La Dépêche de Rouen

 

1920

René Lasne

 

  Tenace et lourde, ainsi qu’à nos corps la boue, l’immense fatigue anesthésiait nos âmes. Cependant, tassés dans les abris fétides, nous demandions aux livres de nous raviver quelque peu. Dehors, au long de nos veilles patientes, une bouffée de vent frais, un éclat insolite des étoiles nous exhumaient parfois de notre torpeur. Un instant, notre esprit s’émerveillait de pressentir notre délivrance, et qu’il retrouverait ses subtilités et son inquiétude. Nous nous demandions alors ce que là-bas, dans la France intacte, dont nous étions le rempart, faisait Gide ? Comment jugeait-il, non pas nos actes guerriers, mais le but que nos chefs fixaient au grand nombre, et que quelques-uns d’entre nous s’imposaient d’eux-mêmes ? Parfois, la tête levée hors des parapets, tournés vers le lointain paisible qui, derrière lui, abritait la vie, avec quelle angoisse n’avons-nous pas épié une réponse, sollicité une confidence ! Au moins, offensés par l’impudence ou l’injure de ceux qui mettaient leur gloire à célébrer une calamité que nous leur épargnions, au moins savions-nous gré à Gide de cette pudeur, qui nous semblait le contraindre à se taire. Et nous nous demandions de quel profit lui était notre sacrifice. Nous savions bien que tout son souci n’était pas de rééditer luxueusement quelques-unes de ses œuvres, que son silence n’était ni indifférence, ni vacuité. Ah ! Gide ! de tous les hommages que l’on nous a rendus, puissiez-vous ne pas tenir votre impatience tacite pour le moindre !

Alors se réveillait, à nos lèvres dégoûtées du vin grossier, en nos âmes honteuses de leurs satisfactions hébétées, votre insatiable appétit des « nourritures terrestres ». Voici que des poussées multiples, de toutes parts, s’efforçaient en nous vers la lumière, vers la joie d’un élan libre. Ah ! Gide ! le rappel de votre ferveur va-t-il ressusciter la nôtre ? Nous nous souvenons : drus comme une herbe exubérante, les désirs, simultanément, se levaient de partout. O confuse ferveur, diverses curiosités si pressées, si hâtives, que pas une ne réussit à dominer ses sœurs d’une coudée, émois que ne borne pas, vous le sentiez, l’horizon, éblouissante fête universelle, où vous ne pouviez résider nulle part, mais où le voyageur court d’une merveille à l’autre, et s’attristerait de choisir comme d’une indigence et d’une trahison… Il lui suffit d’énumérer ces richesses, de les voir et de les dire, l’une après l’autre… O chaos de joies qui n’ont d’unique que l’intensité de leur ardeur…

Mais Gide, grave, songe aux fruits. Jardinier, prudent et qui ne cisaille qu’à regret, il ordonne le verger. Sécateur en main, il est comme un chirurgien qui opérerait sa propre chair vive. Pas de géométrie, pas de théorèmes. Pas de symétrie, au sens que généralement nous donnons au mot, mais une symétrie, comme l’entendaient les Grecs : appropriation, accord, équilibre. Gide ne consent pas à parer ces œuvres du titre de romans. Il les nomme simplement des récits. Pas de composition traditionnelle, de développement classique. Le lit que le fleuve s’est creusé, est si parfait qu’il dissimule sa savante habilité et que des endiguements et des écluses seraient inutiles et malsaines. Là, où non les contours, comme en une toile impressionniste, mais les désirs tout à l’heure se juxtaposaient, voici qu’une ligne se développe, dont l’œil suit avec ravissement la souplesse. Ligne mouvante, avec des reprises, des repentirs, comme au dessin d’un peintre qui tente de traduire le mouvement. Davantage : on n’imagine pas, dans l’art graphique, un trait pareil à cette écriture qui toujours hésite, mais demeure miraculeusement délicate et pure. Ainsi « La Porte étroite » et « L’Immoraliste ». Gide n’endosse pas une [mot illisible] raide, il ne s’enrôle dans aucun ordre et ne se plie à aucune loi préfixée, mais il a, en lui-même, découvert sa discipline. Mieux : à chaque minute il la découvre.

Cependant il ne se tient pas quitte, il ne s’installe pas confortablement dans un [mot illisible] qu’un autre eût depuis longtemps mis à profit. Ses œuvres passées n’ont pas été que les reflets, en des miroirs divers, d’une image immuable. Gide ne se contente pas de varier les apparences, et il aurait assez d’habilité pour y occuper sa vie, qu’il achèverait ainsi aux jardins sans automne de la gloire officielle. Il reste en quête du neuf. Le livre qu’il entreprend ne s’ajoute pas à ceux qui l’ont précédé aussi machinalement que les bibliothécaires rangeront près des autres le nouvel in-18 voisin. Gide méprise cette indigence. C’est au progrès réel qu’il aspire, à la différence, à la nuance originales.

Ainsi écrit-il les « Caves du Vatican » et « Isabelle ». La phrase y garde sa souplesse délicate et comme respirante, mais se [mot illisible] de vieux mots français auxquels des siècles d’oubli ont rendu leur verdeur, leur « fraîche nouvelleté ». Celui qui signe ce récit et cette sotie, on devine ses veilles souriantes, sur les vieux textes de nos mystères, on éprouve qu’il circule, comme un familier toujours émerveillé, dans le vaste palais de Gargantua et de Pantagruel.

