Revue Critique des Idées et des Livres

[1913]

 

[Anonyme]

Contes philosophiques d’André Gide

 

L’irritation un peu vive à laquelle nous a souvent contraint ici la critique de M. André Gide ne nous empêchera pas de goûter ses qualités de romancier et de conteur ; elles sont fines et rares. Si la longue nouvelle d’Isabelle nous a déçus, nous nous souvenons de la Porte étroite comme d’une œuvre pure à laquelle ne manquait qu’une direction moins inquiète. Nous nous souvenons, c’est mal dire : car la Porte étroite se relit. On me répondra, d’ailleurs, que cette inquiétude fait l’attrait de tous les livres de M. Gide. Il me semble pourtant reconnaître une âme plus ferme, un tour plus décidé dans ce Retour de l’enfant prodigue qu’il vient de rééditer, avec cinq autres petits traités. (1)

Ame peureuse devant les choses, penchée toujours sur sa propre fragilité en même temps que tourmentée, rongée, du souci d’un absolu de morale, M. André Gide est mal fait pour créer des personnages de roman : Alissa et Jérôme sont des ombres harmonieuses qui se cherchent autour de trois ou quatre sentiments d’où naît l’émotion du livre. Car devant un sentiment, son don de sympathie profonde et son expérience morale triomphent, avec sa curiosité psychologique, qui va jusqu’au pervers, avec sa langue, qui est souple, pliante, caressante. Et même, il s’est donné une si attentive culture, son style classique, d’autre part, le retient si nettement dans l’abstrait, qu’en dépit de son « génie » féminin, il est un des rares écrivains d’aujourd’hui qui sachent ce que c’est qu’une idée. En 1891, le conte philosophique était à la mode ; on voit que M. Gide avait de quoi s’y risquer.

Je ne crois pourtant pas qu’on trouve des idées sous cette jolie couverture blanche aux titres pourpres. Voltaire et M. Anatole France nous expliquent le monde, ils nous en donnent une figure générale. Tout différent est M. Gide, qui y jette le souffle d’une passion religieuse. Effort d’un cœur religieux, telle est la matière qui bout au secret de ce petit livre et d’où montent des fumées qui prennent toutes sortes de silhouettes, mais toutes fort bien dessinées. Ce dessin est beau, il est de traits classiques. Je crains que la substance n’en soit faite d’une sorte de frénésie protestante.

« Aucunes choses, dit M. André Gide au terme d’un de ses contes, aucunes choses ne méritent de détourner notre route ; embrassons-les toutes en passant ; mais notre but est plus loin qu’elles — ne nous y méprenons donc pas ; — ces choses marchent et s’en vont ; que notre but soit immobile — et nous marcherons pour l’atteindre. Ah ! malheur à ces âmes stupides qui prennent pour des buts les obstacles. Il n’y a pas des buts ; les choses ne sont pas des buts ou des obstacles — non, pas même des obstacles ; il les faut seulement dépasser. Notre but unique, c’est Dieu ; nous ne le perdrons pas de vue, car on le voit à travers chaque chose. Dès maintenant nous marchons vers Lui… » Soit ! mais il y a dans l’Enfant prodigue un dialogue entre le fils repenti et le père où je ne puis me retenir d’imaginer que la Maison n’est autre que l’Eglise catholique :

 

Mon fils, pourquoi m’as-tu quitté ?

Vous ai-je vraiment quitté ? Père ! n’êtes-vous pas partout ? Jamais je n’ai cessé de vous aimer.

N’ergotons pas. J’avais une maison qui t’enfermait. Elle était élevée pour toi. Pour que ton âme y puisse trouver un abri, un luxe digne d’elle, du confort, un emploi, des générations travaillèrent. Toi, l’héritier, le fils, pourquoi t’être évadé de la Maison ?

Parce que la Maison m’enfermait. La Maison, ce n’est pas Vous, mon Père.

C’est moi qui l’ai construite, et pour toi.

Ah ! Vous n’avez pas dit cela, mais mon frère. Vous, vous avez construit toute la terre, et la Maison et ce qui n’est pas la Maison. La Maison, d’autres que vous l’ont construite ; en votre nom, je sais, mais d’autres que vous.

 

C’est le mérite de ces mythes qu’on peut les interpréter selon divers plans, quoique nécessairement dans une même direction générale. Église catholique, ordre social, tradition esthétique, je veux bien que la Maison soit tout cela : M. Gide pense, avec l’enfant prodigue, non seulement qu’elle ne renferme pas le beau et le bien, mais qu’une vertu existe, qui lui échappe et qui est plus précieuse que tout : la volonté solitaire, cherchant sa raison en elle-même et trouvant en elle-même sa récompense. Cette volonté vertueuse ne rejette pas que les voluptés, ne méprise pas que les humbles liens terrestres de l’humanité ; elle va jusqu’à se mettre au-dessus de la patrie et des dieux. Le protestantisme émancipé aboutit à la pure anarchie.

