[ Revue non identifiée]

 

[anonyme]

 

J'ai lu l’adorable roman de M. André Gide dans allée déserte du Bois, au bord d'un massif que ma petite enfance connut fourré et qu'on pourrait prendre aujourd'hui pour une clairière. Et ce fut, autour de moi, le parc de la Quartfourche, et Isabelle de Saint-Auréol vint s'asseoir, son ouvrage à la main, sur le tronc d'un hêtre abattu. Qu'elle ressemblait peu à la miniature du secrétaire ! Et moins encore à l'image qui surgissait entre les lignes de la lettre que Gérard Lacase trouvait sous le lambris du pavillon de plaisance ! Pourtant, je reconnaissais ses yeux mélancoliques et changeants, sa bouche trop nette et sa taille trop flexible. Et je me souvenais de m'être trouvé en face d'elle un an plus tôt, alors qu'on la nommait Claudie Le Clément de Maurienne et que Gérard Lacase s'appelait Charles Martué. Je ressentis comme alors l'angoisse de mon ami dans l'énigme de l'amour et le mensonge de la poésie. Mais tandis que jadis Martué passionnait ma raison par l'analyse et que sa violence me raclait les nerfs, mon cœur se gonflait de rêverie avec Lacase, et quoique du soleil s'écrasât à mes pieds, j'entendais l'averse s'émietter contre les vitres du pavillon... Et je frissonnais sans savoir si c'était aux souffles mouillés secouant la porte ou aux ardeurs de phrases d'abord de tendresse et, la même nuit, de meurtre.

Quand je fermai le livre, j'avais la tête vide et pesante et les yeux me faisaient mal. Plus lointaine que la douleur de Lacase et que l’amer sourire de l'amant de la Grande Mademoiselle, ma propre voix se plaignait à Charles Martué : « Ne me parlez pas de vie sentimentale chez les femmes... Il y a dans la carrière de nos âmes, à nous, une continuité, des correspondances dont les leurs jamais ne me donnèrent le spectacle... Elles meurent quotidiennement et ressuscitent différentes... On nous croit profonds et elles éprouvent bien plus profondément que nous. C'est étendus qu’il faut dire. Et elles sont furtives.

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