Mercure de France

1er septembre 1911

 

Rachilde

 

Isabelle, par André Gide

 

L’auteur, avec une habilité merveilleuse, a réuni dans ce récit tout ce qui fit, jadis, le bonheur des lecteurs d’Anne Radcliffe. Ce n’est pas permis à tous les littérateurs de raconter des choses qui vous donnent la chair de poule, ou, pour s’exprimer avec plus d’élégance : la petite mort. Et cependant, si nous étions francs, comme nous avouerions volontiers que ce que nous demandons d’abord à un livre c’est de nous tenir en suspens sur un précipice, ne fût-il que moral ! Dans celui-ci nous découvrons un château de la Belle au bois dormant ; or, la maison abandonnée où souffle par les fenêtres disjointes le vent du mystère a été de tous les temps le but de notre imagination vagabonde. Ce château-là, nous y sommes reçus par des amis des lettres, ce qui nous rassure immédiatement sur la qualité des émotions qu’on va nous y offrir. Nous y rencontrerons des fous, des êtres mystérieux dont les actes ne sont pas bien définis, mais, ces amis de lettres nous tenant par la main, nous ne nous égarerons pas dans les chambres vides pour le seul plaisir de leur description. Tout est prévu pour que la promenade nous donne la plus haute idée de nos ciceroni. Cette jeune héroïne, Isabelle, n’est qu’une femme comme les autres, mais nous en avons la meilleure impression, car nous ne la suivrions pas sans illusions sur ses qualités, et quand nous apprenons qu’elle a fait tuer le héros bêtement, avec le moins d’héroïsme possible, nous sommes allés assez loin pour éprouver pleinement le plaisir du retour… par un nouveau sentier de traverse… A la fois moderne et 1830, cette œuvre nous amuse par son allure de légende et ses dessous laborieusement étayés. C’est un décor, un trompe-l’œil pour nous amener par le frisson de l’épiderme à la plongée profonde au noir des eaux dormantes de la passion humaine, de la passion, hélas ! pour l’unique satisfaction des passions. André Gide est un des rénovateurs du roman dit d’aventures. Qui le croirait ? Mais à prendre une loupe et à étudier la trame de son œuvre, on est enchanté par la façon dont il a su plier, nouer, tresser indissolublement les ficelles du métier avec le fil soyeux de la poésie, le fil de la Vierge.

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