L’Art Moderne

L[ou] St[aint] H[ubert]

 

30 Juillet 1911

 

Récit par André Gide, Editions de la Nouvelle Revue Française

 

Dans l'œuvre de Gide où déjà nous nous habituions à voir chaque volume élargir le précédent dans le sens d'un équilibre de plus en plus étendu, de plus en plus hardi, où nous retrouvions sa pensée chaque fois approfondie et chargée de plus graves considérations, que vient faire un limpide petit livre comme Isabelle ?

Ici, rien de cette impérieuse nécessité d'écrire que nous sentions dans Paludes autant que dans Les Nourritures terrestres, et dans l’1mmoraliste comme dans la Porte étroite. L'auteur se délasse à parcourir des routes moins ardues, moins périlleuses que d'habitude, par d'agréables avenues à nous mener vers une sagesse tempérée.

Pour composer la brève histoire qui ne lui a pas seulement paru mériter le nom de roman, il se fournit de données les plus traditionnellement romanesques : château solitaire où l'on arrive en inconnu, mystère aussitôt flairé, retrouvée dans un vieux tiroir la classique miniature de jeune femme, dont on s'éprend sans tarder ; puis la lettre d'amour découverte par hasard dans les boiseries pourries d'un pavillon abandonné, révélant tout un drame de passion et de meurtre, une conversation nocturne entre de bien étranges personnages surprise à travers la fente d'une porte, la visite furtive de l'insaisissable héroïne ; en moins de mots, tous les éléments suffisants pour intéresser par le sujet. Au contraire de cela, Isabelle n'est que la simple histoire d'une déception, un roman qui se défait, un récit en sourdine, un peu comique, triste un peu. L'expérience qu'un jeune homme séparé de la vie et enclin à la rêverie fait d'une vérité évidente et souvent méconnue qu'à plusieurs occasions déjà nous rappela le solide bon sens de Gide : là où l'intérêt (c'est-à-dire l'intensité, c'est-à-dire la possibilité de tragique) n'est pas dans les caractères, il ne saurait être dans les événements. C'est par là que se rattache à la pensée gidesque ce petit ouvrage qui, à première vue, semblait n'être qu'un caprice, une arabesque en marge de l’œuvre totale. Et non seulement par l'esprit, par la couleur même de certains passages qui ont la mélancolie glauque et comme détrempée de Paludes, la même exaspération bizarre dans le comique.

Certes ce petit volume dont la portée et l'intention paraîtraient ainsi définies est loin de prétendre à l'importance des deux romans qui l'ont précédé, et l'on sent bien, d'ailleurs, qu'il ne se voulait que ce qu'il est devenu. Si cependant il arrive à avoir autant de consistance que L’Immoraliste et que la Porte  étroite, c'est qu'il est fait d’une tout aussi solide étoffe de réalité, condition indispensable par où, quelle que soit sa donnée (et il faut se garder de la facile erreur qui confond l'ordinaire et le réel), un roman reste plausible, même à des époques et à des milieux, qui en sont très distants. Le romanesque n'est pas tant dans le sujet que dans la vision ; il résulte, d'un tour particulier de l'imagination qui jette sur les événements une lumière excitante et fausse. Tels motifs y prêtent plus facilement que tels autres ; les très grands romanciers se sont servis de tons avec la même indifférente aisance, et les ont présentes sous le même jour sans laisser entre l'extraordinaire et la vie quotidienne cette coupure infranchissable au delà de laquelle, précisément, habite le romanesque.

Avec Isabelle, une fois de plus, Gide se montre aux antipodes de l’esthéticisme et du snobisme dont si sottement certains l'accusent, il y fait de l'art avec de la vie toute nue et s'évertue dans le sens de sa propre parole « de l'importance qui est dans le regard seulement, non dans l'objet regardé. »

Il y a plus : le sujet même du livre est une sorte de démonstration par l'absurde. Que cependant on se garde de l'imaginer théorique le moins du monde. Il est, d'un bout à l'autre, doucement palpitant et tiède d'une vie émue et directe.

Attentivement écrit, avec une rare sobriété et dans une parfaite unité de ton, sa composition fléchit un peu dans la dernière partie. On y croit sentir un effort de volonté, et partant moins de naturel. Les personnages, tous accessoires, si l'on peut dire, puisque le propre de l'héroïne est de ne point paraître, frappent par cette vérité de la silhouette que déjà nous admirions dans les comparses de la Porte étroite, par cette sûre et simple conduite du trait, qui du premier coup, à travers le physique, révèle le moral. Le milieu social, le ton de la conversation, l'atmosphère du jardin, et j'allais dire l'odeur de la maison sont d'une réussite particulièrement aisée et heureuse.

Pour n'être pas un livre nécessaire, ce petit traité de la curiosité, de l'attente et de la désillusion est un charmant récit qui nous montre un Gide très humain, accessible et fraternel, un répit après les durs sentiers de La Porte étroite, avant quelle nouvelle proposition de cet esprit réfractaire aux installations définitives ?

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