RACHILDE, Mercure de France, t. CXLIV, n° 538, 15 novembre 1920, pp. 194 -195.
Repris dans le BAAG, n° 42, avril 1979, pp. 90-91. 

 

     LA SYMPHONIE PASTORALE, par André Gide.

     Je crois que le catholicisme et ses pompes, et ses élans amoureux vers le Fils de l'Homme, le fils de la Vierge, plutôt, a inventé une volupté mystique très propre à entretenir l'autre ! Mais le protestantisme, en essayant de corriger et d'épurer la vanité des [91] démonstrations théâtrales, en reprenant le chemin d'un ascétisme plus humble, en condamnant aux bourgeoisies du mariage et à toutes ses humiliations de l'intérieur mesquin ses pasteurs réduits à l'état d'homme de peine conjugale, a suscité une sorte de passion à la fois permise et contenue qui, de temps en temps, en arrive jusqu'au sadisme. Oh ! ce n'est ni l'orgueil, ni la voluptueuse continence du saint qui méprise, parĶ qu'il tend vers l'absolu ! C'est, en face du pain des anges, le goût pour le pain de ménage qu'on désire plus tendre. Et cela donne envie de rire... ou d'avoir pitié. Le bon pasteur a donc recueilli chez lui, où il a déjà plusieurs agneaux, une brebis égarée, seulement parce qu'elle est aveugle ; il la soigne ou la fait soigner par sa femme qui est obligée de... l'épouiller. Mon Dieu, oui. La petite est jolie, et elle ouvre les yeux intérieurement à la lumière de l'intelligence, devient naturellement amoureuse de son éducateur, jusqu'au jour où une opération lui ouvre le regard physique sur le fils du pasteur, qu'elle trouve mieux que son père, ce qui est dans l'ordre. Et elle en meurt, car elle n'ose pas choisir, pendant que le fils, désolé, quoique respectueux, entre dans les ordres. Ce petit roman, où la musique de la symphonie pastorale joue juste le rôle d'une incantation, est écrit avec une latente puissance d'ironie qui met en relief certains détails, comme peut une lanterne sourde accuser tout à coup le profil d'un être souffrant jusqu'à l'intensité de la douleur pressurant le monde. Ainsi la pauvre figure de la femme légitime soignant, protégeant celle qui la fera la victime d'une très mauvaise passion adultère, essayant de s'auréoler d'un apostolat. Ce n'est pas du tout la petite personne dont les yeux se sont ouverts aux réalités qu'il aurait été juste de flanquer à l'eau, mais bien le pasteur adoptif et parfaitement coupable d'avoir augmenté sa famille d'une brebis galeuse ou pouilleuse, et uniquement parce qu'il forçait sa femme à la tondre.

 

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