La Revue blanche

15 juillet 1902.

Lucie Delarue-Mardrus

ESSAI SUR L'IMMORALISTE

 

Dirons-nous que les événements auxquels nous assistons sont un tableau si empâté qu'il faut le large recul du temps pour en juger ? Comment alors parler de nous-mêmes, quand nous commençons seulement à comprendre la lointaine et rouge fresque de la Révolution ? Et pourtant, quoique confus, le sentiment nous est déjà venu d'un actuel et bien plus capital bouleversement. Ce ne sont plus des chutes de bastilles qui nous importent. Ce que nous attaquons n'est ni de fer, ni de pierre. C'est l'invisible, gigantesque et, semblait-il, inexpugnable monument des deux ou trois idées devant lesquelles tremble l'humanité. Voici la Révolution de la Pensée. Pour la vraie première fois, risquons un mot immense, les hommes commencent à songer à la Liberté.

Autour d'Elle, déjà, des murmures d'émeute étaient montés avant la voix de Zarathoustra, trompette de Jéricho. Tout au loin du temps, l'armée mercenaire des sophistes traînait avec elle un relativisme impur mais d'où pouvait sortir quelque grande chose. Socrate vint. Nous prêterons à cette figure la grandeur d'un symbole ; appelons-le le roi séculaire du Bien et du Mal... Mais si Nietzsche, le premier, le dévoue à l'exécration des plus nobles d'entre les humains, écoutons, pourtant, dans quelques grondements hégéliens, sonner déjà le timbre de nos plus récentes paroles :

« Ce qui est a pour nom le droit d'être. Chaque chose constitue sa vérité. Aujourd'hui rien n'est plus pour nous ni vérité, ni erreur ; il faut inventer d'autres mots... »

La belle sophistique renaît. L'ouragan se prépare. L'impulsion humaine, si longtemps tenue en respect, est prête à se déchaîner. L'âme d'or de Socrate, celle dont il parle à Calliclès, va se dissoudre enfin comme une écrasante idole. On n'entendra plus crier par les bois : « Le grand Pan est mort ! », mais, par toute la terre : « Socrate est mort ! » Et Dionysos délivré dansera sur le monde.

Nietzsche sera donc, de nouveau, celui qui crie dans le désert. Mais le Précurseur ne met-il pas toute sa vie dans sa voix ? Et comment songerait-il à lui même ? Nietzsche, qui ouvre à l'humanité les portes de la nouvelle voie, ne s'accorde pas le temps d'y marcher. Il s'est soulevé contre toute castration. Il a voulu qu'enfin les hommes vécussent entiers. Mais nous savons qu'il est mort vierge.

La primordiale liberté humaine surmonte donc les temps, et voici la nouvelle doctrine. Mais nous n'avons pas encore vu le nouvel homme, celui qui, en chair et en os, osera promener à travers les faits et les êtres son âme délivrée...

Or, quelqu'un va essayer de nous le faire voir.

Lisons L'Immoraliste, d'André Gide.

C'est toujours l'exagération même des religions qui leur a donné des disciples. Tout principe, même celui qui consiste à n'en avoir aucun, est une cible trop haute pour les flèches qu'elle tente. Déjà, à travers Les Nourritures terrestres, André Gide nous avait fait entrevoir Ménalque. Mais c'est une figure idéale, donc encore un dogme. A son nouveau personnage, Michel, d'être un homme.

Nous allons voir Michel s'efforcer vers un but. L'atteindra-t-il ? Et d'abord, sait-il qu'il a un bu ? Gide seul semble le savoir. Il conduit son héros vers les nouvelles voies, mais ce héros ignore qu'elles existent. Michel n'a rien entendu du cri contemporain vers les routes sans bornes de la liberté. Il est, au contraire, enfoncé dans les chemins les plus étroits. Gide en fait un puritain, un "huguenot", dit- il. Et il faut qu'il en soit ainsi pour justifier le titre du livre, car il ne peut y avoir un immoraliste que s'il y a une morale.

