Polybiblion

[janvier 1912]

 

L Dimier

 

Romans

 

Quel malheur que la fable d’Isabelle soit si faible, et compose en somme un fond si peu attachant ! Les accessoires en sont parfaits. C'est un vieux domaine de province, où deux couples achèvent leur vie : les Saint-Auréol et les Floche. Les Saint-Auréol, prolongement pittoresque et vieillot de noblesse ancienne, les Floche, reliés au monde de la science de Paris à cause des recherches d’archives que mena Floche, mais depuis longtemps engourdis par la province, qu'ils ne quittent pas. Une gouvernante, Mlle Olympe Verdun, complète ce tableau de vieilles gens cocasses et bons, au milieu desquels tombe tout à coup un jeune Parisien, attiré par des recherches aux archives du château. M André Gide a peint l'effet produit sur lui au moyen des traits les plus agréables, les plus littérairement distingués. Dans ce milieu grandit un orphelin, Casimir de Saint-Auréol, infirme et médiocrement soigné, figure touchante, que rend plus touchante encore l'amitié dont il s'éprend pour le Parisien. Tout cela est excellent ; le reste est moins bien inventé, Isabelle, fille des Saint-Auréol, est la mère coupable de cet enfant. Elle mène hors du pays une vie de galanterie, interrompue de visites qu'elle fait pour demander de l’argent. C'est une mystérieuse histoire, que le Parisien ne démêle qu'avec peine et par le secours d'une lettre trouvée, qui ne va pas sans invraisemblance. L'auteur a-t-il craint de nous refaire, après tant d'autres, l'histoire sentimentale de la pécheresse attendrissante ? Il a privé soigneusement la sienne de cet attrait. Réaction de volonté chez un protestant ? Je le crois. M. André Gide est de la religion réformée, mais non à la façon béate et naïve de quelques autres de M. Lichtenberger par exemple. Toute une partie de sa culture échappe à cette tare d'origine. Tout ce que j'ai loué dans Isabelle est du meilleur fonds français ; aussi puis-je bien imaginer qu’il a conçu durement son personnage de fille coupable, exprès, et en contradiction avec ce que la sentimentalité huguenote eût dicté à d'autres. Un écrivain de notre éducation eût peut-être eu moins peur de cela. Car rien n'empêche dans la réalité que ce caractère soit touchant, et celui qui n’a pas en soi de pente à l'exagérer aurait pu l'essayer dans cette circonstance. Donc, Isabelle enfin, connue toute entière, est méprisée. Le Parisien dit adieu au rêve qu'il avait fait à son sujet. Et il faut, nous, que nous disions adieu à tout ce que la peinture de ce milieu de vieilles gens et de choses anciennes nous avait préparés à goûter d’émotions. L'épisode de Casimir même ne mène à rien ; et c'est de quoi le lecteur a peine à se consoler. Ce qui paraît le plus manqué en cette affaire, c'est le personnage de l’abbé précepteur : à la fois dur et irréel. On ne l'imagine bien, ni dans son intérieur, ni dans ses gestes, ni même dans la part qu’il prend aux événements. Il faudrait citer vingt détails. Voici une citation trop unique et trop brève, qui donnera une idée du charme de ce livre : « Tandis que Mme de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le premier jacquet finissait ; parfois alors, M. Floche prenait la place de son beau-frère ; ni M. Floche, ni abbé n'annonçaient les coups ; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le cornet et sur la table ; M. de Saint-Auréol dans la bergère monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois tout à coup flanquait un énorme coup de pincette en travers du feu, si impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise ; Mlle Olympe accourait précipitamment et exécutait sur le tapis ce que Mme de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles. Le plus souvent, M. Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne quittait pas son fauteuil ; de ma place je pouvais la voir, non point dormant, comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre ; et, le premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage, je pus distinguer qu'il pleurait. »

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