Les Bandeaux d’Or

21 septembre 1911

 

Paul Castiaux

 

A propos d’Isabelle

Récit d’André Gide

 

D’où vient qu’en reprenant le récit de Gide, je suis ému plus encore qu’à la première lecture ? Je tâche en mon souvenir, vague et lointain, à retrouver plus précisément certains vestiges flous d’une ancienne histoire ? Isabelle ? L’aurais-je rencontrée déjà où plutôt, ne l’ai-je jadis devinée ? Voici : c’était vers le printemps il y a quelque dix années. Après une longue promenade entre les champs joyeux fleuris de rouge et de bleu, où souvent je paressais sur l’herbe grasse, entre les pommiers, j’arrivai au haut d’une colline. De là, je découvris un bourg, allongeant une rue large derrière l’église, flanquée d’un porche en bois et entourée par un préau où se devinaient quelques tombes rustiques... Je descendis la côte et entrai à Ry... C’est là que vécut, romantique et sentimentale, Madame Bovary. Je vis la maison calme où avant le mariage passa sa jeunesse, « jolie et blanche comme une poupée de cire », Mademoiselle Bovary (appelons-la ainsi, puisqu’aussi bien elle vit maintenant dans la légende, et son nom de jeune fille importe peu). Longtemps je causai avec Madame X... dont la mère avait été amie d’enfance de Mademoiselle Bovary. Madame X... se rappelait exactement les conversations à ce sujet, que lui avait tenues sa mère, et la description que je cite plus haut vient d’elle-même. C’est elle encore qui me rapporta un mot charmant d’Emma ; comme on lui demandait les raisons d’une toilette toujours soignée, si inutilement pour la campagne, elle répondit : « Je ne suis pas une femme de tous les jours. »

Je demeurai quelque temps à Ry. Là je relus (pour quelle fois de plus!) le roman de Flaubert ; je le revécus avec ardeur au milieu des souvenirs. Le successeur, dans la cure, de Monsieur Bournisien, m’accueillit. Il aimait assez peu parler de l’héroïne de Flaubert. Il se contenta de me montrer un des tableaux du chemin de croix qui avait été donné par Monsieur Homais (ou celui qui devint tel sous la plume du romancier). Monsieur Homais, le vrai, était [clérical] !

Je vis aussi le vieux conducteur de l’illustre diligence « Hirondelle ». Il était presque centenaire. Très rébarbatif à tout interview, il avoua néanmoins, que Madame Bovary lui faisait rapporter bien souvent de Rouen ses romans. Ce mot prenait dans sa bouche toute une signification mystérieuse.

Après quelques excursions parmi les environs où jadis elle avait promené ses rêveries passionnées, je quittai le bourg. Le dernier regard que je donnais aux maisons, du haut de la côte, fut lourd de mélancolie : je crois bien que j’étais amoureux d’un fantôme.

Mademoiselle Bovary... Isabelle.

Toutes deux, amoureuses et un peu folles, vous fûtes blessées par le tumulte dramatique de la passion et de la vie bien plus que vous ne fûtes bienheureuses. Toutes deux, vous alliez vers de clandestines étreintes, tremblantes de désir, à travers les pluies provinciales, par les prairies mouillées et froides, contre les arbres roux de l’automne.

Je vous revois Emma, dans la forêt, avec Rodolphe, Isabelle, avec Blaise de Gonfreville, dans le parc ou dans le pavillon, éloignées des salons où l’on s’endort en remuant des cartes...

Dans ma pensée, toutes deux, irréelles autant, je vous devine et je vous aime...

Dans l’œuvre de Gide, « l’aventure » de Gérard est à la fois romantique et très moderne, tendrement désespérante.

D’une visite au château ruiné de la Quartfourche naît le récit de Gérard. Il a vingt-cinq ans ; les hasards d’une thèse à préparer le conduisent vers Monsieur Benjamin Floche, l’un des hôtes de la Quartfourche ; celui-ci possède des documents indispensables à l’étudiant pour l’établissement de son travail. La Quartfourche abrite aussi Mademoiselle Verdure, vieille fille un peu acariâtre, et qui se dispute parfois avec un certain abbé Santal, précepteur, sous les conseils de qui étudie le jeune Casimir, élève infirme. Monsieur de Saint-Auréol, beau-frère de Monsieur Floche et Madame de Saint-Auréol complètent l’ensemble des personnages tous curieux, typiques et pittoresques.

Gérard s’ennuie. Fatigué de pluies et de campagne, le contact avec ces personnages vieillis, usés, automates un peu, joueurs de bésigues et sommeillant contre le feu des longues veillées, le décide à un départ brusque. Et tout à coup, « l’aventure » naît. Gérard découvre par hasard un médaillon : « Quel est ce conte où le héros tombe amoureux du seul portrait de la princesse ? Ce devait être ce portrait-là. »

Gérard invente un prétexte et reste au château.

Ici se place l’épisode le plus important du récit.

Gérard découvre dans un pavillon abandonné du parc de la Quartfourche une lettre cachée derrière un lambris vétuste... la dernière lettre d’Isa. Ardente, agitée de fièvre et de désir, elle signifie à un amant les conditions d’un dernier rendez-vous et d’un enlèvement. Gérard veut savoir ; il interroge l’abbé et apprend seulement ceci d’un drame antérieur : le vicomte Blaise de Gonfreville a été tué d’un coup de fusil, cette nuit même qu’il venait pour enlever Mademoiselle Isabelle de Saint-Auréol dans le parc du château.