Donc, Michel, élevé dans l'austérité protestante, plongé dans l'érudition et l'histoire, se trouve marié sans savoir comment à une jeune fille catholique qu'il connaît à peine et qu'il n'a épousée que pour tranquilliser son père mourant. Il entre dans la vie sans avoir jamais songé à la vie, et va s'étonner de tout, d'abord de se sentir riche, tout en constatant que sa femme ne lui apporte presque rien. A peine s'est-il mis en route pour sa nouvelle existence que la maladie s'abat sur lui. Au milieu de leur voyage de noces, en Tunisie, il est pris de crachements de sang et le voilà rapidement à la mort. Sa femme le soigne avec une tendresse et un dévouement admirables. Il guérit. Et c'est pendant cette guérison que, pareille à une première peau, son âme ancienne tombe et le laisse tout frémissant devant un être inconnu. Ce changement, dû à la maladie et non à la culture lente de son être intérieur, n'en sera que plus subit et plus poignant. C'est inconsciemment qu'il sent peser sur lui le faix de la civilisation, car c'est de la civilisation qu'il souffre, non de lui même. -- Le voici donc ouvrant des yeux différents sur tout ce qui l'attachait autrefois. Son ancienne science le fait sourire, sa femme, secrètement, l'étonne et l'irrite. A peine l'a-t-il possédée. Il l'aime pourtant, mais c'est avec le cœur du vieil homme, tandis que l'Adam nouveau qui s'est dressé en lui ne reconnaît pas l'Eve voulue en elle. -- Revenu à Paris et sur ses terres de Normandie, sa femme, à son tour, tombe malade, d'abord elle manque de passer dans un avortement qui achève de tuer l'avenir traditionnel auquel Michel tâchait de se retenir encore ; puis elle est prise de la maladie pour laquelle elle l'a soigné ; et nous allons la voir lentement mourir pendant que Michel, emporté irrésistiblement, traîne derrière lui cette agonie, en une suite de voyages furieux vers les pays où lui-même a été moribond et s'est guéri. Brûlée par les sables et le soleil, brisée par les cahots de cette course haletante, Marceline vomit enfin son dernier sang à Touggourt, abandonnée par Michel parti pour une course nocturne à travers la ville, en compagnie d'un jeune garçon de sa prédilection qui l'entraîne chez une courtisane indigène... Il revient juste à temps pour assister aux spasmes définitifs. Et là s'arrête son histoire, que lui-même raconte à trois amis fidèles qui l'écoutent, étendus au clair de lune sur la terrasse de sa maison de Touggourt, et « pareils aux trois amis de Job ». Le début du livre nous l'a montré vivant dans cette maison en compagnie d'un jeune Arabe à moitié sauvage.

Voilà donc où l'a mené cette course échevelée et tout arrosée du pauvre sang de Marceline. Mais il n'en a ni tristesse, ni remords. Est-il acculé comme une bête hagarde à ses propres limites et sent-il qu'il ne peut aller plus loin ? Ou bien, épouvanté des forces qu'il sent en lui, a-t-il un dernier recul en face des possibilités de sa nouvelle nature ?... Il a appelé, du fond d'une ancienne et sage amitié, ces trois amis lointains. Ils sont accourus fidèlement vers lui. Le livre, paradoxalement commencé par la fin, nous a appris que l'un d'eux adressait une lettre intime « à Monsieur D. R., président du Conseil », afin de demander pour Michel on ne sait quel poste, quelle mission : « Saura-t-on, dit-il, inventer l'emploi de tant d'intelligence et de force, -- ou refusera-t-on à tout cela droit de cité...? En quoi Michel peut-il servir l'Etat ? Je l'ignore... Il lui faut une occupation... Hâte-toi, Michel est dévoué ; il l'est encore ; il ne le sera bientôt plus qu'à lui-même... » Donc, Michel veut servir. Est-ce là la fin de cette crise splendide d'indépendance ? Ou bien, encore une fois, est-ce la peur de sa propre force qui lui crie de s'arrêter, de se mettre en toute hâte aux fers ?

Pour nous, nous ne voulons y voir qu'une suprême réticence, ayant compris, dès les premiers pas forcenés qu'il fait vers la liberté, que Michel n'est pas 1'Immoraliste. Il n'est qu'un effort vers l'immoralisme, ou plutôt, disons-le, il est l'éternel immoralisé, celui qui demande des leçons et des exemples à tout et à tous, même à des petits Arabes, même à de retors paysans et braconniers normands, ayant senti en eux une ignorante grossièreté qu'il prend pour de la belle barbarie, et qui le repose un moment de lui-même. Mais il ne se débarrassera jamais des rets affreux de l'atavisme, de l'éducation, de l'habitude. Et, nous l'avouerons, nous aimons qu'il en soit ainsi. Nous aimons qu'il ne puisse prendre son vol, qu'il n'ait que brisé l'oeuf, même en brisant du même coup Marceline. Nous aimons cette impuissance de l'individu qui ne peut détruire en lui la race pour retourner d'un bond à la barbarie première. Car il nous plaît que tout le parfum demeure sur ces mains délicates qui s'essayent aux calus. C'est la réticence la Réticence ! qui nous attache, toute la valeur du livre nous semble résider là-dedans, et, nous oserons le dire, toute la valeur de Gide.

