La Phalange

20 Septembre 1911

 

Marcel Ray

 

André Gide ― Isabelle Editions de la Nouvelle Revue française.

 

André Gide, comme il est juste, occupe beaucoup les jeunes gens. Tout est jeune dans son œuvre ; les personnages, les sentiments, l’odeur même et la couleur des mots. Il faudrait lire ses livres dans le frais Luxembourg d’avril où passent le premières robes claires.

Ils étaient trois sur trois chaises, devant la fontaine Médicis. Leurs paroles et les noms qu’ils se donnaient, perçant l’air limpide, tombaient droit dans mes oreilles. Porphyre et Crassus me tournaient le dos : Chocolat, velu jusqu’aux ongles, froissait dans ses mains brunes un petit livre bleu. « Isabelle, dit-il en faisant crisser les pages sous son ongle, Isabelle, c’est un très gentil petit bouquin. Dommage que Gide écrive si purement. Ca me rappelle les aventures de Sherlock Holmes.

― Hein?

― Oui, c’est une histoire racontée à l’envers. Conan Doyle a renouvelé la technique du roman en inventant le récit récurrent. C’est une puissante découverte. Il peigne ses ours à rebrousse poil et leur donne une mine effroyable. Rappelez-vous le Pouce de l’ingénieur ou les Petits Danseurs. Ce seraient de fades histoires, si l’acteur en avait narré les péripéties dans l’ordre chronologique. Mais il commence par la fin et fait gravir à son policier tous les échelons qu’il a disposés lui-même, avant de prendre la plume. Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas abordé de plus vastes sujets. Quelle matière, pour la narration inductive, qu’une Vie de Napoléon ! Dans une île perdue au milieu de l’Atlantique, des soldats anglais gardent un prisonnier mystérieux. Sherlock Holmes débarque dans l’île, se déguise en marchand de bananes, mesure des traces de bottes, ramasse un bouton d’étoffe grise et une cocarde froissée; puis il part pour l’île d’Elbe...

― Taisez-vous, interrompit Crassus. Votre blague indécente ne respecte rien. Je ne vois d’ailleurs pas quel rapport....

― Il n’y a pas de rapport, il y a identité entre la technique de Gide dans Isabelle et celle de Sir Arthur Conan Doyle. Je vais vous raconter Isabelle. Ne protestez pas que vous connaissez tous deux cette histoire ; je vais vous la raconter à l’endroit. Le baron et la baronne de Saint-Auréol, hobereaux normands, élevaient dans un noble et vaste parc une fille plus belle que sage. Elle s’occupait, le jour, à son piano, visitait les armoires odorantes de sa mère, ou bien, assise sur la terrasse, elle soupirait en regardant ses mains blanches. Mais quand la nuit bouchait les oreilles de ses vertueux et stupides parents, elle allait, vêtue d’étoffes légères, attendre dans un pavillon isolé le vicomte de Gonfreville, qui lui donnait de très émouvantes leçons. Le vicomte, trop pauvre d’argent et peut-être aussi de réputation pour obtenir la main d’Isabelle, lui proposa de se laisser enlever, sans oublier d’emporter les bijoux de sa mère, car il faut bien vivre et d’ailleurs c’est l’usage. Mais la triste Isabelle qui n’avait d’ardeur que pour le plaisir, n’estima sans doute pas assez haut celui qu’elle prenait avec le vicomte, car elle avertit au jour marqué pour sa fuite, le garde-chasse Gratien, un homme tout d’une pièce, un domestique comme on n’en trouve plus... Le lendemain, le vicomte, victime d’un accident de chasse, gisait tout froid dans le fossé, et six mois après, Isabelle mettait au monde un enfant chétif, fruit difforme de son péché. Quel pauvre fait divers !

