L'Ermitage

13e année n° 8, août 1902.

Henri Ghéon

LES LECTURES

 

Des livres comme L'Immoraliste dominent de trop haut la commune production littéraire, pour qu'on veuille risquer d'en parler incomplètement au cours de notes mensuelles trop rapides. Rien de moins sommaire que ce livre. Et j'admire que certains critiques l'aient si aisément pénétré et réduit à si peu de chose. Tel n'y a vu que précisément ce qu'il y cherchait, ce qui demeure secondaire, en dépit de quelques détails, comme un corollaire discret à la véritable action : j'entends 1'anecdote sexuelle. N'importe. On lira dans la Revue Blanche l'excellent article de Madame Delarue-Mardrus, qui considère, juge, admire le roman de son plus juste point de vue, de son point de vue général. Je ne répéterai pas ses explications lucides, je ne montrerai pas après elle quel art sûr, souple et net, de composer, de suggérer, de peindre, quelle classique subordination ont modelé cette œuvre de révolte morale et d'insubordination. Tout scandale est licite en art, sauf dans la forme : tout scandale converge ici, mais sans même froisser un mot. D'ailleurs, qui sait mieux qu'André Gide que l'art d'écrire est fait de convenances ? Scandale non « spécial » que celui de L'Immoraliste, scandale universel, si j'ose dire. Mais sur ce point il faut cependant que j'insiste, car la portée du livre échappera à trop de lecteurs qui veulent les idées non vécues, formulées, s'en tiennent à la lettre et négligent l'esprit, et ne conçoivent surtout pas qu'en bon auteur qu'il est, l'auteur se refuse à conclure. Toute opinion, dirait Ménalque, est une entrave.

Qu'a poursuivi Michel dans sa nouvelle vie ? Non tel ou tel plaisir, rare, étrange, pervers, mais toujours, mais partout l'instinct et le libre jeu de l'instinct. Qu'a-t-il demandé à Ménalque, au jeune Athalaric, à Alcide, à Moktir, à tous ? 1'exemple de l'instinct. Profonde antinomie d'où tout le drame va jaillir.

Appris, l'instinct n'est plus l'instinct, mais une force négative, la négation simplement, de son contraire, la culture. Que fait Michel en mal d'instinct ? Il nie. Il renie son bien, son amour et la partie « postiche » de son être, la seule qu'il connaisse vraiment. Pour s'affirmer de façon positive, l'être « authentique » attend d'avoir tout renié de ses attaches antérieures : mais à bout de négations, au lieu d'un cri vierge et libre, c'est le silence : Michel n'est plus, lorsque précisément il pense avoir rejoint son être. Certes, encore un pas, et il touchera l'instinct pur, mais en même temps l'inconscience, inséparable de l'instinct. Ce pas nul ne le peut franchir, mais Michel moins qu'un autre, car il ne le veut plus. Le voulut-il jamais ? -- Jamais Michel n'a désiré l'instinct, mais la conscience, mais la jouissance de l'instinct : sa folie d'individualisme ne peut consentir, aboutir au néant individuel, car sa valeur est consciente, elle est dans le désir, dans le combat, dans cette culture exaspérée qui seule peut donner la soif de l'inculture dont elle interdit de ce fait la possession.

Ainsi Michel, cherchant l'instinct, ne saura trouver que le vice, ambitionnant l'amoralisme, risquera l'immoralité, et son « retour à la nature » restera entaché d'une partialité nécessaire ; car il n'a pas assez oublié « les morales et les décences » pour perdre la tentation de leur faire pièce chaque jour : ce sera un « retour à la nature mauvaise », soit une morale à rebours, mais malgré tout une morale. Satire autant qu'apologie, cette histoire humaine et profonde pose plastiquement le problème fondamental et éternel des conditions morales de notre existence, elle oppose ce que nous fûmes à ce que nous sommes devenus – source de tous les drames de la vie ; – elle ne résout rien et ne peut rien résoudre, parce que l'humanité pour garder sa puissance a besoin de mensonge et pour demeurer jeune et belle de scandale.

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