Le Ruy Blas

[mai 1910]

 

[Anonyme]

 

Jérôme commence son histoire — ce livre — par un préambule, dont ce passage : ... « J'écrirai donc très simplement mes souvenirs, et s'ils sont en lambeaux par endroits, je n'aurai recours à aucune invention pour les rapiécer ou les joindre, l'effort que j'apporterais à leur apprêt gênerait le dernier plaisir que j'espère trouver à les dire. »

En effet, l'effort n'apparaît jamais parmi les pages de ce roman qui est une œuvre d'art. Doucement, avec une tendresse un peu froide et rigide, mais non guindée, le curieux héros, adolescent que guette Normale, nous fait assister à toute la tragédie de son âme.

Combien il aime cette Alissa Bucolin, à peu près de son âge, qui toujours songe à lui et pourtant se refuse aux fiançailles... Quels secrets, donc, quels événements empêchent l'union pour toujours de deux êtres qui s'affirment d'élite ? Mais le destin d'autres gens, peut-être, explique la tristesse de deux vies condamnées à ne se point mêler, Juliette, sœur d'Alissa... Et l'on se rappelle la femme qui disparut après des crises réputées coupables, la mère de ces jeunes filles.

Dites, après cette lecture, comme on éprouve la sensation qu'on se trouve en présence d'une œuvre :

J'étais alors tout occupé par mon amour et ce ne fut qu'éclairées par lui que ces deux amitiés prirent pour moi quelque importance. Alissa était pareille à cette perle de grand prix dont m’avait parlé l'Evangile ; j'étais celui qui vend tout ce qu'il a pour l'avoir. Si enfant que je fusse encore, ai-je tort de parler d'amour et de nommer ainsi le sentiment que j'éprouvais pour ma cousine ? Rien de ce que je connus ensuite ne me paraît mieux digne de ce nom, — et d'ailleurs, lorsque je devins d'âge à souffrir des plus précises inquiétudes de la chair, mon sentiment ne changea pas beaucoup de nature ; je ne cherchai pas plus directement à posséder celle que, tout enfant, je prétendais seulement mériter. »

Plus tard, Alissa mourut et Jérôme transcrit le journal qu'elle avait écrit... pour lui.

Nous n’analyserons pas cette Porte étroite, nous n'insisterons pas sur la sincérité, sur la pureté de cet ouvrage à conserver parmi les livres d’artistes et de lettrés.

Certes, nous tâchons ici de signaler, d'entre les multiples éclosions de chaque jour, d'entre les pages trop nombreuses qui naissent sans arrêt, les ouvrages qui valent tout spécialement l'attention, mais de la quantité de ceux-là mêmes émergent quelques-uns, plus forts, plus sains, plus vivants, destinés à de plus longs avenirs.

Nous croyons dans ce cas la Porte étroite d'André Gide.

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