XIXe Siècle

27 novembre 1909

 

Eugène Hollande

On pourrait croire que les thèmes de roman, qui ne sont pas en nombre illimité, doivent finir par s'élimer comme une étoffe trop usagée ; que le genre même du roman doit en venir bientôt à te lassitude, à la satiété des lecteurs : Ne retrouvent-ils pas toujours dans le dernier livre lu tout ce que leur mémoire a retenu des autres ?

 

LE ROMAN MODERNE

 

Les auteurs eurent, en d'autres temps, la ressource de varier les milieux ; ils ne l’ont plus. Toutes les classes de la société, les mœurs de toutes les latitudes, la physionomie de tous les temps ont été mises en fiction. L’angle sous lequel les choses, au fond les mêmes, ont été vues et montrées a pu changer ; mais comptez les espèces différentes qu'on a dues à ces changements de position de l'objet : quatre ou cinq ! Le roman romanesque, le premier en date, le roman idéaliste, le roman réaliste, le roman satirique, le roman psychologique ; quelquefois un mélange plus ou moins heureux de tous ceux-là dans un seul. C'est là un cercle dans lequel romanciers et lecteurs paraissent fatalement enfermés.

Ajoutez, si vous le voulez, que l’écrivain est dans chacune de ces catégories, je m’excuse des barbarismes que je vais écrire, qu’il est dis-je, « subjectif », ou « objectif », qu'il met ou ne met pas, ou tâche à ne mettre pas sa personne au premier plan de son récit, et nous aurons épuisé toutes les combinaisons possibles dans lesquelles il cherchera l'originalité, si elle n'est déjà en lui grâce au seul élément de l'art qui reste individuel, incommunicable par des procédés : le style, le mode propre de sentir, de penser, d'exprimer. Tout le reste s’acquiert.

 

LE PUBLIC HÉSITE

 

Le public, aujourd’hui, ne le sait que trop, et la fantastique production dont on le sature se trouve nécessairement prévenu, d'avance rebuté. Pourtant une œuvre rare, de temps à autre, parait, où l'on est tout étonné, combien agréablement étonné ! non pas d’éprouver la nouveauté de quelque forme inconnue de la littérature, mais de prendre un intérêt comme rajeuni à quelqu'une des éternelles aventures de la vieille humanité. Celui qui nous les conte a certes une antécédence dans la famille littéraire. Vous nommerez, comme je le ferai moi-même tout à l’heure, à propos de deux livres, les maîtres auxquels [il est] apparenté. Mais c’est ressemblance, ce n’est pas réédition. Plus encore qu’il évoque, il se distingue. Il est original, en un mot, de la bonne manière, sans vouloir l’être. Après cela, vous le classerez, si bon vous semble, et direz, selon le cas, qu’il a fait œuvre idéaliste, ou réaliste, ou psychologique.

Presque dans le même temps, deux romanciers, par deux œuvres récentes, se tirent ainsi des rangs de la foule. Ils m’ont suggéré ces réflexions. le premier dont je parlerai est l’auteur de l’Inspirée. Il s’appelle Gabriel Sarrazin. Je me hâte de dire que ce nom n’est pas celui d’un inconnu. M. Gabriel Sarrazin a derrière lui un passé littéraire beaucoup plus qu’honorable. Auteur d’une très précieuse Histoire de la poésie anglaise, il a signé, en outre, trois beaux romans déjà : La Montée, Les Mémoires d’un centaure, Le Dernier Roi de la mer, remarquables par une inspiration élevée, généreuse, par la haute tenue d’un style tour à tour d’une éloquence ardente et forte, et d’une envolée superbement lyrique. Mais à vrai dire, étaient-ce des romans et non pas plutôt des poèmes, ces larges conceptions, fabuleuses ou légendaires, dont les héros passaient les proportions humaines ? Shelley, peut-être, les eût avouées. Un romancier en eût entendu autrement et l’affabulation et le style.

