Nouvelle Revue

[15 décembre 1909]

 

[Anonyme]

 

André Gide : La Porte étroite. (Mercure de France) — Les romans se font plus rares, d'année en année. Où est le flot de nouvelles passablement écrites, à idées littéraires, et cependant médiocres qui encombraient nos tables ? Le feuilleton ne se fait pas moins grossier que jadis, mais comme de la littérature, se met en volume, les rééditions à bon marché de succès connus accaparent les libraires, et la France se hâte de lire les romans qu'elle n'a pas lus. Alors, comme une fleur d'automne, parait un livre rare, précieux, admirable… Lisez-le, vous qui dites ne plus pouvoir lire de romans.

Voici une nouveauté douce comme une re-lecture. La langue d'André Gide est si imprégnée du grand siècle, elle a une noblesse si naturelle, un orgueil si aisé qu'il semble qu'on découvre un chef-d’œuvre oublié. On se dit que cette beauté si tendre n'est qu'une perversité de plus du goût moderne, et j'avoue que mon admiration pour André Gide fut souvent inquiétée par ce je ne sais quoi de malsain qu’enveloppait la dignité de ses œuvres précédentes. Mais ici le grand style est revêtement naturel d'âmes nobles. La tension vers le sublime, l'effort vers une vertu impossible, la vie craquant pour ainsi dire, tirée par une volonté surhumaine, c'est dans une exagération fatale mais non morbide, le prolongement de la plus naturelle et de la plus noble vertu, c'est la mort d'un bonheur qui ne vent pas déchoir, car tant de sacrifices, tant de dédain de la vie n'est-ce pas encore une joie, la plus vive, la plus voluptueuses peut-être de toutes les joies ?

Nous sommes encore pleins de cloîtres. On les ferme en dehors, on les ouvre en nous-mêmes. Que de gens promènent dans une vie parfois mondaine et brillante, plus généralement insignifiante, une âme aussi austère de moine qui ne se laisse pas toucher. Le jansénisme de l'art que professe André Gide n'est-il pas un des cas curieux de notre temps ? Si une œuvre telle que La Porte étroite exprime les plus nobles et ardus sentiments, est-on bien sûr que de tels êtres ne vivent pas tout près de nous, ignorés, et que ce roman ne déchire pas tout un coin de vie contemporaine ? Etres exceptionnels ? Il se peut, mais qu'en savons-nous ? Du dehors, devant ces âmes ravagées de sublimes — un étudiant, une vieille fille, une maman — du dehors, qui donc aurait vu ?…

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