L’Art moderne

25 mai 1913

 

Francis de Miomandre

 

Réflexions sur les Traités de morale d'André Gide (1)

 

Je ne les connaissais pas tous. Ainsi j’ignorais Bethsabé. Et j’avais très mal lu le Retour de l’enfant prodigue. Je crois même que je n’y avais absolument rien compris. Je ne sais quoi m’y avait irrité à tel point, que l’intelligence du reste m’avait été refusée.

Il fut un temps où cette incapacité de tout saisir dans une œuvre m’impressionnait fort et me troublait. Aujourd’hui, je l’envisage comme une nécessité cérébrale. Et puis, beaucoup de choses qui me semblaient exaspérantes alors, je les accueille aujourd’hui d’une âme plus sereine. Tout de même, André Gide n’est pas un auteur pour tout jeunes gens. L’enthousiasme qu’ils éprouvent pour lui n’est pas une preuve contre moi, au contraire. Ils s’exaltent sur certains points, mais s’ils saisissaient le sens du tout, ils seraient déconcertés. Tant de rétorsion n’est pas à leur usage : lorsqu’ils entrent dans une idée c’est tête baissée, mauvaise attitude pour se réserver une sortie.

Quand je dis que j’ai lu les autres traités : Narcisse, la Tentative amoureuse, El Hadj, Philoctète, je ne veux pas dire, hélas ! que je me les rappelle. Et la preuve, c’est qu’ils m’ont paru tout neufs. Outre ma mauvaise mémoire, cela tient sans doute à la qualité du style chez M. André Gide : si chargé de pensée qu’on n’a jamais fini de l’épuiser. Je crois que tout le monde peut refaire l’expérience : avoir lu ces essais il y a dix ans et les relire aujourd’hui, c’est connaître deux œuvres, la même pourtant. Mais elle était de jeunesse alors et la voici, sans qu’on y ait rien changé, de maturité.

M. André Gide a connu fort jeune, presque encore adolescent, le sérieux, l’attentif, le tendu de l’âge mûr, et une certaine austérité de pensée qui lui est tout à fait particulière ; par contre il a gardé dans l’âge mûr et il conservera toujours une inquiétude et une ardeur qui chez la plupart des hommes sont des fleurs fragiles, vite transmuées en fruits de satisfaction et d’inertie… Alors, on peut dire qu’il est le plus constant de nos écrivains ; tout en étant fort varié, il reste toujours pareil. Rien d’ailleurs n’est plus fécond qu’une forte pensée : unique, elle prend mille masques et se place selon mille attitudes. Protée, après tout, n’est jamais qu’un être.

Mais il est insaisissable. Ainsi M. André Gide. En parlant de lui, je suis forcément amené à énoncer quelques définitions. Cela me contrarie. Car, plus je définis, plus j’oublie, plus j’abandonne. Je n’ai jamais aimé écrire sur M. André Gide à cause de cette difficulté : la contradiction qu’il y a entre l’émotion confuse et humaine que je ressens à le lire et les phrases nettes et livresques qui tentent de la dire m’agace. Je ne puis vraiment communiquer mon plaisir qu’à un ami, dans une lecture à haute voix, parce que je puis à toute minute m’interrompre, me lever, commenter, rappeler la phrase d’avant, enfin me livrer à l’agitation extrême où le contact de cette magnétique pensée me jette.

J’admire le courage d’un écrivain comme M. Jacques Rivière qui n’a pas craint de s’attaquer à Protée. Quelle méthode ! D’autant plus méritoire que sa sensibilité était au moins aussi vive que la mienne. Mais son intelligence sut la maîtriser.

Tous les livres peut-être, — en tous cas sûrement les traités — de M. André Gide tournent autour de cette idée maîtresse ; le conflit du désir et de la volonté. Et pour ceux qui ne verraient dans la volonté qu’un mode, qu’une forme rectifiée du désir, disons : orgueil. Et c’est absolument le même combat.

Rien au monde n’a tant frappé l’imagination de M. André Gide que le désir et sa force. D’un pôle à l’autre, son œuvre oscille, livre après livre, entre l’acceptation épanouie, joyeuse, volontaire, enivrée, de ce désir, et sa renonciation. Mais on n’habite pas impunément ces deux domaines sans remporter sur soi dans chacun un peu de l’atmosphère de l’autre. Dans le royaume du détachement, il conserve un regret physique et un trouble constant des joies abandonnées, et dans celui du désir satisfait le hante le remords non pas même toujours d’un devoir inaccompli, mais celui d’une noble attitude non tentée. L’inquiétude est la force vivante, le [fluide] qui attire cette âme d’un lieu dans l’autre, indéfiniment. Ce drame psychologique est d’ailleurs si profondément humain, tellement nôtre, qu’il n’y a pas de raison pour en arrêter l’action ; elle est continue et toujours aussi passionnante.

Remarquez que M. Gide n’en est encore qu’à la phase du moraliste et du psychologue. Si, demain, il entre dans le roman, un monde nouveau peut s’ouvrir.

