L’Ile Sonnante

[1910]

Michel Puy

Littérature et Protestantisme

N’est-ce qu'une mode ? Depuis dix ans, il n'est guère d'écrivain qui n'ait, quelque jour, crié son horreur du protestantisme. Les protestants eux-mêmes, dès qu'ils revendiquent une certaine liberté d'esprit, s'empressent d'exprimer le dégoût de leur contrainte confessionnelle : ils veulent s'échapper de la morale, ils éprouvent le besoin de croire à leurs sensations, de laisser s'épancher leur âme, de vivre de la vie pleine et équitable de leurs sens.

Tel que souvent on le dépeint et que parfois il se dévoile, le protestant soumet sa conduite à des règles très strictes qu'il rêve d'imposer à tous ; parce qu'il les observe, il se juge supérieur et il en déduit qu'il a le devoir de dominer. Il fait servir sa religion à lui donner de la puissance. Il est mené par le goût de l'intrigue et par un impitoyable arrivisme. Il sait se faire humble aujourd'hui, pour se ménager l'avenir. Il affecte de saper la hiérarchie pour atteindre le catholicisme, mais il la maintient jalousement quand elle lui crée des privilèges. Il flatte la manie égalitaire et démocratique des maîtres du jour et s'incline devant le pouvoir, mais vis-à-vis de ses inférieurs, il est autoritaire et discourtois. Avocat, fonctionnaire, industriel, quand il a réussi, il ne fait grâce à personne de sa situation ni de son rang. Il est âpre à l'argent et aux faveurs, avide de distinctions, prodigue des signes extérieurs de sa force. Il dénonce les œuvres de l'Eglise, mais il met tous ses efforts à faire bloc avec ses coreligionnaires. C'est une nécessité que tous les esprits libres s'unissent pour lui faire échec, car il est terriblement entreprenant, et il a cette traîtrise, alors que catholiques et juifs, dans la vie pratique, font abstraction de leur religion, de ne jamais oublier la sienne. A son foyer, il n'est pas tout à fait époux ni père, il est prêtre. Si l'épouse sensible a faim de la consolation des caresses, il ne les lui accordera que comme une pénitence à laquelle il se soumettra lui-même avec la fougue d'un tempérament solide et d'une conscience inexorable. Quand l'intelligence de l'enfant s'éveille, dans le charmant laisser-aller d'une vie en formation, il comprime et fausse son essor sous l'armature du devoir et de la raison. Il entreprend non seulement sur les siens, mais sur sa parenté la plus éloignée. De là l'hostilité de tant de jeunes protestants à l'égard de leur religion. Elle incarne pour eux toutes les contraintes et les hypocrisies qui, dès les premiers pas de l'enfant, tarissent ses joies les plus saines et les plus normales.

Nul écrivain n'a témoigné de plus d'ardeur que M. André Gide à se détacher des leçons de ses maîtres, pour suivre l’enseignement plus vrai qui dérive de notre existence physique et de l'exercice de nos facultés. Passions et sensualités, quel thème plus séduisant ? Ses sensations, par leur travail naturel, mettront l'homme en accord avec l'univers. M. Gide fut docile aux intuitions qu'elles provoquent, réveillant ce sens de la terre et du monde qui dort dans notre organisme. Nos désirs le plus souvent nous conseillent mieux que les morales. Avec ferveur, il résolut de leur obéir. Toutes les sensations, il voulut les éprouver ; il se donna à la nature et il admira et sa simple beauté extérieure et sa puissance et son opulence de formes et ses variations et cette poésie qui est en elle et qui toujours nous environne, mais que nous ne pressentons que par instants, parce que le plus souvent nous ne sommes ni assez neufs ni assez réceptifs, étant pris par toutes sortes d'activités, de préoccupations, de soucis moraux et d'idées acquises.

