XIXe Siècle

[octobre 1911]

 

Henri Davray

 

En lisant la Maîtresse servante, de MM. Jérôme et Jean Tharaud, on ne peut s’empêcher de songer au beau récit de M. André Gide, Isabelle, dont nous avons parlé dans notre avant-dernière chronique. L’un et l’autre livres racontent avec un art sobre et distingué une histoire très simple et très classique que les autres ne transforment jamais en un roman de mœurs plus ou moins à la manière réaliste, et encore moins en l’étude psychologique d’un cas de conscience. De nos jours, le romancier cesse d’être un photo-phonographe ou un psycho-physiologiste. Il devient une sorte d’historien, d’annaliste, ou plutôt de chroniqueur à la manière de Froissart. Il lui suffit de narrer des aventures : l’aventure d’Isabelle, pour M. André Gide, l’aventure de Mariette, pour MM. J et J Tharaud. Nous arrivons ainsi au point intéressant. Ces romanciers ont trouvé le moyen en relatant leur histoire de donner un livre captivant sous une forme nouvelle, admirable de sobriété, de perfection et d’élégance.

Grâce à eux, semble-t-il, nous aurons désormais une formule nouvelle qui rajeunira quelque peu les vieux modèles ressassés, gauchis et avachis qui ne nous donnaient plus que des moulages difformes. Constatons d’abord que ces livres sont très courts ― ce dont vraiment nul ne saurait se plaindre ― parce que les [auteurs] ont éliminé tout ce qui ne se rapportait pas directement à l’histoire, dans son ensemble harmonieux d’œuvre d’art. Ils nous tracent des portraits, qui doivent suffire à nous renseigner sur l’âme des personnages, sans qu’il soit besoin de nous faire assister à une dissection psychologique, à une analyse compliquée des sentiments. Ils racontent des faits qu’il faut accepter comme réels parce qu’ils le paraissent, avec une force irrésistiblement convaincante, sans qu’aucune explication soit nécessaire, sans préparations, sans habiletés, sans excuses.

Certes, vous aurez bien des motifs d’étonnement avec ce hobereau limousin avec sa mère, avec Mariette, avec les incidents et les situations. Mais remarquez bien que vous ne serez pas plus déconcerté que vous ne l’êtes quotidiennement par le spectacle de ce qui se passe autour de vous et vous serez reconnaissant aux auteurs de ne pas étaler sous vos yeux les trucs de leur technique, leurs procédés d’analyse, d’examen, d’investigation des esprits et des cœurs, et de vous présenter seulement un récit achevé strictement borné aux traits essentiels, narré avec concision et clarté, une merveille de proportion et d’équilibre. En outre et enfin, vous aurez la joie de goûter un style qui, comme la narration, est dépouillé de tout oripeau inutile, un style châtié, limpide, naturel où l’on reconnaît notre bonne vieille langue française, le pur et sain parler de France.

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