Aujourd'hui

août 1902

Lucien Jean

LES LIVRES

L'Immoraliste, par André Gide. Mercure de France, Paris, 1902.

 

Avec quelle gêne je parlerai de M. Gide et de son livre ! Avez-vous vu les yeux d'un pauvre qui regarde passer une belle femme riche ? Avez-vous vu luire dans ces yeux une haine et une admiration bestiales ? De l'horreur, car il sent un être fait d'une autre chair que la sienne, avec des sentiments lointains, avec une âme hautaine et qu'il ignore. De l'émotion, car c'est une beauté impérieuse et indéniable. C'est avec ces yeux que j'ai lu le livre de M. André Gide. Et je dirai aussi que c'est avec des yeux plus sages que je l'ai relu, des yeux qui avaient appris à voir cette beauté inquiète et vaine.

Voici : un jeune homme, un chartiste d'éducation puritaine, voyage avec sa jeune femme pour soigner une maladie grave qui lui fait vomir le sang. Il guérit et retrouve la vie, avec l'ardeur superbe des convalescents, et s'aperçoit qu'il a perdu le sens de la moralité. Il s'amuse avec des petits Arabes, se plaît à des jeux équivoques, au spectacle de leur instinct alerte. Puis, plein d'une force qui fait de lui un nouvel homme, il repart. A Paris il retrouve un immoraliste, Ménalque, qui est un personnage un peu abstrait, bien que M. Gide l'ait orné de traits physiques, et bien que l'on y reconnaisse l'âme violente d'Oscar Wilde. Il va ensuite en Normandie faire de l'agriculture et surtout de l'immoralisme. Il paye un petit braconnier qui lui prend ses lapins, et tend des collets avec lui. Mais sa femme Marceline devient malade. Il l'entoure d'abord d'un amour fait de souvenir, d'une pitié comme volontaire et qui rappelle l'affreuse pensée de La Rochefoucauld que Nietzsche reprit à son compte : « On doit témoigner de la pitié, mais se garder d'en avoir. » Cette pitié elle-même s'atténue, fait place à de l'hostilité, et tandis qu'il entraîne sa femme mourante à travers l'Italie et l'Afrique, Michel sent se lever en lui la haine de cette faiblesse. Un jour il la trompe, presque sans désir, par lassitude, par dégoût de tout ce qui est. Lorsqu'il rentre chez lui, Marceline agonise. Et Michel demeure là-bas, indifférent, sans souvenir, vivant d'une vie lente et à peine voluptueuse, sans raison d'être...

Mais ce croquis ne donnerait aucune idée de ce livre condensé, tourmenté, plein d'une fausse joie et d'une incertitude poignantes. Tout à l'heure nous avons évoqué l'ombre lourde et impérieuse de Nietzsche : c'est, en effet, le grand insensé qui est l'ordonnateur caché de cette oeuvre. Ah ! qu'il pèse déjà sur toute notre génération ! « Aller vers TOUT ce qui augmente la vie. » Cette pensée ne contient-elle pas toute l'âme des oeuvres qui vont éclore ?

Parce qu'il est tout imprégné de l'angoisse nietzschéenne, M. Gide offre un grand intérêt social. (Qu'il me pardonne ce mot, il ne signifie que par opposition à l'individu.) D'ailleurs, n'a-t-il pas écrit : « Il en est plus d'un aujourd'hui, je le crains, qui oserait en ce récit se reconnaître. Saura-t-on inventer l'emploi de tant d'intelligence et de force ou refuser à tout cela droit de cité ? » Et vraiment il semble possible au moins de connaître cet immoraliste, de l'étreindre jusqu'à l'âme, malgré sa complexité et malgré l'art réticent de M. Gide.

Chartiste ! fils de chartiste ! De la vie vous n'avez découvert que son angoisse. Vous êtes l'héritier d'une race nourrie d'idées et de morales. Et ces idées, ces morales, n'étaient plus les choses vivantes, qui font partie de soi comme l'art acquis des mouvements, des sentiments, de la vie : c'étaient des langues mortes dont vous usiez sans défaillance et sans passion. Mais d'avoir vu couler votre sang, d'avoir senti la vie rentrer dans vos muscles, heure par heure, vous êtes rené [sic]. Alors, ressuscité à une vie nouvelle, vous avez fait comme les premiers hommes : vous avez créé une science du bien et du mal. Du petit Bachir, Michel dit : « Ah ! qu'il se portait bien ! C'était là ce dont je m'éprenais en lui : la santé. La santé de ce petit corps était belle. » « Mon devoir, c'était ma santé, il fallait juger bon, nommer Bien, tout ce qui m'était salutaire, repousser tout ce qui ne guérissait pas. » Et, comme chez les premiers hommes, le sentiment de la FORCE exalte l'instinct : après avoir battu un cocher, Michel se sent une âme de vainqueur et, le soir, c'est sa première belle nuit d'amour.

