccupation du « moi ». Toute son intelligence, jadis appliquée à le faire jouir par l'esprit, une fois qu'il est en santé, s'efforce à le faire jouir par les sens. Son coeur n'est point ému. Il est fermé à la souffrance, à la joie d'autrui. Ou l'une et l'autre ne sont qu'un spectacle énigmatique pour cet être exalté et sec. Il l'ennuie de voir souffrir ; il l'ennuie également qu'on ait des plaisirs auxquels il n'est point associé.

Uranus l'a marqué de son signe sans bienveillance.

En vain il veut sourire à Vénus.

Et l'argent fatal lui achète le plaisir qu'on ne lui donne point.

Michel est incurable s'il ne devient très pauvre, très bon, très beau. Mais s'il lui est loisible de se ruiner, il ne deviendra jamais très beau, car il n'a pas en lui le germe de la bonté. Par contre, il raconte remarquablement bien ; et la littérature, lui valant des admirateurs, le consolera de beaucoup de déboires...

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