La Flamme

[22] décembre 1909

 

[Anonyme]

 

La Porte Etroite, par andré gide. Edition du Mercure de France, Paris.

 

J'ai rarement lu œuvre plus belle et plus forte, je dirai même plus aristocratique. Il y a dans ce roman une étude approfondie et serrée des sentiments humains, non pas des sentiments ordinaires qu'on rencontre à tout venant dans la vie, mais de ceux qui germent dans les esprits nobles, dans certaines âmes d'élites que caresse un parfum de suave bonté et d'amour idéale. Une philosophie subtile et délicate germe dans l'âme de ses personnages et de ses héros. M. André Gide, avec un art merveilleux, avec une science psychologique remarquable, dissèque le cœur humain des principaux auteurs de son roman et l'étale à nos yeux débarrassé de tous faux apprêts dont il nous paraît être revêtu.

La Porte Etroite est un roman idéaliste par les sentiments exposés, mais réaliste par le développement de la trame, mais c'est un réalisme simple, puritain et quasi-patriarcal.

Toute l'essence capiteuse du livre me paraît contenue dans cette page magistrale où l'enthousiasme d'un des héros du roman « disposait du présent et de l'avenir. » Ne voyait-il pas déjà tout lui sourire. « Il voyait, racontait déjà nos doubles noces ; imaginait, peignait la surprise et la joie de chacun ; s'éprenait de la beauté de notre histoire, de notre amitié, de son rôle dans mes amours. » Et la rêverie continue, les illusions de la vie se tressent indifférentes et roulent d'abîme en abîme jusqu'à la désillusion, jusqu'au choc du cœur avec la fatalité, et l'héroïne mortellement atteinte, meurt avec le regret d'avoir laissé fuir le rêve au seuil de la réalité et plonge par sa mort l'amant platonique dans la torpeur inquiète du désenchantement.

M. André Gide est un artiste incomparable de beauté, d'élégance et d'harmonie, son style est fluide, sa phrase rythmique, sa pensée noble et synthétique laisse filtrer un éclair d'ironie qui renferme tout entier l'auteur de l'Immoraliste, sous un masque de scepticisme.

Mais combien agréable et douce est son ironie, elle ne pique pas mais on la sent quand même.

 

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