Mais la loi morale vous a contraint trop longtemps. Vous ne saurez voir la vie que sous ses formes anormales et rares. Vous réclamez des joies fortes. Ainsi le nègre affranchi découvre l'élégance dans ses symboles les plus éclatants : le faux-col très haut, les manchettes très longues. Un vice vous est une expression saisissante de la vie et vous transporte. Que le petit Moktir vous vole des ciseaux, quelle joie ! Et quel bonheur d'aider à la démoralisation d'un petit voyou braconnier ! Chartiste, vous vous intéressez à la vie comme à un parchemin.

« Savoir se libérer n'est rien, dites-vous, 1'ardu, c'est savoir être libre. » Mais vous ne savez pas être libre. Au fanatisme moral qui faisait grincer N. vous faites succéder le fanatisme immoral et vous le savez, car votre intelligence est parfaite. Vous savez que la force, là où elle réside, est une chose inconsciente comme le cours d'un beau sang. C'est parce que vous êtes faible que vous cherchez en vous le sentiment de cette force, et si vous rencontrez l'image de votre faiblesse vous avez honte, comme un infirme qui voit devant lui se répéter son infirmité. « Je vois bien, me dit-elle un jour je comprends bien votre doctrine car c'est une doctrine à présent. Elle est belle peut-être, puis elle ajouta plus bas tristement : mais elle supprime les faibles. C'est ce qu'il faut, répondis-je aussitôt malgré moi. »

Vous avez rompu les liens qui vous attachaient aux croyances anciennes et aux hommes, et maintenant vous oubliez que vous êtes un fils de la Terre. Vous rêvez d'une exaltation extraordinaire de l'individu, et parce que votre intelligence trop complète de toute chose vous rend irrésolu, vous cherchez en vous ce qui n'est que VOUS. « Ce que l'on sent en soi de différent, dit Ménalque, c'est précisément ce que l'on possède de rare, ce qui fait à chacun sa valeur. »

Ces doctrines d'affranchissement, mais n'en avons-nous pas subi l'ivresse ? Nous les avons trouvées, à même la vie et voilà des années de cela, chez des hommes bien différents de vous, chez des idéologues populaires qu'enfiévrait la découverte d'une terre nouvelle. Ils se grisaient de liberté. L'individu et son instinct, ils avaient retrouvé cela et le magnifiaient. Pour marquer leur juste mépris des lois, ils se nommaient anarchistes et individualistes pour montrer qu'ils ne croyaient qu'en eux. A des tables de marchands de vin, ils se libéraient de toute morale, disant : « Nous sommes NOUS », et même savouraient les joies enfantines du cynisme. Et puis ?...

Et puis, nous en sommes là. Car nous pouvons écrire sur l'incertitude des autres, nous savons bien que nous ne savons pas vivre. On nous a libérés : que ferons-nous de la liberté ? Une grande aurore a blanchi le ciel et nous avons cru que c'était le jour. Ce prophète est venu, qui avait un coeur plein d'amour ! Il a renversé les idoles, il a vécu dans le désert, il a été l'énergumène précurseur, il a tellement crié que sa voix était rauque. Et maintenant, nous attendons celui qui nous apportera la paix et le nouvel équilibre de la vie. Et l'Immoraliste aussi a des désirs et éprouve des regrets profonds. Il sent que des choses pouvaient l'entourer, le prendre, le rattacher à nous. Alors qu'il espère avoir un enfant, il dit : « Je me penchais vers l'avenir où déjà je voyais mon petit enfant me sourire ; pour lui se reformait et se fortifiait ma morale... » Ménalque lui-même regrette de ne pouvoir vivre socialement : « Savez-vous ce qui fait de la poésie aujourd'hui et de la philosophie surtout, lettres mortes ? C'est qu'elles sont séparées de la vie. »

Enfin, ô moraliste ! ce que nous aimerons surtout en vous, et c'est ce que vous possédez de rare, ce qui fait votre valeur, ce n'est pas cette force vaine dont parfois vous vous croyez pourvu, c'est l'angoisse réelle qui est votre âme et qui vous fait dire deux fois : « Je lus ces mots du Christ à Pierre, ces mots, hélas ! que je ne devais plus oublier : Maintenant, tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux aller ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains... tu étendras les mains... »

 

(1) « Gide, disait Oscar Wilde, promettez-moi de ne plus dire Je. » Mais savons-nous dire autre chose ?

(2) Cette idée, cette folie de l'individu qui fut celle de Stirner, de Nietzsche, de Laforgue, hante M. Gide et ses amis. Christian Beck écrivait dans La Sensitive (je cite de mémoire) : « Que chacun laisse ce qu'il a de commun avec les autres hommes. »

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