Lille-Université

[1910]

 

A. Maquinghen

 

André Gide – La Porte étroite (Mercure de France)

 

« Les Nourritures terrestres », « Saül », « Candaule », « l’Immoraliste » nous avaient appris déjà quels rêves de beauté singulière hantaient l'intelligence aiguë d'A. Gide. Je ne serais pas étonné qu'il eût choisi le sujet de son dernier livre autant pour ses difficultés que pour sa beauté.

 

Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite (Luc XIII, 24).

 

Parce que le pasteur Vautier développa un jour ce thème avec l'éloquence tranquille d’un moraliste professionnel, Jérôme et sa cousine Alissa veulent que leur amour d'enfant, déjà très sain et très robuste, s'élève encore ; en cultivant leur cœur et leur intelligence pendant l'épreuve des longues fiançailles, ils s'efforceront de devenir plus dignes l’un de l'autre. Or, il arrive soudain qu'Alissa inquiète Jérôme par son attitude trop réservée ; de menus incidents et des demies confidences, lui révèlent qu'elle veut se sacrifier à sa sœur Juliette dont elle a deviné l'amour pour Jérôme. Mais Juliette accepte au contraire le premier prétendant qu’on lui offre. Alissa attend encore : elle veut être certaine que sa sœur ne souffre pas de son sacrifice. Loin de souffrir, Juliette est heureuse ; moins délicate que sa sœur, elle accepte la vie sans réticences ; et bientôt elle a renoncé aux lectures et à la musique pour ne plus aimer que son mari, qui ne les aime pas. Des enfants viennent. Il semble bien que sincèrement elle ne désire plus rien.

Alors on sent qu'Alissa est déçue par le bonheur trop facile de sa sœur, qu'elle avait rêvé de plus tragiques aventures morales, qu'elle est prise de nouveaux scrupules, plus subtils et plus impérieux, qu'elle s'interroge peut-être pour savoir si elle a le droit de demander à Jérôme le pur bonheur dont elle a privé Juliette. Cependant Jérôme, au sortir de l'école normale, a commencé des voyages d'études. La correspondance des deux fiancés s'élève à un tel ton que leur première entrevue ne pouvait pas ne pas être gauche et gênée, et ne pas finir par un adieu rapide, équivoque et triste. La correspondance reprend, plus rare et plus difficile. C'est la montée périlleuse vers la perfection morale, le chemin de la Porte Etroite. Jérôme a beau prévenir son amie du danger. Alissa s'entête si bien que, par la plus haute des perversions, elle finit par s'imposer peu à peu un sacrifice complètement désintéressé et inutile ; elle croit aussi que toute réalisation de ses rêves, tout rapprochement avec Jérôme serait une désillusion lamentable. — Pour détacher d'elle son fiancé, elle quitte elle aussi toutes les parures de musique et d'art qui entouraient sa grâce pensive ; elle prend des airs de dévotion charitable, de piété mesquine.

Maintenant sa force s'épuise, elle a trop tardé, elle a trop aimé. A vingt cinq ans, sa ferveur et son austérité l'ont épuisée. Après une dernière entrevue, toute pleine de beauté tragique, elle s'en va mourir en cachette.

Les dernières pages du journal d'Alissa nous font vivre plus près d'elle les souffrances qu'elle s'est imposées, tortures enivrantes pendant lesquelles on écrit : « joie, joie, pleurs de joie », parce qu'on est victime de cette illusion des malades qui trouvent dans l'épuisement des forces, dans l'étourdissement des sens une volupté infinie. Le lecteur ressent une angoisse morale atroce comme l'angoisse physique des contes d'E. Poe, et, plus atroce encore puisque il aime Alissa sans pouvoir l'excuser.

Tout le récit est fait par Jérôme lui-même. A. Gide a pris soin de lui laisser toutes les incertitudes d'un récit réel ; mais s'il arrive que Jérôme ne puisse expliquer, ou explique mal certains gestes d'Alissa, nous avons le plaisir délicat de deviner la vérité. Il y a dans ce roman une clarté, minutieusement nuancée, et en même temps une sobriété toute française. Assoupli par la plus parfaite culture, Gide a su transporter dans cette étude de mysticisme, les qualités qui charment les amis de « Dominique » ou de la « Princesse de Clèves ». Mais c'est trop parler d'art, à propos d'un livre où il y a tant de vie. Ordinairement le mysticisme n'est étudié que par des partisans enthousiastes ou par des ennemis résolus ; ni les uns ni les autres ne peuvent nous les faire comprendre, et pour un Renan ou un W. Jammes, combien de Voltaire et combien de Maeterlinck ! A. Gide a préféré une attitude différente : il décrit la passion d'Alissa avec tant de force qu'il n'a pu le faire sans amour, il a tout le lyrisme, toute la beauté, toute l'émotion d'un véritable mystique ; mais en même temps il analyse avec précision et lucidité les motifs grands et petits, honorables et vulgaires des moindres gestes de son héroïne. On sent, derrière l'émotion de l'artiste qui souffre, la joie paisible de l'intelligence qui comprend et qui explique, qui domine tout. Il n'est pas donné à tout le monde de subir à ce point l’influence de Goethe.

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