Le Temps

[12 février 1913]

 

Paul Souday

 

André Gide : le Retour de l’Enfant prodigue, précédé de cinq autres traités, 1 vol. Editions de la Nouvelle revue française.

 

Le volume que M. André Gide vient de publier ne contient rien d’entièrement inédit ni de tout à fait récent. Des six traités qui le composent, deux seulement, Bethsabé et le Retour de l’Enfant prodigue, n’avaient jamais paru en librairie, mais ils avaient été insérés, dans Vers et Prose, la revue de M. Paul Fort, il y a cinq ou six ans. Le Traité du Narcisse et la Tentative amoureuse datent l’un de 1892, l’autre de 1893 c’est-à-dire de l’époque des débuts, et ont immédiatement suivi André Walter. El Hadj est de 1897, et Philoctète de 1898. Mais on est heureux d’avoir une occasion de lire ou de relire ces opuscules, depuis longtemps épuisés. Plusieurs autres livres de M. André Gide, notamment les Cahiers et les Poésies d’André Walter, sont à peu près introuvables et mériteraient également d’être réédités. Un vif intérêt s’attache à tout ce qu’a produit cet écrivain subtil, souvent un peu quintessencié, mais toujours original. Il est bon de contrôler par une seconde lecture les impressions qu’il nous donne, et l’on en retire généralement le même profit que d’une seconde audition de musiques difficiles. Cependant, il a trop peu de mois que j’ai analysé ici même ses principaux ouvrages (1) pour que j’y revienne aujourd’hui, d’autant plus que le présent volume ne marque point une étape nouvelle de sa pensée. Mais ces six traités, comme il les appelle, en précisent certaines nuances, et ils offrent d’ailleurs le plus rare agrément. On se demande même si son esprit mobile et inquiet n’est pas plus à l’aise dans ces courts essais que dans des compositions plus étendues.

Les trois premiers, le Traité du Narcisse, la Tentative amoureuse et El Hadj, appartiennent à la période où M. André Gide était sous l’influence de l’école symboliste. Ce sont les plus ardus : les trois derniers sont beaucoup plus accessibles, et si l’on veut s’initier progressivement, on pourra commencer par la fin, quitte à reprendre ensuite l’ordre chronologique. Bien entendu, ces « traités » ne sont pas des exposés de doctrine, en termes abstraits et dogmatiques, mais des contes ou des dialogues philosophiques : c’est ce qui les rend légèrement obscurs. Il faut retrouver l’idée sous le symbole. Les choses se compliquent, lorsqu’un même écrivain est à la fois un artiste et un penseur. Mais ce mélange, du reste peu fréquent, est bien savoureux.

Le Traité du Narcisse s’enveloppe d’un hermétisme mallarméen. Narcisse sent que son âme est adorable, mais voudrait en connaître la figure sensible et cherche un miroir. Il s’arrête au bord du fleuve du temps, regarde les apparences qui s’y reflètent, qui passent et fuient et recommencent toujours, comme si elles s’efforçaient vers une perfection première et malheureusement perdue. Cette perfection a existé dans le paradis terrestre, chaste éden, jardin des idées : mais Adam s’est ennuyé de cette splendide immobilité ; d’un geste, il a détruit la féerie idéale et fait naître la vie. Le rôle du poète est maintenant de discerner sous le flot du réel les archétypes paradisiaques qui s’y cachent désormais. Narcisse, se mirant dans l’eau courante, ne saurait toucher son image sans en brouiller les contours, et ne peut que la contempler à distance. Comme Mallarmé, M. André Gide supprime les transitions et les enchaînements logiques. On est par instants un peu dérouté. En somme, cette théorie est fort platonicienne et par conséquent assez claire. Nous n’avons aucune connaissance directe de rien, pas même de notre âme ; mais toute réalité est symbolique, tout n’est que symbole. Voilà, je crois, ce qu’a voulu dire M. André Gide.

La Tentative amoureuse, ou le Traité du vain désir, est un petit conte délicieux, mais qu’il est impossible de résumer. C’est une série de croquis, pittoresques et psychologiques, dont le charme ironique et poignant réside surtout dans le style et le choix des détails. Luc rencontre Rachel, à la lisière d’une forêt, non loin de la mer, un matin de printemps. Ils s’aiment, ils sont heureux presque tout l’été, et se séparent à l’automne. C’est tout. La première inquiétude vint à Rachel, lorsqu’elle sentit que Luc commençait à penser. La joie est brève, et l’attrait de la vie immense ne permet point de s’attarder à l’amour. Un incident décisif et avant-coureur de la rupture est une promenade où les deux amants marchent silencieux, préoccupés, parce que cette fois ils ont un autre but qu’eux-mêmes. Ils ne réussissent pas à entrer dans le parc qu’ils voulaient visiter. Mais peu importe. C’est peut-être le mirage d’une activité décevante qui les séparera : la séparation n’en est pas moins inévitable. « Deux âmes se rencontrent un jour, et, parce qu’elles cueillaient des fleurs, toutes deux se sont crues pareilles. Elles se sont prises par la main, pensant continuer la route. » Illusion ! Chacune continuera solitairement la sienne. Chacune cède à sa nature et à l’attrait du nouveau. M. André Gide veut qu’on se quitte tout naturellement et sans larmes, l’histoire étant achevée. Quelle mélancolie dans cette placidité de surface ! Un dénouement de tragédie est moins profondément triste. « Levez-vous, vents de ma pensée, qui dissiperez cette cendre ! » conclut M. André Gide. Magnifique stoïcisme intellectuel, d’une qualité morale bien supérieure aux fameux « orages désirés » de René. Mais cette cendre ne se laisse pas dissiper si commodément et il advient que les plus énergiques volontés y échouent.

