Le Petit Phare

[1910]

 

C.D.

 

André Gide : « La Porte étroite »

 

« Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, car la porte large et le chemin spacieux mènent à la perdition. » (Luc, XIII, 24)

 

Je ne connaissais de M. André Gide que les vers publiés dans une Anthologie des Poètes Contemporains. « Le Prométhée mal enchaîné », les « Cahiers d’André Walter », d’autres titres encore qui constituent son bagage littéraire, ne disent rien à mon souvenir. Mais je viens de lire « La Porte Etroite » et je reste sous l'impression de charme mélancolique que cette dernière œuvre a fait naître en moi et que je ne cherche point à dissiper, tant elle me paraît la douce récompense d'une tâche de critique souvent ingrate à laquelle le hasard réserve bien rarement de pareilles surprises.

« La Porte Etroite » est un roman psychologique Les scrupules, les aspirations, les luttes d'une âme de femme, infiniment délicate et complexe forment l'unique trame de chacun des chapitres. Le décor est dessiné à larges traits, l’intrigue presque nulle, la durée imprécise. Il semble que l'auteur ait voulu situer son récit hors du temps et de l'espace, dans le domaine des abstractions et des idées pures.

Ecrite au passé sous forme de souvenirs autobiographiques, c’est la décevante histoire d'amour de deux jeunes gens, que les circonstances et la communauté de goût destinaient l'un à l'autre, et que sépare à jamais la volonté de l'héroïne. Le drame tout entier reste extérieur ; il se déroule sans péripéties, par le seul conflit des passions en présence.

... Jérôme est devenu de bonne heure orphelin. La famille de son oncle a remplacé la sienne ; il a vécu dans une étroite intimité avec ses deux cousines, l'une, Alissa, de deux ans plus âgé que lui, l'autre, Juliette, d’une année plus jeune. Alissa est à ses yeux la perle de grand prix dont parle l’Evangile ; il vendrait volontiers tout ce qu'il a pour l'obtenir. Travail, effort, actions pies, il les lui offre mystiquement, mettant un raffinement de vertu à lui laisser ignorer ce qu'il ne fait que pour elle.

Qu’Alissa Bucolin fût jolie, c’est ce dont je ne pouvais m’apercevoir encore. Sans doute, elle ressemblait beaucoup à sa mère ; mais son regard était si différent que je ne m’avisai de cette ressemblance que plus tard. Je ne puis décrire un visage ; les traits m’échappent, et jusqu’à la couleur des yeux ; je ne revois que l’expression presque triste déjà de son sourire, et que la ligne de ses sourcils, si extraordinairement relevés au-dessus des yeux. Je n’ai vu des pareils nulle part. Ils donnaient au regard, à tout l’être, une expression d’interrogation à la fois anxieuse et confiante, -- oui, d’interrogation passionnée.

Protestants tous les deux, soumis dès leur enfance à une austère discipline du cœur, le renoncement, la contrainte, la recherche du mieux, leur paraissent les auxiliaires naturels de la vertu. Ils lisent ensemble le Nouveau Testament dans le texte de la Vulgate ; ils s’en récitent de longs passages, ils partagent leurs études, ils [mots illisibles] leurs enthousiasmes littéraires. Mais, bien qu’il se sache aimé, Jérôme n’ose pas exiger d’engagement précis, ni parler de ses projets d’avenir, et c’est son autre cousine qui reçoit la confidence de ce pur amour.

Juliette pouvait apparaître plus belle que sa sœur. Elle avait de l’éclat, de l’exubérance, le besoin de vivre ardemment. Elle ne sut pas se contenter du rôle impersonnel qui lui était imposé entre les deux fiancés. Peu à peu, malgré elle, Jérôme devint l’objet de toutes ses pensées, et M. André Gide a tiré de la découverte de ce sentiment la première révélation du noble caractère d’Alissa.

