L’Action

11 août 1911

 

[Anonyme]

Petit Courrier des Lettres

Isabelle par André Gide

 

On est un peu déçu. Un peu. Mais c’est beaucoup, mais c’est trop, puisqu’il s’agit de M. Gide. On attend une sobre peinture de caractères, un type au moins, quelque rare figure. Ce prénom qui sert de titre, excite la curiosité. Isabelle, qui est-ce ? La moitié du livre est consacrée à ne nous dire rien d’elle, et la seconde à nous la faire voir comme une « gourgandine » presque vulgaire. Je le répète, on est un peu déçu, mais c’est trop...

Donc Gérard Lacase prépare, en vue du doctorat, une thèse sur la chronologie des sermons de Bossuet. Pour consulter des documents inédits que possède un certain vieux M. Floche, ami de son maître, il se fait inviter à passer une huitaine dans une propriété que M. Floche habite en Normandie. Il y tombe, à vrai dire, sur une compagnie originale. Le couple des Saint-Auréol, la demoiselle Verdure, l’abbé Santal, le jardinier Gratien, sont de bons personnages de romans romantiques. Quartfourche – c’est le nom du domaine – appartient aux Saint-Auréol mais tout le [mots illisibles] par les Floche. Car Mme Floche et Mme de Saint-Auréol sont sœurs. Un garçonnet boiteux, Casimir, complète l’étrange maisonnée. Casimir est le petit-fils des Saint-Auréol et le petit neveu des Floche. L’abbé Santal tient auprès de lui de fallacieuses fonctions de précepteur. En réalité, il utilise le gamin pour ses travaux personnels. Il l’emploie comme copiste. L’abbé Santal n’est pas très sympathique. Et toute cette exposition occupe 100 pages sur 182.

Comme si M. Gide voulait soudain rattraper le temps perdu, Gérard Lacase tombe amoureux de la mère de Casimir, dont celui-ci lui a fait voir une miniature. Alors, l’abbé joue opportunément le rôle du monsieur bien renseigné. Figurez-vous que, surpris par une averse et s’étant réfugié dans un pavillon abandonné, Gérard y a découvert une lettre d’amour, écrite et déposée là depuis des années par la fille des Saint-Auréol dont un gentilhomme des environs était l’amant. L’abbé connaissait toute l’affaire : il nous l’expose avec d’habiles réticences. La nuit même où il devait enlever sa maîtresse, l’amant a été trouvé mort, tué ou suicidé – on ne sait pas – le long du mur d’enceinte. C’est ainsi que la lettre n’est jamais parvenue à son destinataire. Dans la suite, Isabelle oublia de la retirer de la cachette où elle l’avait mise et où Gérard, juste à point, la trouve... Ah ! cette lettre !

Deux ou trois fois par an, Isabelle, qui vit quelque part avec un second amant, vient à Quartfourche voir son fils et taper sa famille. Une des ces visites a lieu précisément pendant le séjour de Gérard qui assiste, dissimulé derrière une tapisserie ou une porte, à l’extraordinaire entretien d’Isabelle, de sa mère et de sa tante. Gérard essaie en vain d’approcher Isabelle. Il regagne Paris, désespéré.

Quelques mois après, les Floche sont morts et tout va très mal à Quartfourche. Gérard s’y rend à l’improviste. L’abbé Santal le met au courant des événements. Isabelle est au château avec son amant, un homme d’affaires qui débite les futaies au rabais. Bizarre, cet homme d’affaires. Mais cette fois Gérard peut parler à Isabelle. Elle lui avoue que son premier amant a été tué par le jardinier Gratien et qu’elle n’est pas étrangère à cet assassinat. Nous ne comprenons pas bien. Gérard non plus. Il s’éloigne rêveur et désenchanté. Quelque temps après lâchée par l’homme d’affaires, Isabelle s’enfuit avec un cocher. Parions qu’elle était hystérique !...

Et maintenant je m’excuse d’avoir parlé de ce livre avec irrévérence. J’en suis d’autant plus confus que je n’oublie pas que M. Gide est l’auteur des Nourritures terrestres.

Retour au menu principal