Le Divan

septembre 1911

 

Jean-Marc Bernard

Les Chroniques

André Gide: Isabelle. Paris.

La Nouvelle Revue Française, 1911.

 

Je me sens gêné de devoir avouer la déception que m’a causé le dernier « récit » d’André Gide. On ne peut m’accuser de part-pris, je le sais, puisque j’ai déjà dit, ailleurs, l’admiration que j’éprouve pour La Porte Etroite et Le Retour de l’Enfant prodigue. Aussi bien n’est-ce pas cette pensée qui me tourmente. J’en veux surtout au romancier de me donner un livre que je ne puis goûter autant que ses autres oeuvres.

Certes les paysages de ce nouveau roman sont parfaitement évoqués ; et l’auteur s’entend toujours à nous faire palper, pour ainsi dire, l’atmosphère dans laquelle se meuvent ses héros. En quelques brèves pages, d’un style remarquable, le lieu de l’action nous est définitivement présenté ; et quelques touches adroites suffisent à camper d’une manière inoubliable le caractère et la silhouette des personnages secondaires.

Toutefois, les personnages principaux : Lacase et Isabelle restent flous et l’action ne s’engage jamais ! Durant les six premiers chapitres (et le récit en compte sept) l’intérêt est merveilleusement éveillé, puis soutenu. Mais les héros une fois présentés, la situation une fois posée, l’intérêt tombe tout à coup. Lacase ne s’analyse qu’à peine et ne nous révèle presque rien de son amour imaginaire qui aurait pu servir de centre au roman. Le caractère d’Isabelle n’existe pas. Le curé disparaît. Quant à Casimir qui semblait devoir être si intéressant, l’auteur l’abandonne. En somme le roman cesse à l’instant où l’on s’attendait à le voir commencer. Après de multiples péripéties, on n’aboutit nulle part.

A propos d’Isabelle, vous m’écriviez, mon cher Martineau : « J’en aime surtout les paysages », puis vous ajoutiez : « Et précisément dans les Tharaud, ce sont les paysages limousins qui me ravissent : je n’en connais d’aussi parfaits que dans Dominique et Au Service de l’Allemagne. J’aurais parlé de la Maîtresse Servante avec plaisir. Mais je vous laisse ce plaisir en gage d’amitié. »

Comme vous je goûte ces paysages sobres et définitifs, mais je me sens empoigné davantage par ce qui fait le fond même de ce livre : l’étude d’un cœur [admirable]. La facture intérieure d’un tel roman rejoint, à mon sens, celle des tragédies de Racine. Mais il y a quelque chose d’amer, de pitoyable et même de répugnant qui donne un accent tout moderne à cette dernière oeuvre.

C’est dans les livres de nos grands écrivains (et je range parmi eux les frères Tharaud) que nous pouvons nous rendre compte de l’aveulissement du caractère humain depuis plus d’un siècle. Certes, les mêmes luttes se sont toujours livrées dans tous les cœurs ; mais il fut un temps où l’homme remporta la victoire sur ses passions ou sur la nature ; tandis qu’aujourd’hui, convaincu de la noblesse de ses instincts les plus bas, il se laisse asservir. L’intérêt de tels combats réside, non plus dans leur résultat, mais dans les seuls sursauts d’une volonté, d’une sensibilité et d’une intelligence. Toutefois, à côté des révoltes romantiques d’Adolphe, nous pouvons contempler à présent l’acceptation du héros de La Maîtresse Servante ?

Le petit ouvrage des Tharaud est un livre qui compte. Vous devez en aimer, comme moi, l’âpre concentration. Ces trois cents pages font un poids dans nos mains et dans notre intelligence.

S’il vous arrive parfois, Martineau, de songer à la volonté si molle, aux stupides sursauts d’orgueil, aux lamentables chutes du héros de ce livre, je vous en prie, songez aussi avec un peu de dégoût et quelque pitié cependant, à votre ami, sur la vie de qui un simple souvenir d’amour projette désormais une ombre lourde.

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