Il se grisait aussi de liberté ; à l'uniformité de la règle, qui paralyse la personnalité, il opposait tout ce qui est jeu et mouvement de l'intelligence, le goût de l'art, l'ironie et la gamme des sentiments, et ce qui fait le charme des entretiens, la naïveté à avouer ses travers, le badinage et une pointe de paradoxe avec laquelle on habille les vérités trop audacieuses, et ce qu'on appelle de l'esprit et qui n'est qu'une manière de parler en excluant tout ce qui est cliché et lieu commun, et sans tour solennel, sans pose, de dire tout sottement sa pensée.

Cette volonté de libération, il ne la limitait pas à la doctrine. De la philosophie ou de la morale pure, il l’étendait à la morale usuelle. Dans l’Immoraliste, il a raconté le plaisir d'agir sans se plier aux usages, d'admirer non ce qu'il est de convention de juger admirable, mais ce qui, dans nos actes, procède de l'instinct et qui est l'expression d'une force naïve et naturelle, ignorante des ménagements sociaux. Cet égoïsme dont les traits nous amusent chez des êtres que n'a point déformés l'éducation, nous brûlons parfois d'en favoriser l'épanouissement en nous-mêmes. Cela peut devenir un entraînement plein de délices de se délier des préjugés les mieux assis dans la société, d'échapper aux obligations qu'ils imposent, d'obéir à sa propre fantaisie dans sa conduite et à l'égard de soi-même et à l'égard des autres, et même dans la façon de gérer son patrimoine. On se donne l'illusion d'un bonheur nouveau, en s'affranchissant des contraintes inhérentes à la vie pratique telle que l'a conçue et organisée la sagesse des classes moyennes.

Mais les contraintes nous créent aussi un bonheur. Sur tout le temps de l'enfance pèsent et le fardeau des habitudes et la présence des choses : pourtant le souvenir ne nous en revient pas sans nous procurer la plus sauvage volupté. De sa jeunesse sévère, M. Gide sent monter une ivresse si forte qu'elle déborde de toutes parts de son livre nouveau, La Porte Etroite. Un jeune homme, Jérôme Palissier, doit se marier avec sa cousine, Alissa, qu'il a aimée tout enfant : il voit cette âme tendre et sérieuse s'ouvrir à lui ; entre eux s'établit une communion intellectuelle : ils lisent les mêmes livres et se communiquent leurs goûts, leurs pensées et leurs impressions. Jérôme a la joie de sentir s'éveiller chez sa cousine une compréhension et une sensibilité pareilles à la sienne. Puis peu à peu l'intelligence, sinon le cœur, d'Alissa se détourne de lui. La jeune fille se retire et lui échappe, pour laisser grandir en elle la volonté de sacrifice, se développer l'énergie de faire triompher sur l'instinct l'austère devoir et la règle religieuse. « C’est tout seul, a-t-elle dit autrefois, que chacun de nous doit gagner Dieu. » Frappée par ce qu'il y a d'instable dans les satisfactions humaines et au contraire de permanent dans le commandement divin, elle se retranchera dans une froide vie contemplative et s'y consumera jusqu'à mourir, peut-être d'amour.

Dans ce roman, dont tous les personnages sont protestants et sont dominés par la loi de leur religion, M. André Gide a exprimé, avec une étrange force, ce que cache d'ardeur contenue, d'autant plus frémissante qu'elle est plus renfermée, une vie grave et sérieuse, toute de labeur et de soins. Chez ces jeunes gens sages, les sensations et les sentiments ne passent pas avec une aile frivole, sans laisser en eux de trace profonde ; ils entrent dans le cœur, s'y enracinent l'occupent entièrement. Le travail, les distractions, les voyages, y sont à peine une diversion. Alissa, par l'attention affectueuse qu'elle témoigne à son cousin, lui révèle un amour sans mélange et qui, même quand elle voudra l'abolir, ne s'atténuera pas. C'est que, chez des êtres qui ne se sont pas laissés aller à la vie, toute émotion s'amplifie, tout geste prend une signification. Ils sont comme des gens sobres que met en gaieté le seul parfum du vin.

