Petit Journal

[21 septembre 1911]

 

Charles Morice

 

Isabelle « récit » par M. André Gide (Nouvelle Revue Française)

 

L’héroïne n’est pas d’une qualité rare, malgré l’éclat aristocratique de son nom ; ses aventures sont d’une banalité triste, malgré le dénouement de tragédie qu’elle leur donne : le château qui fût le théâtre de ces amours et de ce crime n’a rien de merveilleux, malgré le mystère qui l’habite. On respire, dans ce « récit » Isabelle comme un parfum fané de romantisme tranquillisé, peut-être lassé de lui-même et qui se plairait à narguer, froidement, ses prétentions de jadis, à se punir d’avoir trop espéré. A coup sûr il y a cinquante ans, un romancier n’aurait pas fait les frais ce cette mise en scène compliquée, truquée pour conclure à l’âme nulle, au néant morale de Mlle Isabelle de Saint-Auréol, qui fit tuer son premier amant sans trop savoir pourquoi, puis gaspilla sa vie aux bras de qui voulut la prendre. Mais n’est-ce pas là, justement, à constater cette absence de soi-même dans la joie et dans la faute que M. André Gide s’est intéressé ? Isabelle n’est pas une sœur de Madame Bovary. Elle n’est pas davantage de la famille de cette captivante Alissa de la Porte étroite. Elle est celle qui n’existe pas ; son signe distinctif est qu’elle n’a pas lieu. Le cas d’une âme possédée par le démon du vide a pu tenter l’un des écrivains les plus soucieux de problèmes moraux que nous sachions, en ce temps. Et le style, net, sobre, précis est bien l’instrument qui convenait pour l’analyse d’un cas.

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