La Revue Hebdomadaire

[16] septembre 1911

 

[Anonyme]

 

Les Livres

André Gide : Isabelle

 

Je crois lire dans la destinée de M. André Gide qu’il ne nous décevra jamais, et je suis presque tenté de m’en plaindre : il m’inspire trop de sécurité. Il réalise toujours exactement ce qu’il veut réaliser, tout ce qu’il veut réaliser, ni moins ni plus. Point d’essors illimités dans ses entreprises; mais point de chutes. Il ne se dépasse jamais : pourquoi se dépasserait-il, puisqu’il peut atteindre très haut ; mais il n’est jamais inférieur à lui-même. C’est pourquoi et surtout si je me souviens des deux livres qui ont précédé celui qu’il vient de nous donner, je ne saurais hésiter à croire qu’avant de l’écrire, M. Gide a délibérément assigné à Isabelle un rang secondaire dans son oeuvre, et s’est moins soucié, en l’écrivant, de sa gloire que de son plaisir.

Gérard Lacase, à l’âge où l’on prépare des thèses est venu à Paris, pour des recherches d’histoire, consulter la bibliothèque du château de la Quartfourche, en Normandie. Il n’en a pas plus tôt franchi le seuil que l’étrange atmosphère de cette demeure le sollicite à la plus romanesque aventure. Il s’éprend d’un portrait. En vain ses hôtes, M. et Mme Floche, M. et Mme de Saint-Auréol s’efforcent-ils à tenir secrète une existence qui les déshonore ; celle que Gérard aime d’une curiosité irritée, c’est précisément leur nièce, leur fille. Isabelle de Saint-Auréol, la mère coupable de Casimir de Saint-Auréol, ce petit infirme dont les ébats maladroits et la prompte amitié ont seuls souri à Gérard, dans ce sombre château. Un jour, Gérard connaît Isabelle : elle n’est qu’une fille qui a mal tourné après avoir laissé assassiner son premier amant. Il ne faut pas aimer les portraits.

Ce récit est-il allégorique ou seulement fantasmagorique ? Prétend-il nous incliner à la réflexion ou seulement, par son étrangeté, nous séduire ? Le héros en est-il Gérard, pour nous enseigner l’inanité des enthousiasmes trop prompts, ou bien Isabelle, placée devant nous comme un cas bien remarquable de perverse inconscience puisque cette fille passionnée ne peut se défendre de laisser son amant marcher à la mort par lâcheté ou pour le plaisir ? ...Ou bien encore suffit-il à M. Gide d’exercer une plume presque trop habile à la description de cet autre Château de la misère, et de ces personnages, d’une désuétude si pittoresque ? Nous ne le saurons jamais, quoi qu’il en soit, voici un petit livre véritablement ensorcelé ; et puisqu’il abrite un sort, il n’est pas étonnant qu’on se puisse poser, à son propos, tant de questions. Une dernière m’embarrasse : une anecdote si mince valait-elle, quoi qu’elle signifie, d’être contée avec de tant de circonspection, des soins si précieux et si amoureux ? Car on sait que, quoi qu’il écrive, M. Gide n’écrit rien qu’avec le plus minutieux amour. Et il faut bien pardonner à l’excès même de cet amour qui n’affecte jamais de pompe. M. Gide aime [raconter] avec [simplicité], et voudrait que son choix, sa prédilection demeurassent inaperçus. Rare mérite, et qu’il faudrait pouvoir dénoncer à chaque page. Il n’est pas possible de parler plus noblement et plus simplement de l’automne : « Que le parc était beau, et qu’il s’apprêtait noblement à la mélancolie de cette saison déclinante ! J’y respirais avec enivrement l’odeur des mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, à demi dépouillés déjà, ployaient leurs branches jusqu’à terre ; certains buissons pourprés rutilaient à travers l’averse ; l’herbe, auprès d’eux prenait une verdeur aiguë… »

Je ne voudrais pas, sitôt, me mettre en contradiction avec moi-même. J’ai dit que M. Gide réalisait toujours pleinement tout son dessein ; et quoique je n’aie pas très bien su définir Isabelle, Isabelle ne m’arrachera pas de dédit. C’est ma faute, et non pas celle de M. Gide si je n’ai pas su voir tout ce qu’il se promettait d’Isabelle, qui équivaut à ce qu’il en a tenu. Comme les récits auxquels il succède, celui-ci continuera d’augmenter un peu le nombre de ces admirateurs définitifs qui composeront [bientôt] autour de M. Gide, sinon le grand public, ce que je ne n’oserais lui souhaiter, de moins un grand public.

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