― Quel riche fait divers, dit Crassus, et comme vous trahissez Gide et sa pensée ! Voulez-vous que je vous raconte Rosmersholm ? Le vieil Ibsen tremblera de fureur dans sa tombe septentrionale, si j’en use avec lui comme vous en usez avec Gide. Rebecca West, invitée au foyer du pasteur Rosmer et de sa femme malade, affiche une santé insolente, se fait aimer du mari dont elle flatte les goûts et la faiblesse, et pousse la femme au suicide pour prendre sa place et devenir Mme Rosmer. Quel pauvre fait divers ! Et quelle merveille qu’Ibsen ait pu tirer d’une si mince matière un incomparable chef-d’œuvre ! Vous ne croyez pourtant pas, sombre et caustique Chocolat, que l’Ours norrois ait pris des leçons, vers 1886, chez Sir Arthur Conan Doyle. D’ailleurs, vous faites bien d’attirer notre attention sur cette technique récurrente. Elle n’a pas de valeur par elle-même. Elle est très propre à l’investigation du mystère. Elle vaut tout juste autant, chaque fois qu’elle est appliquée, que le mystère qu’elle sert à découvrir. Elle vaut par la sincérité de l’écrivain qui l’emploie. Le mystère, chez Conan Doyle, est du même ordre que celui du jeu de cubes ou de puzzle : c’est un mystère amusant, mécanique, inoffensif. Le mystère chez Ibsen, c’est la vie même, multiple, impénétrable et rétive, qu’il s’efforce de comprendre et de contraindre, sans jamais arriver au terme de son effort. Tous deux se servent du même instrument : entre les mains de l’Anglais, il fonctionne parfaitement, mais à vide ; entre celles d’Ibsen, il n’est qu’un instrument. Tous deux s’en servent constamment. André Gide ne s’en était jamais servi. Et voilà ce qui m’intéresse. Il ne s’en était jamais servi, parce qu’il nous parlait toujours de lui-même. Quand on parle de soi, on peut commencer par le commencement. Isabelle est le premier récit objectif de Gide. En vérité, cette médiocre héroïne n’a rien de commun avec lui. Il agrippe donc cette vie extérieure par les arêtes où elle donne prise ; il va du présent au passé, du connu de l’inconnu. Vous rappelez-vous qu’Oscar Wilde disait à Gide : « Quand cesserez-vous de dire « je » dans vos livres ? ». Je ne sais si l’ombre de Wilde est satisfaite, mais Gide, pour une fois, a suivi son conseil. Vous bâillez, Porphyre ?

― Je baille parce que je rêve, et je rêve aux dernières lignes d’Isabelle... Donnez-moi donc ce livre. « C’est pourtant cette même nuit que Francis Jammes, avant de s’endormir, écrivit sa quatrième élégie ». Je pense qu’Isabelle contient un poison subtil dont Jammes nous donne le remède. Ou bien c’est le contraire, si vous voulez. André Gide, écrivant Isabelle, ressemble à ce personnage de Térence qui se châtiait lui-même. Il se punit d’aimer trop Francis Jammes et la poésie romantique. Isabelle, aux yeux du jeune normalien qui s’éprend d’elle sur son portrait, ressemble comme une sœur à Clara d’Ellébeuse et à Pomme d’Anis. L’art séduisant de Francis Jammes a peuplé les vieux parcs français de belles jeunes filles passionnées ; nous ne pouvons plus respirer l’odeur des mousses et des feuilles humides sans épier des yeux, sous les branches froissées, leurs robes candides et leurs écharpes flottantes ; nous les imaginons selon notre désir, pures, ardentes et irréelles comme des flammes. Gide s’est donné le douloureux plaisir de regarder de près ces claires idoles. Il a respiré dans le vieux parc moisi une odeur de pourriture et de mort; il a gravi les degrés délabrés du château, dont il a ouvert toutes les fenêtres, il nous a montré, dans une lumière froide, des bourgeois de chair et d’os, et une héroïne vivante, bien humaine, trop humaine. Vous aviez raison, Crassus, Gide est sorti de lui-même. Isabelle est une amère caricature de L’Enfant prodigue. La vie n’est trop souvent qu’une amère caricature de toute poésie. Mais quand on croit l’avoir scrutée et radicalement expliquée, elle garde encore son merveilleux mystère. Isabelle la Véritable m’émeut plus profondément que Pomme d’Anis. Elle n’a plus de voiles dont on puisse la dépouiller. Et seul un génie plus vaste que celui de Gide, un Balzac, un Shakespeare pourrait me rendre plus sensible l’énigme affreuse de son existence. Mais Gide sait qu’il excelle à jouer une autre musique. »

Le vent se leva, des feuilles tombèrent, et le Luxembourg ne fut bientôt plus qu’un grand domaine abandonné.