El Hadj est l’histoire ultra-symbolique d’un prophète qui console par de pieux mensonges et ramène dans sa ville un peuple égaré dans le désert à la recherche d’un Canaan chimérique [à la suite] d’un prince mystérieux, toujours [caché] dans sa litière ou sous sa tente et dont personne n’a pu voir le visage. Seul le prophète a fini par être admis auprès du prince, mais plus il l’approchait, plus le prince dépérissait : on ne peut pourtant avouer au peuple qu’il est enfin mort, si tant est qu’il ait jamais vraiment existé. On devine que ce prince, c’est la foi, qui mobilise les nations et déplace les montagnes, mais s’accommode mal des curiosités indiscrètes. Cette histoire sent un peu le fagot. Mais le style est d’un lyrisme biblique.

Philoctète ou le Traité des trois morales est un drame philosophique, qui met en présence Ulysse, ou la raison d’Etat, Néoptolème, ou la pitié, Philoctète, ou la vertu esthétique et nietzschéenne, qui nous invite à nous dépasser nous-mêmes, sans souci d’utilité, sans considération du prochain, pour la beauté du fait et par l’amour de l’art, si l’on ose s’exprimer ainsi. On sait que, dans Sophocle, Philoctète ne renonce à sa rancune que sur l’intervention d’Héraklès. M. André Gide lui prête une générosité spontanée, dictée par les motifs que je viens d’indiquer. C’est cette morale de Philoctète qui a toutes les sympathies de notre auteur, foncièrement individualiste, mais idéaliste aussi. Cette moderne paraphrase de l’antique est rigoureusement conçue. L’écriture est moins poétique que dans les traités précédents, mais ferme et pénétrante.

Bethsabé, autre petit drame, nous ramène à la poésie de la Bible, dont M. André Gide s’approprie élégamment la grandeur imagée. L’idée est encore tout à fait intéressante. Lorsque le roi David a commis cet odieux abus de pouvoir d’enlever la femme de son pauvre et dévoué serviteur Urie, il est déçu, non que Bethsabé ne soit merveilleusement belle et délectable, mais ce que le puissant souverain avait envié, ce n’était pas seulement Bethsabé, c’était tout l’ensemble de ce qui constituait l’humble bonheur d’Urie, c’est-à-dire évidemment la sincérité de l’amour et la simplicité du cœur. Cela, rien ne peut le lui donner. Il renvoie Bethsabé et se flatte qu’Urie ignorera tout. « Car la trace du navire sur l’onde, de l’homme sur le corps de la femme profonde, Dieu lui-même ne la connaîtrait pas. » Mais Urie a été tué au siège de Raba, par la faute d’un courtisan qui, croyant plaire à David, a exposé ce brave à l’endroit le plus périlleux. Un premier crime engendre toujours une série de désastres. Et le vieux roi, qui ne peut plus supporter la vue de Bethsabé en deuil, sera désormais obsédé de remords.

Le Retour de l’Enfant Prodigue, variation sur le thème de la parabole évangélique, exprime une fois de plus l’incoercible individualisme de M. André Gide. Sans doute, M. Gide ne blâme pas le prodigue d’être rentré dans la maison paternelle, puisqu’il était malheureux et fatigué. Vous entendez bien que cette maison paternelle représente les conservatismes et les traditionalismes politiques et religieux. Tout cela est excellent pour les faibles. Les forts ont le droit et peut-être le devoir de s’en passer. « J’aime, disait ailleurs M. Gide, ce qui met l’homme en demeure de périr ou d’être grand. » Il recommande de vivre dangereusement, si on le peut, selon la formule de Nietzsche. « Vous ai-je vraiment quitté ? dit le prodigue. Père, n’êtes-vous pas partout ? Jamais je n’ai cessé de vous aimer… — Toi, l’héritier, le fils, pourquoi t’être évadé de la Maison ? — Parce que la Maison m’enfermait. La Maison, ce n’est pas vous, mon père… Vous, vous avez construit toute la terre, et la Maison, et ce qui n’est pas la Maison. La Maison, d’autres que vous l’ont construite ; en votre nom, je le sais, mais d’autres que vous… » Il ne s’accordera jamais avec son frère aîné, qui personnifie le joug et l’orthodoxie étroite. A sa mère, qui lui parle avec tendresse, il avoue : « Rien n’est plus fatigant que de réaliser sa dissemblance. Ce voyage à la fin m’a lassé. » Il a été réduit à servir d’autres maîtres : il a préféré rentrer au bercail et servir du moins ses parents. C’est un vaincu. Il est résigné, mais non persuadé. Et il ne décourage point son frère cadet de tenter à son tour la même aventure ; il lui souhaite seulement plus de force et plus de chance. L’horreur de toute contrainte, de toute entrave, de toute limitation [mots illisibles] avait tout M. André Gide. Il a été tenté de continuer comme tant d’autres ; il n’a pas pu s’y résoudre. « On m’attend. Je vois déjà le [mot illisible] qu’on apprête… Arrêtez ! Ne dressez pas si vite le festin ! » On considérera peut-être les principes de M. André Gide comme purement négatifs ; mais il ne les a pas rectifiés depuis vingt-deux ans. Cet ami du changement montre un esprit de suite bien exceptionnel. C’est peut-être qu’il est resté jeune. Peut-être ses origines normandes expliquent-elles ses instincts nomades. Au surplus, on a tellement insisté en ces dernières années sur la nécessité des disciplines, qu’il n’est pas mauvais que la thèse contraire garde quelques défenseurs. La vérité comporte des aspects divers, dont aucun ne doit être sacrifié. M. André Gide contribue entièrement pour sa part à l’équilibre entre la littérature et de l’esprit public.

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