La Nouvelle

[1909]

 

Andrée et Jean Viollis

 

Silhouettes sur un écran

On connaissait M. André Gide comme un adroit essayiste, comme un moraliste subtile et paradoxal. Il aimait les jeux du style et de la pensée, et ce qu’il y avait d’un peu recherché dans cette prédilection ne nuisait pas à son mérite. Beaucoup pensaient que M. Gide resterait littérateur raffiné, distant, plus soucieux de se récréer que de toucher les autres.

La Porte étroite est un roman psychologique, dont l’art discret fait penser à M. Boylesve. Même émotion secrète et contenue, même mesure, même justesse, même distinction. Alissa Bucolin a de la parenté avec la Jeune Fille bien élevée et Bernadette de Chanclos.

Vous comprendrez son tourment, quand sous saurez qu’elle est fille créole brûlante et langoureuse, et qu'elle est élevée dans un milieu de protestants rigides. Toutes les contradictions de sa nature passionnée, jetée violemment vers l'amour, mais contrariée par des scrupules non moins ardents, s'expliquent par cette double influence qui la déchire et qui la brise. [mots illisibles] ces paroles du Christ : « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, car la porte large et le chemin spacieux mènent à la perdition ». Et par cette porte étroite elle cherche l’accès auprès de son cousin, qu’elle aime à mourir. Tantôt elle s’écrie : « Seigneur ! gardez-moi d'un bonheur que je pourrais trop vite atteindre ! » et tantôt elle soupire : « Combien heureuse doit être l’âme pour qui vertu se confondrait avec amour... »

M. André Gide a su envelopper ce drame intérieur d'une tendresse irrésistible et d’une émotion qui ne cesse pas. Sans exagérations, sans faux éclats, sans recherches trop compliquées, il suit pas à pas les détours de cette petite âme douloureuse. Il possède cette qualité rare qu’est te tact. Ajoutez que son livre est d’une jolie langue, où l'on ne sent que rarement les habilités un peu froides de Paludes et d’Urien.

Vraiment, après cette lecture, il y a des scènes qui par leur délicatesse et leur force de pénétration vous restent imprimées dans le cœur : celle où l’enfant s’échappe un jour où sa tante créole le caresse trop vivement, celle où Juliette échange dix phrases dans le jardin d’hiver, celle où Alissa offre au jeune homme sa croix d’améthystes… M. Gide trouvera des amis pour assurer que tout cela ne vaut pas un acte de Saül : qu’il les laisse dire.

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