Petite Gazette Aptésienne

5 août 1911

 

P. Bourdin

  Isabelle

  Récit par M. André Gide

Gide rapporte dans son dernier livre le récit qu’un jeune homme de vingt-cinq ans, Gérard Lacase, fait d’un séjour au domaine de la Quartfourche où quelques personnages achèvent, dans l’isolement, une vie qui a eu ses tempêtes. Il y a quelque quatorze ans qu’Isabelle, la fille des maîtres de la Quartfourche…mais vous m’entendez de reste…Son amant a été tué par un domestique dans le parc, elle est accouchée par la suite d’un enfant infirme, s’est enfuie ou a été chassée et mène aujourd’hui une vie errante. Voilà pour animer cette solitude une ombre plus vivante que les quelques vivants qui la hantent. Gérard Lacase s’en éprend, jusqu’au jour où il s’aperçoit de quelle irréelle poésie il a paré la personne de l’aventureuse Isabelle. Il ne conserve enfin, d’elle et de la Quartfourche, que l’impression de son premier émoi, et d’un château abandonné à de persistants fantômes.

Vous devinez, après cet exposé, le tour général du récit et le charme qu’on y éprouve. Je ne songe nullement, pour ma part à m’y dérober mais à peine avais-je compris ce qu’allait être le livre que je me suis révolté contre le parti pris du narrateur.

Je m’apprêtais à aimer la Quartfourche, à en goûter le calme et la paix apparente, à me mêler tout doucement à la vie des habitants, à jouir enfin, comme d’un repos, des vagues tristesses de l’isolement. J’aurais, un jour ou l’autre, et sans y penser, découvert son mystère et je suppose que l’image d’Isabelle m’eut causé quelque trouble de nature assez imprécise et assez douce, qui eut tourné en plus de sympathie, pour le vieux domaine, en plus de bienveillance pour ses hôtes, en amour peut-être, mais avec les réticences et à l’insu de moi-même. Mais ce M. Lacase est un grand fou, et qui ne me laisse pas de répit. A peine arrivé le voilà, par fonction, occupé de tout scruter. Il fait des hypothèses, il analyse, il enquête. Que d’interrogations ! Que d’interrogatoires ! Quelle volonté minutieuse de savoir ! La plupart de ses phrases sont de pure littérature : J’imaginais que…J’étais comme au spectacle. Comment arriver à connaître ?…Qu’il est faux sans être divertissant ! Le récit est consacré tout entier à éclairer ses incertitudes et le hasard même y joue péniblement ce rôle.

Certes Gérard Lacase déplaît plutôt par attitude que par nature et ne manque ni de sensibilité, ni de délicatesse, mais qu’il verrait plus juste et serait plus aimable s’il se dépouillait de son appareil de romancier, de son microscope, de des crayons, de ses notes et s’il savait être plus discret, sinon envers ses hôtes qui sont des vieillards du moins envers nous-mêmes !

Aussi bien, l’auteur paraît avoir senti ce que cet étalage de moyens littéraires peut avoir de pénible ou de cérébral et essaye-t-il d’en corriger l’effet par un contraste. Mais le résultat qu’il obtient est plus faux encore et accentue cette psychologie artificielle. C’est par un nouveau parti-pris littéraire qu’il s’efforce d’évoquer un vieil intérieur à la française et de peindre la vie intime de la Quartfourche. Il s’embarrasse, pour ce faire, de mille détails et s’attarde à d’insupportables minuties. « Avez-vous faim ?… Le fourneau est éteint…Que prenez-vous à votre déjeuner ?..Et vous ?…Bonne nuit, dormez bien !... » Comptez les pages où s’étalent des dialogues de cette force. Pourquoi, grand Dieu ! pourquoi ? N’ai-je pas à subir chaque jour ce fatras de mots et de conventions qui dissimule les soucis, les difficultés et les conflits redoutables de la vie ? Faut-il que je retrouve encore dans ce livre cette poussière tenace ! Quel ennui !

Gide donne trop souvent l’impression d’un auteur qui n’est pas largement maître de sa veine, qui ne crée pas véritablement mais interprète et cherche à rendre son sentiment par des moyens adventices. Ses procédés sont trop voulus ; ils sentent l’hésitation et la gêne. L’œil de son observation est trop mobile et ses remarques à côté de l’impression, qu’elles cherchent à circonscrire au lieu d’en exprimer l’essence ; il collectionne enfin ses observations plutôt qu’il ne les subordonne à quelque vérité profonde.

Voyez, par exemple, la manière dont il dessine ses personnages. Avant qu’aucun trait juste ou bien marqué ne nous ait appris qui ils sont, le narrateur les compose avec des lignes singulières : il ramasse tout ce qui peut leur donner une originalité d’apparence, il découpe des silhouettes et les croît vraies aussitôt qu’elles sont étranges de contour ou tourmentées de dessin. Mais que de temps perdu avant de nous faire pénétrer leurs âmes ! Les hôtes de la Quartfourche conservent pour la plupart la nature de marionnettes sorties d’une boîte, le récit s’achève avant qu’elles ne soient complètement défrisées.