Ecoutons-le, dans la voix de Michel, sangloter son désir de vivre. Jamais, pensons-nous, même avec Candaule, il ne nous a entraînés plus avant dans le drame de la complication et de la soif. Nous ne savons rien de comparable à cette marche parallèle de ses deux héros : marche à la vie et marche à la mort, la vie arrivant à dépasser la mort en tragique. Il y a, dans cet effort de tout l'être vers « les richesses intactes que couvrent, cachent et étouffent les cultures, les décences, les morales », des cris d'enthousiasme et de joie qui sont d'une poignante et infinie douleur. Parmi tant d'autres paysages vivant dans ces pages ineffables de sensibilité, de lyrisme contenu et de simplicité, voici qu'un clair de lune de Biskra le retient et l'épouvante. La mort de cette heure immobile l'étouffe. Y voit-il comme l'image d'une première et inerte sagesse ? « Et brusquement m'envahit de nouveau, comme pour protester, s'affirmer, se désoler dans le silence, le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux presque, et si impétueux que j'en aurais crié, si j'avais pu crier comme les bêtes...»

De même le long des prairies normandes, au retour des braconnages qu'il fait sur ses propres terres en compagnie de quelques jeunes brutes, nous le voyons revenir seul, pendant que sa femme se meurt, « ivre de nuit, de vie sauvage et d'anarchie ». Et nous admirons cette anarchie qui est le fait même de l'esclavage, parce qu'il faut que Michel soit esclave pour que Gide continue à nous intéresser.

Et maintenant, en dehors de ces raffinements de notre cruel plaisir, et malgré l'auteur, si nous voulons essayer de dégager la difficile morale de L'Immoraliste, disons que, même en restant impuissant comme Michel, il est utile, il est nécessaire que chaque homme ait le courage d'aller jusqu'au bout de lui-même. Quelle génération d'indulgence sortirait de là, quelle meilleure et plus heureuse humanité ! Mais nous savons que quelques-uns seulement sont nés pour écouter de tels enseignements, parce que toute la terre ne peut pas être peuplée de dieux. A ceux-là donc de détruire en eux le seul crime humain, l'unique péché originel, le Mensonge. Tout le mal du monde n'est que le reflet de son interne empoisonnement. Cramponné à des principes, à des lois, à des défenses, on s'arrête au bord de son propre océan. Et pourtant la vérité d'un être est une perpétuelle fluctuation. « Je suis si rarement de mon avis ! » écrivait Gide.

Toute fixité constitue donc le mensonge, par conséquent le crime. Et qui de nous n'est criminel ? Personne n'admettrait personne si les âmes vivaient à nu. On ne s'admettrait pas soi-même. Or, ne pouvoir être ce qu'on est n'aliène-t-il pas ce à quoi nous avons le plus de droit dans notre esprit : la liberté ?... Résumons : La vérité pour nous est le synonyme de la liberté, et le mensonge s'identifie à la captivité.

Essayons donc, comme le fait Michel, d'être libres et vrais. Et que la jeunesse qui pense apprenne dans des livres comme L'Immoraliste à ne pas s'engager dans la double boucle des institutions avant de s'être jusqu'au fond sondée par le jeu libre et sincère de tous ses instincts, si elle ne veut s'enfoncer dans son propre malheur, et, ce qui est encore plus lamentable, faire le malheur d'autrui. Ah ! qu'elle songe souvent à la fin de Marceline...

Et si nous ne réussissons pas à nous rendre libres et vrais, à nous suivre nous-mêmes partout où nous emporterait notre nature véritable, au moins aurons-nous fait notre possible pour vivre toute notre vie, la Vie, ce peu de chose en comparaison de tout ce que nous voudrions connaître et ne connaîtrons jamais...

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