La Vie Heureuse

décembre 1909

 

[Anonyme]

  Quelques concurrents du prix " Vie Heureuse"

 

Le Jury du Prix Vie Heureuse a commencé ses réunions pour l’attribution de son prix annuel. Nous donnons un aperçu de quelques-uns des livres qui ont déjà été discutés. C’est par ces discussions que se prépare la décision. Cette décision, consécration définitive d’un talent nouveau, du moins pour le grand public, est, on le sait, un des grands événements littéraires de l’année.

 

Cette année, comme tous les ans, les chances de chacun des livres qui seront discutés par le jury du Prix Vie Heureuse, sont un objet de très vif intérêt. Citons les principaux ouvrages entre lesquels, jusqu'ici, l'attention et les suffrages sont partagés.

M. André Gide, dès ses premiers ouvrages, a été l'un des écrivains les plus écoutés d'une génération littéraire qui a produit les plus beaux talents d'aujourd'hui. Ces écrivains, qui ont aujourd'hui quarante ans, formèrent à vingt ans un groupe idéaliste. Puis la vie les a repris diversement : mais aucun n'est resté plus fidèle que M. Gide à la noblesse de sa première pensée.

Si son nom n'est pas de ceux, qui sont le plus familiers à ce qu'on nomme le grand public, il est celui d'un écrivain très noble et très pur. Le roman qu’il a publié cet été, La Porte étroite, est du très petit nombre de ceux qui dépeignent une conscience. Alissa a été témoin des désordres de sa mère; elle a été émue par le sermon d’un pasteur qui a engagé les fidèles à suivre la voie étroite de la perfection ; en même temps elle a aimé passionnément Jérôme, et cet amour, contrarié par le sacrifice, a encore ennobli sa pensée. Bientôt il n'existe plus d'obstacle entre les jeunes gens. Mais Alissa, en s'élevant si ardemment vers la sainteté, a dépassé son amour même, et elle est séparée de Jérôme par le chemin qu'elle a parcouru devant lui ; elle continue de l'aimer pourtant : « Lorsque j'étais enfant, dit-elle, c'est à cause de lui déjà que je souhaitais d'être belle. Il me semble à présent que je n'ai jamais « tendu à la perfection » que pour lui. Et que cette perfection ne puisse être atteinte que sans lui c'est, ô mon Dieu ! celui d'entre tous vos enseignements qui déconcerte le plus mon âme ». De cette dispute entre la vertu et l'amour, elle meurt. Ce qu'un tel conflit peut avoir de tragique, le livre sobre, exact et pathétique de M. Gide le fait vivement ressentir.

[…]

Retour au menu principal