[…]

LA PORTE ETROITE

 

Tout différent, et d’une qualité non moins distinguée, est le livre de M. André Gide ; La Porte étroite. Ici, c’est [encore à un poète] que nous avons affaire, non plus à un poète épique ou lyrique, mais à un poète psychologique d’une incomparable subtilité. Son domaine est le monde intérieur, les plus secrets méandres du sentiment. Ne manquer pas d’apporter à la lecture de l’ouvrage une attention très appliquée, vous risqueriez de perdre votre guide. Ce serait double dommage : Vous n’entendriez plus qu’à demi, comme de loin, sa savante et délicate parole, et vous seriez mal instruits d’un des détours les plus surprenants par quoi des créatures humaines peuvent s’infliger à elle-mêmes un supplice raffiné, pour l’une des deux à la fin mortel.

Ce biais qu’elles prennent pour en arriver là, elles ne l’ont point inventé. C’est pourquoi, si l’auteur offre à notre curiosité compatissante un cas à coup sûr singulier, on ne peut le taxer du tout de psychologie arbitraire. Je serais tenté d’écrire que c’est un roman théologique. Disons plus clairement que M. André Gide y analyse une déviation mystique de l’amour.

Le point de départ est pris dans [l’ordinaire dont le mérite est] que ce n’est pas une conjoncture [inédite] qui veut qu’un jeune homme soit aimé de la sœur de la jeune fille qu’il aime. Mais l’aimée, par son éducation de chrétienne protestante et aussi par un penchant de son cœur, par une sorte d’orgueilleuse délectation, se plaît au sacrifice. Des raisons d’ordre d’abord tout humain, l’engagent à faire abnégation de son bonheur, en considération de sa sœur cadette. Elle ne sera pas heureuse, elle ne veut point l’être, que l’assurance ne lui soit donnée du bonheur préalable de cette dernière. Cette assurance à peu près obtenue, sa sœur s’étant résignée à un mariage que la sagesse approuve, un nouvel obstacle surgit, d’ordre mystique, celui-là insurmontable, car par le sacrifice, Alissa s’est approchée de Dieu. Elle n’a pas cessé d’aimer Jérôme, mais d’un [amour muselé par] la « charité ». Et elle s’imposera d’égaler la vertu de son ami à la sienne, par l’épreuve pareille du renoncement où elle souhaiterait de l’amener.

Or voici le tragique de cette histoire : Elle torture Jérôme, elle sait qu’elle le torture, sans que même il comprenne pourquoi, loin de répondre à son attente insensée ; et elle-même a si peu dépouillé sa chair vivante de femme qu’elle ne peut tenir la gageure de devenir un ange et qu’elle meurt, tuée par son cilice.

 

VIE ET OBSERVATION

 

Je vous assure que ce récit est infiniment attachant. Ne vous en étonnez pas, malgré l’austérité apparente du sujet.

Outre que beaucoup de détails charmants y portent de la grâce, les personnages vivent exactement [vus] dans la vérité de leur nature exceptionnelle. Ils vivent d’une vie émouvante, parce que, à travers les circonstances psychologiques spéciales, ils montrent à nu la douleur éternelle de l’amour malheureux. Le style, enfin, vraiment [mots illisibles] unit et fond en soi les qualités les plus exquises d’un Maurice et d’une Eugénie de Guérin que le Sainte-Beuve de « Port Royal » aurait conseillés, transposés dans le mode contemporain et personnel d’un écrivain capable, à chaque instant, de créer son expression.

On le voit, ce serait se tromper grandement – ce fut l’erreur naïve de maints jouvenceaux, voire barbons [infatués] – que de s’imaginer qu’un genre littéraire se dégrade et s’en va en ruine, à la manière d’une chose inerte. Il vit, au contraire, immortellement en se renouvelant, du dedans, sans manifestes ni fracas. Mais il y faut des dons qui furent de tous temps extrêmement rares, les dons des maîtres.

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