Celle-ci voudrait en effet s’effacer devant sa sœur, exiger de Jérôme le même renoncement surhumain. Mais Juliette prend spontanément la seule résolution courageuse digne de son éducation et des siens. Elle épouse un brave garçon qui l'aime, et qui se fixe avec elle à des milliers de kilomètres de la maison de famille. Jérôme est entré à l'Ecole Normale. Il croit qu’il va pouvoir être heureux…

L’étrange Alissa lui impose de longs mois de séparation pendant lesquels elle lui écrit des lettres de plus en plus affectueuses et intimes, telles qu'il n'aurait osé les espérer. Ils décident de se revoir. En présence de tiers gênants, les entrevus sont embarrassés ; l’adieu, banal, te laisse déçus et mécontents. Alissa, le lendemain écrit à son cousin :

« Je suis rentrée t’écrire… une lettre d’adieu, parce qu’enfin j’ai senti que notre correspondance tout entière n’était qu’un grand mirage, que chacun de nous n’écrivait hélas ! qu’à soi-même, et que nous restions toujours éloignés… »

La correspondance cesse. Jérôme se plonge dans le travail. Quelques mois plus tard seulement, on l’autorise à venir passer près d’Alissa les congés de Pâques. Ils reprennent l’habitude l’un de l’autre. Ils parlent « sans rien dire de grave », et, lorsqu’ils se taisent, ils ne sentent point « peser le silence ». Alors, Jérôme s’enhardit :

« Alissa, lui dis-je un jour que l’air charmant riait et que notre cœur s’ouvrait comme les fleurs – à présent que Juliette est heureuse, ne nous laisseras-tu pas, nous aussi…

« Je parlais lentement, les yeux sur elle ; elle devint soudain pâle si extraordinairement que je ne pus achever ma phrase.

« Mon ami ! commença-t-elle, et sans tourner vers moi son regard – je me sens plus heureuse auprès de toi que je n’aurais cru qu’on pût l’être… mais crois-moi : nous ne sommes pas nés pour le bonheur.

-- Que peut préférer l’âme au bonheur ? m’écriai-je impétueusement. Elle murmura :

-- La sainteté… » si bas que, ce mot, je le devinai plutôt que je ne pus l’entendre… »

Désormais, cet idéal de sainteté se dresse entre eux et les sépare. Peu à peu, Alissa se détache du monde extérieur. Elle néglige sa toilette et s’enlaidit à plaisir ; elle renonce à la musique, aux lectures intelligentes qui étaient ses meilleurs joies. Les méditations pieuses, les travaux les plus vulgaires de maîtresse de maison, absorbent son temps et elle montre à Jérôme, en toute occasion, « plus de politesse que d’amour ». Ce dernier comprend qu’il s’obstine dans un amour sans objet. Il accepte d’entrer à l’Ecole d’Athènes, « souriant à l’idée de départ comme à celle d’une évasion. »

Tous deux ne se revoient qu’une seule fois. Alissa, pâlie, maigrie, consumée par le feu intérieur, n’est que l’ombre d’elle-même. Elle appartient si peu à la terre qu’elle ne craint plus de s’expliquer. La scène est d’une étrange beauté mystique.

« Mon rêve, dit-elle, était monté si haut que tout contentement humain l’eût fait déchoir. Tu te souviens de ce verset de l’Ecriture que nous craignions de ne pas bien comprendre : « Ils n’ont pas obtenu ce qui leur avait été promis, Dieu les ayant réservés pour quelque chose de meilleur ! » Et, brusquement, les larmes jaillirent de ses yeux, tandis qu’elle répétait encore : « le meilleur ! »

Moins d’un mois après, Alissa était morte. Comme dernier témoignage d’amour, elle lègue à son cousin le journal qu’elle avait l’habitude d’écrire régulièrement, et dont il transcrit de nombreuses pages. Le livre se clôt sur cette révélation d’âme, et sur les accents d’une foi si ardente, si élevée, si lyrique qu’il est impossible de n’en être pas pénétré.