Avec des méthodes aussi factices, l’erreur, la faute impardonnable, les défaillances du goût sont toujours à craindre et le style, suivant l’occurrence, change désagréablement de caractère.

C’est ainsi que l’œuvre d’André Gide paraît souvent faite d’une matière inconsistante. De soudaines faiblesses, de brusques faîtes d’intérêt viennent désorienter ou refroidir le lecteur. Tout le dernier tiers du récit, à l’exception des quatre ou cinq pages qui le terminent, est particulièrement vague et flottant. Les personnages s’y font et s’y défont sans cesse ; ils apparaissent éclairés de lueurs fugitives comme par la projection d’un [plusieurs lignes illisibles] impression ; d’autres à demi composés s’effondrent sans crier gare, d’autres enfin disparaissent sans laisser de regrets ni même de souvenir. Isabelle elle-même ne possède un semblant de vérité que parce qu’elle est femme et que les traits épars qui la dépeignent ne se rapportent à rien de solide.

Le livre est ou veut être plein de laisser aller, mais en dépit de cette liberté apparente, le tour en est assez monotone et les ficelles, parfois assez grossières, qui contribuent au développement de l’action, n’en apparaissent que plus clairement. De plus, rien ne surgit dans la diffusion du récit. L’auteur rencontre-t-il un trait de bon comique ou un sentiment juste, il ne s’y arrête pas, et rien ne nous avertit qu’il en sent le sel ou la valeur. Mais qu’il commette par hasard une faute de goût ou une incorrection, le lecteur, qui n’a point d’autre occasion de se divertir, saisit celle qui lui est offerte de le faire à ses dépens.

Ces faiblesses ne sont pas particulières à Isabelle. L’art d’André Gide est peu maître de ses moyens, il manque de direction et se détourne de la vérité par de fausses recherches. On le sent trop à côté de la vie pour savoir en rejeter les éléments vulgaires et trop embarrassé d’esthétique pour se plier à son rythme naturel. Une sèche analyse attriste les oeuvres d’André Gide, il ne sait ou ne veut sacrifier aucune de ses trouvailles. Soit qu’il s’abandonne, soit qu’il disserte il n’arrive pas à l’essentiel et l’on ne sait point exactement s’il est plutôt dans sa nature d’argumenter que d’être ému. Il ne manque pas de noblesse mais plutôt d’élévation parce qu’il ne se hausse jamais à une paix un peu fière. Il n’a ni ironie, ni sérénité devant la vie : il est de cœur et de volonté faibles en ses meilleures parties et ne sourit jamais.

Mais on sent qu’il me reste à faire d’André Gide l’éloge qui me justifie d’une aussi longue critique.

Il y a dans Isabelle, des beautés qui ont d’autant plus de prix qu’on ne les découvre pas de ligne en ligne [lignes illisibles] une pureté d’intention et une [honnêteté] parfaite qui sont indépendantes des fautes du récit et des artifices de la composition.

J’ai dit qu’André Gide accumulait les détails et qu’il s’y noyait mais il trouve parfois le seul qui eût suffi à peindre et supplée tous les autres.

Ses portraits sont péniblement et artificiellement construits mais un trait lui suffit soudain pour les rattacher à nous et tout à la fois les faire vivre dans leur milieu propre. C’est ainsi que la vieille Mme Floche dont je n’avais rien retenu s’éclaire peu à peu et que j’en pénètre avec surprise l’âme discrète.

Le savant M. Floche est une figure plus harmonieusement établie et tout à fait touchante ; sa douceur, sa bonté, sa discrétion sont finement et sobrement tracées. Il a ce don admirable que conservent quelques vieillards de savoir sourire à la jeunesse.

L’enfant est gracieux et vrai, plein de spontanéité et de gentillesse en dépit de quelques détails d’un goût douteux.

Voilà la vérité du livre : elle est fine, émouvante.

Enfin la Quartfourche est vivante et bien que je ne sache exactement où la découvrir, elle compose le fond du récit. Quelques phrases heureuses d’une belle venue, d’une belle plénitude y suffisent sans doute. « J’ouvre la fenêtre toute grande... Un grand souffle obscur et mouillé vint incliner la flamme de ma bougie. » C’était assez peut-être de cette impression aérienne, de ce nocturne profond.

Ainsi Gide possède ce don du cœur infiniment rare et, par éclair, cette faculté de généralisation qui rend à la fois les sentiments plus humains, plus intimes et plus purs. Je ne dirai pas qu’il manque d’art, puisqu’il en a quelquefois, mais je m’étonne qu’il n’ait point su s’élever encore à cette certitude où si peu d’écrivains peuvent atteindre et dont il aurait trouvé les éléments en lui-même.

 

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