L’enfant prodigue n’est revenu au foyer, en somme, que par lâcheté ; il en fait l’aveu à son père. Pour braver l’inconfort, persévérer dans l’inconnu, il fallait trop de courage. Il a cédé. Mais son jeune frère aura sans doute plus de chance?

 

Quoi ! ce que je n’ai pas pu faire, tu le feras ?

Tu m’as ouvert la route, et de penser à toi me soutiendra.

A moi de t’admirer : à toi de m’oublier, au contraire. Qu’emportes-tu ?

Tu sais bien que, puîné, je n’ai point part à l’héritage. Je pars sans rien.

C’est mieux.

Que regardes-tu donc à la croisée ?

Le jardin où sont couchés nos parents morts.

Mon frère… (et l’enfant, qui s’est levé du lit, pose, autour du cou du prodigue, son bras, qui se fait aussi doux que sa voix) — Pars avec moi.

Laisse-moi ! laisse-moi ! je reste à consoler notre mère. Sans moi, tu seras plus vaillant. Il est temps à présent. Le ciel pâlit. Pars sans bruit. Allons ! embrasse-moi, mon jeune frère : tu emportes tous mes espoirs. Sois fort ; oublie-nous : oublie-moi. Puisses-tu ne pas revenir…

 

J’avoue ne pas comprendre. Que le fils prodigue sente trop que la Maison n’est pas tout l’univers, et qu’il imagine malgré lui d’autres cultures, d’autres terres et des routes non tracées, c’est fort bien. Loin de moi l’idée de lui reprocher d’avoir changé l’or en plaisirs, les préceptes en fantaisie et d’avoir poursuivi une ferveur nouvelle. Mais qu’a-t-il fait de tout ce beau superflu ? Et n’a-t-il pas dissipé son bonheur ? Ecoutez la réprimande du frère aîné :

 

Mon frère, l’indiscipline a été. De quel chaos l’homme est sorti, tu l’apprendras, si tu ne le sais pas encore. Il en est mal sorti ; de tout son poids naïf, il y retombe dès que l’Esprit ne le soulève plus au-dessus. Ne l’apprends pas à tes dépens : les éléments bien ordonnés qui te composent n’attendent qu’un acquiescement, qu’un affaiblissement de ta part pour retourner à l’anarchie. Mais ce que tu ne sauras jamais, c’est la longueur de temps qu’il a fallu à l’homme pour élaborer l’homme. A présent que le modèle est obtenu, tenons-nous-y. « Tiens ferme ce que tu as », dit l’Esprit à l’Ange de l’Eglise, et il ajoute : « Ce que tu as, c’est ta couronne, c’est cette royauté sur les autres et sur toi-même. Ta couronne, l’usurpateur la guette ; il est partout ; il rôde autour de toi, en toi. Tiens ferme, mon frère ! Tiens ferme.

 

Le frère aîné a tort de dire : « Tenons-nous-y », et j’aimerais que le prodigue répondît : « Eh bien, j’obéis, je garde ce domaine soumis ; mais adjoignons-lui toutes les nouveautés que je rapporte. » Hélas ! le prodigue n’a plus sa tête à lui, il a perdu sa raison. Il laisse partir le puîné sans le faire profiter d’une parcelle de son expérience malheureuse. Il l’envoie tracer son sillon aux champs de l’universel inconnu et de la liberté infinie : mais qui moissonnera ? Personne, puisqu’il lui dit : « Ne reviens pas, oublie-nous. » Et y aura-t-il même le moindre sillon tracé ? Un geste dans le vent…

Au sens moral, au sens social, au sens esthétique, le mythe de l’enfant prodigue, tel que le raconte M. Gide, me semble donc également vain. Je n’en suis que plus à l’aise pour en louer la sobre et noble tenue. Il faut le lire. La réprimande du père, celle de la mère, sont de la plus belle langue française. J’admire comme M. André Gide sait allier dans sa langue, à l’antique et nécessaire substance de notre style, des éléments neufs et vivifiants. Que n’a-t-il formé sa sagesse d’un aussi heureux mariage !

 

(1)   Le Retour de l’enfant prodigue, précédé de cinq autres traités : Traité du Narcisse, Tentative amoureuse, El Hadj, Philoctète, Bethsabé. (Nouvelle Revue française.)

Retour au menu principal