On dirait qu'en luttant contre le plaisir, ils n'ont cherché qu’à se réserver le pouvoir de le goûter plus intensément. Chez ces âmes retenues, le moindre des actes semble inspiré par la passion. Car c'est bien avec une passion aussi entière qu'Alissa encourage l'amour de son cousin et qu'elle le rebute. Ils écoutent leur imagination et un événement qui les a frappés, déterminera peut-être toute leur conduite dans l'avenir. Une sensation forte, en pénétrant dans le vide que crée la règle, suffit à le combler. Chaque fois qu'ils refrènent leurs désirs, ils les renforcent. On croirait qu'ils les refrènent uniquement parce qu'en leur donnant satisfaction, ils risqueraient de les affaiblir. En les maîtrisant, ils s'imprègnent d'un sentiment de leur propre force qui est en somme de l'orgueil, car il faut plus de résignation chrétienne, plus d'humilité pour prendre au jour le jour les joies qui nous viennent, que pour les refuser d'un geste sans merci.

On voit tout ce qu'une telle attitude a d'inhumain et d'exceptionnel. La morale qui l'inspire est faite pour des saints, tout au moins pour des héros, non pour des hommes. Dans la pratique les protestants, gens avisés, savent la limiter aux choses de la chair pour l'éliminer avec désinvolture quand il s'agit de leurs intérêts. Ils ont séparé ce qui, dans leur existence, est du domaine de la morale de ce qui en sort tout à fait et ils n'en ont eu que plus d'entrain pour se défendre et pour conquérir.

On a donc combattu leur influence avec d'autant plus de raison que l'envahissement de leur morale est activé par leur esprit de conquête. A méconnaître certaines de leurs qualités, telles quelles peuvent se développer chez les mieux doués d'entre eux, on témoignerait d'étroitesse de jugement. Particulièrement au point de vue littéraire ou esthétique, ils se classent un peu à part et leur mérite n'est pas contestable.

Ils ont de la rigueur dans la critique et dans l'observation. Une pressante sincérité envers eux-mêmes, et un besoin d'appuyer sur leurs idées qu'ils analysent avec une persévérante clairvoyance. M. Gide lui-même, quoiqu'il dise quelque part « qu'il ne peut penser ou sentir, spécialement en Normand ou en Méridional, en catholique ou en protestant », (et il est juste de dire que, sans cet air de confession indirecte que prennent parfois ses romans, on aurait difficilement découvert qu'il eût des attaches protestantes) a certainement, dans les livres où il s'abandonne le plus fervemment à l'emprise du monde extérieur, mis une fougue à se perdre dans les apparences, une conscience à exprimer ce qu'il ressentait, qui paraissent exceptionnelles. Si on le met en parallèle avec ceux des écrivains contemporains dont l'œuvre a le plus d'influence sur le public cultivé et sur la nouvelle littérature, Anatole France, Maurice Barrès, Paul Adam, Rémy de Gourmont, ce qui le caractérise, c'est que son ironie n’implique pas de scepticisme, qu'il se livre sans réserve à ses impressions et que, même quand il paraît las et désabusé, il n'est jamais en dehors de son œuvre et ne sépare pas sa vie intellectuelle de sa vie émotionnelle.

Ce qui domine dans la littérature actuelle, c'est la liberté d'esprit renouvelée du XVIIIe siècle. Après les débordements du romantisme, nos écrivains ont renoué la tradition de grâce pure et de légèreté qui fut celle de notre race. Le Français est rarement profond sans paraître superficiel. Mais loin de cette liberté d’allures qu'il affiche, on peut supposer qu'un milieu austère, fidèle à ses convictions, peut-être extérieurement trop grave, lèguera à des jeunes gens bien doués, une dignité morale, une tenue de la pensée et du sentiment qui leur permettra d'aboutir, s'ils écrivent, à une haute qualité d'art. L'éducation protestante a deux effets : d'une part elle condense les passions, et provoque chez le jeune homme une contention de l’intelligence, un repliement sur soi-même, qui raffermit son caractère, de l'autre elle l’entraîne à s’examiner, à discuter les idées, à les éprouver jusqu'à leur base ; il ne faut pas oublier que le protestantisme, qui tyrannise les mœurs, est une religion de libre critique. Les mêmes effets appartiendront, aussi bien qu’au protestantisme, à toute doctrine dont l’entente de la religion commande une règle de conduite austère. On a dit souvent qu'il y avait un catholicisme protestant. On peut associer au protestantisme le jansénisme qui provoque dans les âmes de douloureux débats, en faisant régner sur l'homme, au lieu de l'indulgence divine, la terrible fatalité de la grâce. Qu'on relise les pensées de Pascal, qu'on regarde les tableaux de Philippe de Champagne : quel écrivain moins abandonné, quel peintre en apparence plus froid ? Tous deux, dédaignant la joliesse et la séduction, s'attachent à découvrir la pure noblesse de leur sujet. Ils nous suggèrent l'idée d'une volupté non pas facile, mais profonde et qui s'alimente aux sources les plus limpides de la pensée. De tels hommes peuvent mépriser la lâcheté amusée avec laquelle nous dissipons notre vie ; leur cœur à eux déborde de passion.