Un jour, Isabelle vient à la Quartfourche, et Gérard, par une fente de porte, assiste à la plus extraordinaire scène de famille, l’entrevue de Madame de Saint-Auréol et de sa fille maudite. Isabelle repart après avoir embrassé son fils Casimir. Gérard veut la rejoindre, lui crier son amour ; il ne peut qu’entendre le roulement d’une voiture qui s’éloigne.

Il retourne à Paris. Assez longtemps après, il revient à Quartfourche et retrouve le parc dont on abat méthodiquement tous les arbres, au milieu de toute cette mélancolie du décor où fut rêvée son aventure irréelle et sentimentale... Et voici qu’il découvre Isabelle, assise au pied d’un arbre. Banal, navrant de réalisme décevant, un dialogue bref s’agite. Gérard montre la lettre d’amour et apprend le drame tout entier des lèvres mêmes d’Isa... sa peur au dernier moment, son hésitation et l’assassinat par Gratien (qu’elle avait prévenu dans une crise de lâcheté féminine) du vicomte son amant...

Après quelques paroles d’amère banalité, Gérard s’en va. Il vient tout à coup de reconnaître une femme quelconque, presque vile. Le rêve s’est éteint. Et aussi la divine Isa du médaillon, comme si un doigt grossier et brutal eût effacé, en la frottant, l’effigie adorée.

Un sanglot de songe blessé secoue, lamentable et profond, la fin de l’aventure, de la si belle aventure brisée.

Sobre et bref le récit est écrit avec une simplicité qui peut-être n’est qu’apparente. Tout le talent de Gide est ici. La formule d’art de la Porte étroite se retrouve. Sans doute, cette dernière oeuvre est plus aiguë de psychologie. L’amertume est aussi profonde ici que là. Mais il y a plus de force dans le roman que dans le récit.

« Décrire ! Ah fi ! Ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais bien de découvrir la réalité sous l’aspect. »

Ces mots d’Isabelle disent Gide mieux qu’aucune glose ne saurait le faire. Aucun éclat, nulle brutalité, un dessin délicieux à peine pastellisé de couleurs finement sobres. L’écriture de Gide est semblable à ce médaillon que découvre Gérard dans le secrétaire suranné et dont l’Isa peinte ne peut s’oublier et hante la pensée d’une flamme à la fois ardente et mesurée. La sécheresse voulue quelquefois, cache une véritable richesse.

Gide contient une sensibilité véhémente et d’ailleurs moderne dans la mesure d’une expression sobre et délicate, presque classique. Devant certaines formes, certains raccourcis, je songe à tel écrivain du XVIIe siècle, La Fontaine, par exemple (comme lui, Gide emploie le mot « dépourvu » pris absolument). Je crois bien que presque toute la séduction des deux dernières oeuvres de Gide résulte de cette alliance. Il fallait un grand artiste pour atteindre, par ce moyen, au parfait, et Gide en est un. Ecoutez ceci :

« O printemps, ô vents au large, parfums voluptueux, musiques aérées, jusqu’ici vous ne parviendrez plus jamais ! Me disais-je ; et je songeais à vous Isabelle. De quelle tombe aviez-vous su vous évader ! vers quelle vie ?

Là dans la calme clarté de la lampe je vous imaginais sur vos doigts délicats laissant peser votre front pâle ; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre poignet.

Comme vos yeux regardent loin ! De quel ennui ! Sans nom de votre chair et de votre âme, raconte-t-il la plainte, le soupir qu’ils n’entendent pas ? »

Laforgue et Jean de Tinan nous dévoilèrent bien des troubles de l’âme érotique et sentimentale moderne. Le second écrivit un livre intitulé : Un Document sur l’impuissance d’aimer. La Porte Étroite pourrait être dite documentaire d’une volonté à ne pas aimer (par mysticisme très spécial et protestant que Gide ne voulut jamais célébrer, comme quelque-uns l’ont cru). Isabelle comme Madame Bovary, est une histoire de « trop d’amour ».

C’est surtout une délicieuse rêverie dont le romantisme est dominé par une exquise sensibilité.

Vouloir réaliser son rêve et en souffrir, tel est en somme le thème du récit de Gide que l’on pourrait appeler aussi l’histoire d’un Portrait.

Pierre Louÿs plaçait dans la bouche de Démétrios, les paroles suivantes : « On n’a jamais le bonheur deux fois avec le même événement. Je ne suis pas insensé, au point de gâter un souvenir heureux... Comme je n’ai aimé que ton ombre, tu me dispenseras, chère tête, de remercier ta réalité... Qu’il te suffise de savoir que, rêvée ou conçue, ton image m’est apparue dans un cadre extraordinaire. Illusion ; mais sur toutes choses, je t’empêcherai, Chrysis de me désillusionner. »

Gérard voulut pousser trop loin son aventure ; il connut, lui, la désillusion. Isabelle est une oeuvre profondément triste, angoissante presque.

 

(1) Je retrouve une carte postale illustrée, que l’on vend à Ry, et qui porte, sous la vue du porche de l’église, le quatrain suivant écrit par lui :

            Beau poche en bois sculpté, la merveille de Ry

            Aux pays d’alentour en est-il qui m’égale ?

            J’ombrage (mince honneur) la pierre sépulcrale

            De celle qu’on nomma Madame Bovary.

D’Isabelle si elle fût morte, l’abbé Santal eût réussi peut-être, une épitaphe semblable !

 

 

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