Le désir ! Tantôt il en fait simplement la critique, comme dans Bethsabé. Qu’est-ce que Bethsabé, pour David ? La forme tangible et vivante de son désir. Mais pourquoi est-elle son désir ? Parce qu’elle lui est apparue au moment favorable, dans les circonstances dont chacune, obscurément, le touche : la fontaine, le jardin, la nuit. Toutes choses qu’il synthétise dans la personne de Bethsabé, mais qu’il ne pourra tout de même pas retrouver sur elle lorsqu’il la possédera.

 

Ramène (dit-il à [Joab]) à présent cette femme

Dans le petit jardin du [Holien]

Tout irait bien si je ne désirais rien qu’elle

Mais…

 

Et plus loin, resté seul, il ajoute :

 

L’action qu’en plein soleil les yeux de la chair voyaient belle,

Malheur à qui, la nuit, avec l’œil de l’esprit la revoit !

A qui ne s’endort pas au sommet de l’action sitôt faite.

Mais qui, dans l’ombre, la remémore sans cesse

Ainsi qu’avec ses mains, pour le reconnaître, caresse

Un aveugle le visage de l’homme qu’il aimait.

 

Et ceci, admirable, à la fin du drame :

 

Je ne la désirais qu’avec l’ombre de son jardin,

Ce que je désirais, c’était la paix d’Urie parmi ces choses.

 

Cependant, cette certitude effrayante que le bonheur n’est pas dans le désir, ni rêvé puisqu’on veut l’accomplir, ni accompli puisqu’il s’évanouit alors, cette certitude n’empêche pas que le désir ne vienne troubler l’homme de volonté et de travail jusque dans sa retraite la plus hautaine et lui murmurer le vieux chant de la vanité du travail et de la volonté. Que faire pour le tromper, sinon écrire des rêves, des rêves de bonheur ?

Je cite, tout entière, cette caractéristique préface de la Tentative amoureuse :

 

Nos livres nauront pas été les récits très véridiques de nous-mêmes, mais plutôt nos plaintifs désirs, le souhait d’autres vies à jamais défendues, de tous les gestes impossibles. Ici j’écris un rêve qui dérangeait par trop ma pensée et réclamait une existence. Un désir de bonheur, ce printemps, m’a lassé : j’ai souhaité de moi quelque éclosion plus parfaite. J’ai souhaité d’être heureux, comme si je n’avais rien d’autre à être ; comme si le passé pas toujours sur nous ne triomphe ; comme si la vie n’était pas faite de l’habitude de sa tristesse, et demain la suite de hier, comme si ne voici pas aujourd’hui mon âme s’en retourne déjà vers ses études coutumières, sitôt délivrée de son rêve.

Et chaque livre n’est plus qu’une tentation différée.

 

C’est un véritable geste conjuratoire que d’écrire ainsi l’illustration du mot si profond de Goethe :

« Poésie, c’est délivrance ». Et l’on se délivre en écrivant et du regret que laisse la vie expérimentée et du désir que laisse la vie rêvée.

Le désir ! Et dans Le Retour de l’enfant prodigue nous le verrons réduit à son mouvement essentiel, à ce geste de prendre mais sans toucher, sans garder. Par chacun des membres de la famille est tour à tour interprétée l’action qui éloigna da la maison l’aventureux jeune homme. Il est tout naturel donc que le père y voie la paresse, puisqu’il est le maître d’une maison dont le travail de tous et surtout de l’enfant assure le maintien. L’austère frère aîné, qui, lui, a réduit toutes ses velléités, accuse l’orgueil et secrètement jalouse celui qui eut le courage de courir le risque. Toute tendresse, la mère, après avoir dit son bonheur à retrouver le transfuge, avoue ses alarmes : elle craint que le cadet, ébloui par le prestige de l’aventure, ne veuille imiter l’exemple funeste, et fait jurer au jeune homme qu’il en dissuade l’enfant. Mais le puîné veut partir. Et c’est en vain que le prodigue lui parle des déceptions de ce triste voyage. Puisque c’est la fuite qui l’attira et, précisément, dépouillée de tout autre attrait, l’inquiétude.

 

Regarde (dit le puîné au prodigue) sur la table, à mon chevet, là, près de ce livre déchiré.

Je vois une grenade ouverte.

C’est le porcher qui me la rapporta l’autre soir, après n’être pas rentré de trois jours.

Oui, c’est une grenade sauvage.

Je le sais ; elle est d’une âcreté presque affreuse ; je sens pourtant que si j’avais suffisamment soif, j’y mordrais.

Ah ! je peux donc te le dire à présent : c’est cette soif que dans le désert je cherchais.

Une soif que seul ce fruit non sucré désaltère.

Non ; mais il faut aimer cette soif.

Tu sais où le cueillir ?

C’est un petit verger abandonné, où l’on arrive avant le soir. Aucun mur ne le sépare plus du désert. Là coulait un ruisseau ; quelques fruits demi-mûrs pendaient aux branches.

Quels fruits ?

Les mêmes que ceux de notre jardin, mais sauvages. Il avait fait très chaud tout le jour.

 

Les mêmes que ceux de notre jardin ! Quelle profonde sagesse désespérée habite en ces paroles ! Toute la vie est là : garder cette soif, l’aimer tout en sachant que les fruits du désert vers lesquels nous marchons, ayant tout abandonné pour eux, sont les mêmes que ceux du jardin !…

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