Moins ouvertement peut-être, mais elle est capitale, ces deux œuvres manifestent une autre découverte : celle des hommes. Sans doute, Gide prête encore à ses personnages, à quelques-uns au moins, une part de son âme propre, mais en voici qui vivent en dehors de lui, qu’il crée de toutes pièces, qu’il suscite, non plus de lui-même, mais de l’argile commune, du limon universel. Et Gide s’arme de l’ironie et naît à la pitié. Voici tantôt sur ses lèvres, un sarcasme et tantôt dans sa voix une résonance de deuil : le prince s’est évadé de lui-même et de la compagnie plaisante des frères spirituels.

Puis, après cette annonce de l’avènement prochain d’un nouveau règne, la guerre, et le silence, et notre attente impatiente. Aujourd’hui, après avoir pour la satisfaction de notre curiosité, détaché et publié quelques pages de ses carnets durant la guerre, Gide nous offre la Symphonie Pastorale.

Il est assez stérile d’opposer la forme au fond, ou à l’inverse. L’un et l’autre s’interpénètrent, comme dessin et couleur, l’un et l’autre, si arbitrairement on les dissocie, révèlent, dans une œuvre harmonieuse, la même vérité.

Ainsi n’est-il pas sans importance que Gide renonce à l’emploi de ces archaïsmes qu’il goûtait en expert. Nul rigorisme dans cet abandon. Gide ne résigne la rareté que pour conférer à tous les mots qu’il emploie un sens plus profond et plus intime qu’il n’avait fait encore. Plus d’anachronisme maintenant entre les termes du XVIe siècle et l’ordonnance latine de la phrase qui les enchâsse. Celle-ci ne supporte plus ses mots comme une jeune fille pare sa fraîcheur ingénue de joyaux précieux. Chaque mot se souvient de l’aïeul dont il dérive, il cache, derrière son visage familier, celui des ancêtres. Combien de siècles d’humanisme n’assistent pas maintenant le conteur moderne ? Voilà qui vaut mieux que tout artificiel retour à une tradition faussement codifiée, et que toute jérémiade, tout mépris du présent, toute accusation partiale d’oubli et de dévoiement.

Gide, ici encore, ne peut complètement départir ceux qu’il anime d’un reflet de sa propre flamme. Des lignes comme celle-ci, qu’il fait écrire par le pasteur, il pourrait n’avoir eu qu’à les choisir dans son journal personnel et les transcrire : « Jacques et Sarah, du reste peu curieux de leur nature (souvent même insuffisamment à mon gré)… » ou bien : « Ah ! plût à Dieu qu’elle (Amélie, femme du pasteur) exigeât de moi quelque action difficile ! Avec quelle joie j’accomplirais pour elle le téméraire, le périlleux ! Mais on dirait qu’elle répugne à tout ce qui n’est pas coutumier ; de sorte que le progrès de la vie n’est, pour elle, que d’ajouter de semblables jours au passé. Elle ne souhaite pas, elle n’accepte même pas de moi, des vertus nouvelles, ni même un accroissement des vertus reconnues… » Comment se défendre de songer à la « Porte étroite » ? Mais la contrainte, (une contrainte qui est un enrichissement), n’en est pas moins véridique ; Gide s’impose de peindre, et de substituer à un double de lui-même un être qu’il n’est point. Il mène, parallèlement, plusieurs vie. Il fait dire au pasteur : « Depuis quinze ans je ne l’avais plus revu (un petit lac) car aucun devoir pastoral ne m’appelle de ce côté. » Or, s’il parlait en son nom, Gide pourrait invoquer tout autre motif, mais jamais un de cet ordre, qui contredit sa substance. Son humeur le conduit par le monde, non des obligations. Et parfois, des sentences, des généralisations qui sont véridiquement du pasteur que tourmente le soin qu’il a de ses frères.

  L’œuvre est, en apparence, hachée [?]. Gide a adopté la forme simple du cahier. Il a refusé de cuisiner un roman. Mais ces coupures n’empêchent pas que cette « symphonie pastorale » soit sans heurt, sans vide, sans défaillance. Elle est d’une ligne subtile, mais suave, harmonieuse, d’un dessin qui, sans cesse, serre d’aussi près que possible l’objet, mais garde sa souplesse. Il serait curieux de relever l’emploi que Gide fait, désormais, de « précisément ». Et c’est l’heure de rappeler comment, en un extrait de son journal qu’a publié la Nouvelle Revue Française, il voyait dans la science du dessin notre suprême grandeur, la gloire authentique et sans conteste de la France.

Cet effort d’un maître n’est pas isolé. Le peintre André Lhote théorise ; des écrivains constituent un parti de l’intelligence ; d’autres répudient des écoles et craignent que toute discipline consentie à priori n’empêche l’œuvre d’art, loin de la servir et de hâter son éclosion, mais ils s’efforcent vers le style et cherchent en eux-mêmes une clarté et un équilibre.

Gide cherchera encore, mais a trouvé la voie où s’engager, le sens où ériger son inquiétude, le champ où exercer son activité. Cette discipline ne l’amoindrit pas. Le Pasteur écrit : « Il me semble que je suis plus jeune que lui (Jacques, son fils), plus jeune aujourd’hui que je n’étais hier. » Telle est la merveilleuse vie de Gide, qu’il aurait le droit de s’adresser à lui-même cet hommage très grand.

 

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