Ils s'opposent à cette insouciance qui rend l'existence commode : l'indépendance des habitudes, l'aisance de la compréhension, la désinvolture des sentiments, autant de vertus aimables qui simplifient les relations sociales. Peut-être qu'à la longue elles affaiblissent les caractères, et il n'est pas douteux que les vertus contraires répondent à une aspiration aussi légitime du cœur humain, celui de s'élever, d'étendre le champ de la réflexion, de réagir contre les petitesses et les frivolités. Ces vertus sont celles qui ont animé nos écrivains du XVIIe siècle et qui ont inspiré l'époque qu'il est convenu de considérer comme la plus belle de notre littérature. Au XVIIe siècle, chaque auteur s'abandonne à son tempérament, et il y a une certaine licence dans le fond comme dans la forme des œuvres. Au XVIIe siècle, le mouvement protestant, quoique déjà vaincu, a eu une influence sur les idées : les mœurs n'ont peut être pas changé, et, depuis Taine, on a fouillé tous les mémoires du temps pour nous prouver qu'elles étaient parfaitement grossières, opinion qui n'a rien de plus justifiable que d'assurer qu'elles étaient parfaitement polies. Tallemant et Saint-Simon nous décrivent des scènes assez fortes, mais que d'écrivains dont les œuvres témoignent d'un souci constant de l'honnêteté des manières et ou du langage ! Prenons l'exemple de Mme de La Fayette : comme la politesse et la chasteté lui paraissent choses respectables ! Un si grand respect de soi-même chez ses écrivains définit aussi bien une époque que les anecdotes des mémorialistes. Les hommes ne se jugent pas seulement d'après leurs gestes, mais aussi d'après le rôle qu'ils se prêtent et l'idéal qu'ils poursuivent.

Cette réaction contre la licence qui caractérise les écrivains du XVIIe siècle, se retrouve dans leur style et dans leur composition. Ils retiennent sans cesse leur élan, groupent leurs forces pour faire entrer leurs idées dans un cadre choisi et leur donner une valeur décisive, autant par l'équilibre des diverses parties d'un livre, par le condensé de la forme que par la beauté de la pensée ou la justesse de l'observation. Ils ont, au point de vue littéraire, tous les scrupules qu'une morale née d'une conception austère de la religion, peut nous imposer dans notre conduite.

« Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite », tel est le verset des Evangiles que le pasteur Vautier paraphrase dans le livre de M. Gide, et l'auteur ajoute : « Je voyais cette porte étroite par laquelle il fallait s'efforcer d'entrer. Je me la représentais, dans le rêve où je plongeais, comme une sorte de laminoir où je m'introduisais avec effort, avec une douleur extraordinaire où se mêlait pourtant un avant-goût de la félicité du ciel. »

Ces lignes semblent résumer la morale protestante, et je dirais volontiers que le protestantisme, cette religion si décriée, toutes les fois qu'il influence les esprits et arrive à pénétrer les idées générales d'une époque, provoque le réveil des énergies, la concentration des caractères, en éloignant les hommes des chemins faciles et riants, pour les mener sur la route pénible et douloureuse du devoir et, tout enivrés de désir, de passion et de foi dans leur tâche, les entraîner vers la porte etroite.