Nouvelles Littéraires

[10 Janvier] 1946

 

Marcelle Auclair

  Le Théâtre français d'avant-garde en Allemagne

 

« Pour sauver le théâtre, il faut le détruire ; il faut que tous les acteurs, toutes les actrices meurent de la peste. Par eux, l'atmosphère est viciée, l’art impossible. » Ces paroles mémorables d’Eleonora Duse me revenaient à l’esprit tandis que j’assistais à Baden-Baden, dans ce « Petit Théâtre », qui est l’un des plus jolis du monde (œuvre d’ailleurs d'un architecte français), au spectacle donné par « Le Rideau de Feu ». Enfin, des acteurs qui semblent faire passer la gloire avant la gloriole, le souci de l’œuvre avant celui du « moi, je ». Comment ce miracle a-t-il pu s’accomplir ? C'est que, l'aîné d'entre eux n'ayant pas vingt-cinq ans, ils ont encore la pureté, l'enthousiasme de l'adolescence. C'est qu'ils vivent, comme dans une île déserte, à une douzaine de kilomètres de Baden, aux confins de la Forêt noire, dans une villa isolée où ils ne cessent de répéter que pour entendre du Bach et du Mozart interprétés par un quatuor formé de quatre premiers prix du Conservatoire, ou pour fendre du bois, ou travailler eux-mêmes à leurs décors, à leurs costumes. C'est parce qu'ils ne sont pas hantés du souci de voir leur nom ou leur figure dans les journaux. Parce que enfin, aucun d'entre eux n'imagine que la pièce a perdu toute son importance à partir du moment où il nest plus lui-même sur la scène. Libérés de toute sorte d’entraves, mais soucieux de toutes les exigences qu’impose la qualité, ils ont retrouvé ce qui manque trop souvent à notre art dramatique : le sens de la grandeur.

Cette troupe du « Rideau de Feu » dépend directement du général de Montsabert. C’est lui qui avait souhaité, pour le 25 décembre, un spectacle de haute qualité, prélude à la messe de minuit. Voici le programme qu'il accepta :

 

Adagio du 4e Quatuor de Darius Milhaud.

Bethsabé, traité d'André Gide.

Premier mouvement du Quatuor de Fauré.

Le Retour de l’enfant prodigue, traité d’André Gide.

Prélude et Fugue de Bach, transcrits pour trio à cordes de Mozart.

Le Cantique des cantiques, pantomime de Marceau.

Chant de marche de Noël, de Paul Claudel.

Cantate pour Noël, livret de Jacques Rastier, musique de Serge Collot.

Final du Quator de Jean Françaix.

Les Trois Messes basses, d'Alphonse Daudet, musique d'accompagnement de Serge Collet.

 

Il est piquant de constater que l'armée peut être un mécène royal et susciter des initiatives dont peuvent résulter des transformations profondes.

Ce que l'on appellerait en langage de théâtre un spectacle coupé fut, en réalité, le plus uni des spectacles, car chaque morceau, la musique elle-même, contribuaient à former un ensemble extrêmement dense et ininterrompu : pas d'entracte. Il y a longtemps que l'on parle de la suppression de l'entracte qui annule en cinq minutes l'envoûtement de la scène. « Le Rideau de Feu » réussit à l'imposer. Deux heures passent comme un souffle, prises dans un mouvement qui s'allège et s'accélère progressivement.

 

Le décor et les costumes

 

Un seul décor : des arcs en plein centre peints en ocre et vert haussés sur un pratiquant de trois marches se détachent sur un fond aéré, lumineux. Un siège, une couche, c'est tout. Des costumes de coloris magnifiques dont la ligne accompagne les gestes, rares d'ailleurs chez tous les acteurs, avec une grande ampleur. Le spectateur s’en réjouit sans pourtant se distraire du texte au point de ne pas l'écouter.

Nulle déclamation, nulle emphase. Un naturel soutenu. Dans le long monologue qu’est, en somme, Bethsabé, Jacques Rastier, dans le rôle de David (il est même temps metteur en scène et directeur de la troupe), fait ressortir avec une sobriété de moyens frappante toute l'intensité passionnelle du texte.

Qu'est-ce, en somme, que l'histoire de ce roi qui fait tuer dans un combat le mari de la femme qu'il désire ? Un fait divers. Rendre cet élément sensible aux spectateurs, tout en gardant une tenue impeccable, une dignité impériale, cela, c’est du théâtre.

Ajoutons l'utilisation rare, mais toujours juste, du [rectotone].

C’est aussi une des recherches du théâtre contemporain. Jacques Rastier pare de hauts masques, fortement et strictement stylisés, les comparses, les figurants qui, dans l'action, doivent se confondre avec le décor. Le visage des acteurs en est d'autant plus humain, leur expression d'autant plus puissante. On imagine le soulagement que l'on éprouverait si, cette tentative généralisée, les traits mornes de la plupart des figurants étaient masqués. Par exemple, le chœur parlé du « Meurtre dans la cathédrale » aurait gagné à ne pas être « vu » s’élever de bouches trop identifiables.

Le Cantique des cantiques, dont le texte était dit par deux récitants, fut mimé sur la scène par Marceau, élève de Decroux, et une jeune danseuse. Masqués tous les deux. Leurs gestes, par des attitudes déroulées avec une extrême lenteur, exprimaient les moments essentiels du poème.

Nous avons vu à Paris des essais de danse sur des poèmes, mais le mouvement, rapide, tournoyant, le dépassait, débordait. La présence d'un jeune homme en veston déclamant Baudelaire était gênante. Les deux éléments, au lieu de se fondre, se superposaient. « Le Rideau de Feu » nous a donné la solution juste du poème mimé.

Je ne puis m'étendre sur chacun des morceaux de ce spectacle, sur la pittoresque mise en scène des Trois Messes basses qui le terminaient. J'ai voulu seulement faire savoir aux amateurs de théâtre qu'il existe, sous le patronage de l’armée, un groupe de jeunes, mobilisés, qui profitent du fait que les contingences matérielles leur sont épargnées pour faire de leur petite équipe un laboratoire de recherches hardies mises au point avec une sûreté magnifique. Serait-il impossible d'obtenir pour eux l'autorisation de donner à Paris, pendant quelques jours, ce spectacle qui n'a été joué que deux fois ? Je ne crois pas qu'ils le souhaitent, tant leur modestie est grande et tant le plaisir qu'ils ont à travailler se suffit à lui-même. Mais Paris aurait besoin de cette transfusion d'un jeune sang.

Retour au menu principal