Coopération des Idées

[16 octobre 1911]

 

[anonyme]

 

Isabelle, par André Gide

 

Simple récit qui rappelle par le soin de la composition et de l’écriture les meilleures nouvelles de Barbey d’Aurevilly. Non point par l’esprit et l’imagination, certes, qui sont propres à André Gide. Si celui-ci s’est proposé de faire aussi bien que l’ancien « connétable des lettres », c’est à sa manière, qui nous convient mieux.

En villégiature chez des étrangers, un adolescent studieux qui s’ennuie s’éprend subitement d’une jeune femme absente, dont il ne sait d’abord si elle est morte, mais dont la figure lui apparaît dans tous les souvenirs qu’elle a laissés dans cette maison, et notamment dans un médaillon retraçant les traits d’une pureté angélique d’Isabelle de Saint-Auréol. Il va sans dire que l’imagination de Gérard Lacase s’enfièvre. Il est d’ailleurs aussi curieux qu’amoureux, et le hasard le met sur la trace d’un roman, d’un drame, qui explique le départ d’Isabelle et le mystère qu’on fait autour d’elle. Ce n’est pas seulement un être de beauté, une âme de tendresse et de poésie, c’est peut-être aussi une victime de prosaïsme et de l’égoïsme des hobereaux du lieu. On retrouve ici la fine psychologie de l’auteur de La Porte étroite s’appliquant à un tout autre sujet.

Enfin, l’année suivante, Gérard Lacase a l’occasion de percer le mystère qui lui avait permis de se faire d’Isabelle une si touchante image d’amoureuse sacrifiée. Dans la première et la seule conversation qu’il a avec elle, Isabelle étale sa pauvre nature de coquette prétentieuse et sans cœur comme sans esprit. Ainsi se termine cette entrevue commencée dans l’émotion tremblante et les larmes : « ... Le dégoût, l’écœurement de cette trivialité poétique achevait de chasser l’amour de mon âme. Je me levai pour prendre congé. ― Quoi! Vous partez déjà? ― Hélas ! Vous sentez bien, vous aussi, qu’il vaut mieux maintenant que je vous quitte. Figurez-vous qu’auprès de vos parents, à l’automne dernier, dans la torpeur de la Quartfourche, je m’étais endormi, que je m’étais épris d’un rêve, et que je viens de m’éveiller. Adieu. » Gérard ne revit plus Isabelle. Il apprit seulement que, peu après, elle s’était enfuie avec un cocher.

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