Le Feu

[1909]

 

[Anonyme]

 

La porte étroite, par André Gide. Mercure de France.

 

Je remercie le hasard qui m'a fait lire après les Révélées, la Porte étroite. Oh ! le beau livre, et comme il vous laisse l'impression du chef d'œuvre. Oui du chef-d’œuvre... et je ne m'adresse pas ici aux lecteurs de Prévost, Corday, etc... mais à ceux qui ont sur la table, à portée de leur main, Dominique ou Adolphe.

L'intrigue est impossible à raconter. Quand je vous aurais dit que la Porte étroite est l’histoire d'un jeune homme et d'une jeune fille qui s'aiment… qui se séparent et qui ne veulent pas du bonheur commun, parce qu'ils sont encombrés par les scrupules que le protestantisme sème dans les âmes, je vous aurais fort mal renseignés, j'aurais trahi Monsieur Gide et laissé dans l'ombre une infinité de détails qui donnent à ce livre son âpreté et son prix.

Dès les premières pages, nous assistons à un roman d'amour. Cela est simple, presque banal... mais, de chapitre en chapitre, le ton se hausse, une angoisse naît qui vous prend à la gorge et vous fait haïr les influences qu'ont subies Jérôme et Alissa. Et nous ne savons pas d'où vient cette angoisse. Nous n'assistons à aucune catastrophe. Nous ne comprenons pas bien ce qui se passe dans l'esprit des personnages... Quelqu'un s'est élevé entre leur amour : c'est Dieu... Et le drame muet atteint à une intensité incroyable... Tout est confus, trouble, inquiétant. Nous sommes pris, tentés de nous écrier : « Alissa pourquoi agissez-vous ainsi !... Vous aimez Jérôme, il vous aime... soyez heureux... Quel poison avez-vous donc dans l'âme ?... Quelle sorte de bonheur pensez-vous donc trouver hors du bonheur de tous ?... Pour être plus digne de Jérôme, vous l’aimez en Dieu ! et vous le tuez et vous vous tuez ! »

Les derniers chapitres du roman sont composés par le journal d'Alissa. Ils jettent brusquement une éclatante lumière sur tout ce qui nous avait paru obscur pendant le récit...

Alissa a une sœur. Elle sent que cette sœur plus jeune aime Jérôme. Elle veut se sacrifier. Elle met le sacrifice au-dessus du bonheur... Et cette idée s'implante dans son âme, la ravage, l'exalte, la dénature. Elle se sacrifie mais elle ne procure pas le bonheur à celle pour qui elle se sacrifie et qui épouse un homme qui la fait vivre résignée et presque heureuse selon les lois ordinaires.

A quoi a servi le sacrifice d'Alissa ? A rien, si ce n'est à détruire l'existence de tous ceux qui l'entouraient.

La Porte étroite est un violent pamphlet contre le protestantisme. En d'autres temps on aurait discuté ce livre, il est assez riche d'émotions et de pensées. Et quelle simplicité ! Quelle maîtrise dans le choix des détails et dans le style qui est celui des vrais classiques ! Quel beau langage emploie M. Gide :

Certes, toutes les qualités de cette œuvre ne sautent pas aux yeux brutalement. Ce n'est pas la violence des événements qui nous frappe. Comme je l'ai dit, ils sont insignifiants, en apparence. Mais ils retentissent en vous avec une force dont nous ne pouvons pas nous défendre. Les scrupules qui pèsent sur Alissa et Jérôme vous remplissent, vous aussi, d'un malaise, d'une inquiétude qui grandissent et qui éclatent enfin, à la dernière ligne du livre, lorsque l'auteur a mis sous vos yeux le cœur nu d'Alissa.

Oui, la Porte étroite, est un admirable livre ! Le sujet est de la catégorie des beaux sujets. Il est simple. Il est suffisamment général pour toucher tous les esprits, toutes les consciences torturées par des aspirations inhumaines ! Il est traité avec une sûreté et un art remarquables. Pas d'inutilités, pas de longueurs, pas de défaillances. Chaque scène ajoute son ombre, son inquiétude, et cela, par un mot, un geste, un silence, par tous les moyens qu'emploie l'art véritable qui a le dédain du clinquant et l'horreur de la vulgarité dont nous sommes gorgés jusqu'à en avoir la nausée.

Il est curieux de voir M. Gide, après l’Immoraliste et les Nourritures Terrestres revenir aux problèmes qui l'intéressaient, il y a une quinzaine d'années, alors qu'il écrivait le Voyage d’Urien et surtout les Cahiers d'André Walter.

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