 

Post-Scriptum. ― Dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue Française, Jacques Copeau reproduit, en l’accompagnant des commentaires qu’il mérite, un article inconvenant de M. Paul Reboux, critique littéraire du « Journal » sur l’Otage de Paul Claudel. Il y a de la méthode dans les sottises que le Journal publie chaque mardi, depuis qu’il s’est augmenté d’une « page artistique et littéraire ». L’article sur Claudel est du 11 juillet. Le 15 août, un certain Emile Bayard consacre deux colonnes à culbuter l’impressionnisme.

« Lorsque l’on compare, dit-il, les Jean-Paul Laurens, les Bonnat, les Luc-Olivier Merson, les Dagnan-Bonveret, les Besnard (!!) et tutti quanti, à ceux que l’on voudrait leur opposer, les Cézanne, les Pissarro, les Gauguin, les Matisse, etc., on est en droit de sourire... Le triste legs Caillebotte, au Musée du Luxembourg, n’a encore convaincu personne, et l’Olympia de Manet, au Louvre, se mêlera longtemps en étrangère aux chefs-d’œuvre dédaigneux qui l’environnent. » Voilà qui est bien pensé, et bien dit. Connaissez-vous M. Robert Scheffer ? Le 22 août, M. Robert Scheffer publie en même place une cinglante diatribe contre André Gide et Francis Jammes. Il s’indigne de la renommée croissante de ces deux « mystificateurs ». Il déplore, pour le bon renom de la France, que l’étranger admire et traduise leurs oeuvres. « Ici, snobisme à part, l’on se réserve ou l’on ignore. Et c’est dommage : le romancier et le poète sont de merveilleux humoristes. S’ils mystifient, on ne peut l’affirmer. Il est plus probable qu’ils se prennent au sérieux : ils n’en sont que plus divertissants...André Gide, Francis Jammes, un autre Francis que j’oubliais, Viellé-Griffin (sic), voilà nos grandes gloires, de l’autre côté de la frontière... »

Il est certain que si André Gide, Jammes et Vielé-Griffin, « c’est de la littérature », les contes du Journal « n’en » sont pas, et vice-versa, comme on dit au cours de géométrie. Et surtout il est grand temps de rappeler à l’ordre la riche clientèle étrangère, qui égare chez Druet ou chez Bernheim les marks et les dollars dont elle faisait naguère un meilleur usage. Libre au Journal de prôner, à côté du Rhum Negrita ou du Pneu Michelin, un certain genre de peinture ou de littérature : ce négoce ne nous regarde pas. Il me semble cependant qu’il serait moins facile au Journal de calomnier dans le monde entier nos plus admirables artistes, s’il ne profitait de la confusion d’idées qu’ont créée depuis les années, les théoriciens du néo-classicisme. En défendant maladroitement contre les attaques imaginaires Poussin et Racine, les disciples de M. Pierre Lasserre nous préparent une belle renaissance de l’académisme. Ils professent que Maurice Denis n’est pas très éloigné de Poussin. Et le Journal estime, non sans raison, que Bouguereau, n’est pas très éloigné de Maurice Denis.

Voilà où nous en sommes. La doctrine qui condamne en bloc, au nom d’un passé aboli, toutes les tendances « non classiques » de l’art contemporain, réduit la critique indépendante à une triste condition. Sous peine d’être confondu avec M. Paul Reboux, je ne puis plus parler de Claudel qu’en appelant à mon secours tous les superlatifs les plus emphatiques de la langue italienne. Il ne m’est plus permis de faire sur le dernier livre de Gide ou sur le prochain recueil de Francis Jammes la plus respectueuse réserve sans risquer de fournir au Journal une collaboration involontaire. Je me garderai donc d’aimer Phryné au point de souhaiter qu’elle fût encore plus belle, et puisqu’on m’oblige à la comparer aux comédiennes fardées qui la jalousent, je proclame que sa beauté est éclatante, pure et sans défaut.

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