J’ai fait longuement l’analyse de cette crise psychologique. Je n'ai pas dit assez à quel point elle m'a paru captivante, en sa complexité morbide. Les luttes de cette pauvre âme inquiète, avide de perfection, sont mises à nu avec une puissance et une vérité d’observation qui dénotent chez l'auteur un don très rare. Qu'importent à côté de cela quelques négligences de style, quelques répétitions de mots que M. André Gide eût pu du reste facilement éviter ? L'ouvrage entier est subordonné à cette figure de femme. Les autres personnages, d'ailleurs peu nombreux, le héros lui-même, Juliette, n'ont de vie que par rapport à Alissa. Elle est tout le roman. L’auteur doit appartenir, de naissance et d'éducation, à ce milieu protestant aux mœurs rigides, aux conceptions austères, où il place son héroïne. Pour ces Réformés, en effet, l'ombre terrible du grand Calvin pèse encore sur toute la doctrine. Elle leur inspire l'effroi instinctif des tentations de la chair, le besoin du renoncement, le culte du sacrifice. Toute satisfaction venue des sens leur paraît coupable. Ils méconnaissent la joie de vivre, parce que leur vraie patrie n'est pas la terre où leur passage sera court, et où ils doivent acheter par de constants efforts et une abnégation continue, le droit au bonheur futur « pur, mystique, séraphique » dont les âmes prédestinées ont soif.

Etrange système qui fait de la mort un commencement, de la vie une épreuve préliminaire qu'on s'attache à rendre pénible ! Alissa en fut la victime. Il trouvait en elle un terrain préparé. La discipline puritaine à laquelle elle soumet ses premiers élans l'incline toute jeune vers ce qu’elle croit la vertu. M. André Gide lui a donné une mère créole, de race morale différente, qui, au début du livre, disparaît du domicile conjugal avec son amant. Cette Faute assombrit l'adolescence d'Alissa, et, dans la pensée de l'auteur, elle doit contribuer à la tourner vers un idéal de pure beauté morale. La jeune fille cherche d'instinct à expier le péché maternel, qui pèse sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération.

Catholique, Alissa fût entrée dans un couvent ; elle eût consacré aux bonnes œuvres sa jeunesse, son ardeur, les dons très riches de sa nature. Elle eût fait une autre Sainte-Thérèse. Protestante, il ne lui reste que la ressource de renoncer à toutes les joies du cœur et de l'intelligence, de vouloir donner à sa sœur l'amour de son propre fiancé, de s’oublier, près de mourir...

On pourrait objecter qu’elle ne se contente pas de se sacrifier elle-même, qu'elle n'est pas la seule victime de sa religion surhumaine, et que, si elle aimait vraiment Jérôme, elle eût sans doute cherché à le rendre heureux par le don d’elle-même. Elle semble, en somme, prendre à tâche non pas de le détacher d’elle mais de le faire souffrir. C’est que, logique en son illogisme, elle veut se perdre pour le sauver, le pousser par elle jusqu’au sommet de la vertu, lui enseigner la joie parfaite :

« La route que vous enseigner, Seigneur, est une route étroite, étroite à n’y pouvoir marcher deux de front. »

Je crains que le livre de M. André Gide, que j'ai lu d'un bout à l'autre avec un intérêt croissant, où j'ai goûté surtout les pages frémissantes du journal d'Alissa, ne soit jamais populaire. La petite sainte au pur profil de vierge, douloureuse et résigné, plane trop au-dessus de nous. Mais je ne crois pas que M. Gide soit jaloux de la gloire de M. Georges Ohnet, et si j'osais me permettre une application profane du texte de Saint Luc qui donne au titre son titre symbolique, je dirais qu'il préfère sans doute venir à nous par « La Porte Etroite ».

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