Le Temps

29 juillet 1920.

Paul Souday
 

 

 

     Le séduisant ouvrage de M. André Gide, La Symphonie pastorale, est un court «  récit », comme Isabelle et La Porte étroite. Le lieu de l'action est un village suisse. Les héros sont un pasteur protestant et une jeune aveugle-née. Le premier a découvert la seconde en visitant, selon le devoir de son ministère, une vieille pauvresse, parente de l'infirme, et qui l'avait recueillie. Il la recueille à son tour par un beau mouvement de charité évangélique, qui n'a pas l'approbation de son épouse Amélie, personne d'éminente vertu, mais un peu sèche et prosaïque. La jeune aveugle n'ayant reçu de la vieille, ignorante, et sourde par dessus le marché, aucune espèce de soins physiques ni spirituels, est horriblement sale et à peu près idiote. La femme du pasteur, soumise, mais hostile, la nettoie en rechignant : le pasteur lui-même entreprend de l'instruire. Il se trouve devant une table rase : la jeune Gertrude réalise effectivement la fameuse statue hypothétique de Condillac. Il s'agit de l'animer. Le pasteur s'y emploie de son mieux, par générosité pieuse, mais il ne manquera pas de tomber amoureux de cette trop séduisante statue qu'il éveille à la vie : ce sera l'aventure de Pygmalion et aussi celle de Paphnuce, moine d'Antinoé, qui se damne pour avoir voulu, par zèle apostolique, sauver l'âme trop délicieusement logée de la courtisane Thaïs. Dans le faire même de ce beau récit, des grâces piquantes et des ironies légères rappellent un peu par instants la manière d'Anatole France.

     Lorsque Gertrude montre pour la première fois une lueur d'intelligence et commence à comprendre les mots qu'il lui enseigne avec une évangélique patience, l'excellent pasteur déborde de joie religieuse et de reconnaissance envers le ciel, comme le docteur anglais, éducateur de l'aveugle et sourde-muette Laura Bridgeman, lequel, en pareille occurrence, tomba à genoux pour remercier le Seigneur. Osera-t-on insinuer qu'en pareil cas la bonté divine ne se manifeste que d'une façon relative, par des pis-aller, et que l'on comprend au moins aussi bien le Saunderson de Cheselden et de Diderot disant au révérend Holmes : «  Voyez-moi bien, Monsieur Holmes, je n'ai point d'yeux. Qu'avions-nous fait à Dieu, vous et moi, l'un pour avoir cet organe, l'autre pour en être privé ? » Et Saunderson répondait à ce même ministre qui lui développait la preuve de l'existence de Dieu par les merveilles de la nature : « Eh, Monsieur, laissez là tout ce beau spectacle qui n'a jamais été fait pour moi... Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher. »

     A ce propos, Voltaire écrivait à Diderot : « Je vous avoue que je ne suis point du tout de l'avis de Saunderson qui nie Dieu parce qu'il est né aveugle. » Et il est vrai que cette cécité ne démontre pas l'athéisme ; mais elle n'est peut-être pas non plus un motif d'hymnes jaculatoires et de Te Deum. De même, en écoutant le sublime adagio du quinzième quatuor, on peut se dire que ce jeune homme convalescent devrait une bien autre gratitude à la divinité s'il n'avait jamais été malade. Mais on accordera que le héros de M. André Gide a les vues qui conviennent à son caractère.

     Une fois sortie de sa torpeur, Gertrude fait des progrès rapides : « C'est tout de même ainsi, écrit le pasteur (1), que la tiédeur de l'air et l'insistance du printemps triomphent peu à peu de l'hiver. Que de fois n'ai-je pas admiré la manière dont fond la neige : on dirait que le manteau s'use par en dessous, et son aspect reste le même. »

     A chaque hiver, Amélie y est prise et déclare : « La neige n'a toujours pas changé ; on la croit épaisse encore quand déjà la voici qui cède, et tout à coup de place en place, laisse reparaître la vie. » Ce qui coûte au maître le plus de peine, c'est de donner à la jeune aveugle une idée des couleurs. Il la mène au concert, à Neufchâtel, lui fait remarquer les sonorités différentes des cordes, des bois et des cuivres et l'invite à se représenter les colorations rouges et orangées analogues aux sonorités des cors et des trombones, les jaunes et les verts à celles de violons, des violoncelles et des contrebasses ; les violets et les bleus étant suggérés par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. C'est l'audition colorée selon Baudelaire et Rimbaud. Il est parfaitement exact que les timbres des instruments font songer aux couleurs, en général, mais il est difficile de serrer le détail de près.

 

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...

     Pour l'auteur des Fleurs du Mal, il semble bien que les hautbois soient verts et leur fraîcheur un peu acide se distingue en effet du velouté bleuâtre des flûtes plus claires et des clarinettes plus sombres. D'autre part, les violons aériens du prélude de Lohengrin suggèrent une coloration céleste, bleu pâle ou bleu et argent, plutôt que jaune ou verte. Telle est du moins mon impression. Et il n'y a peut-être en ces matières que des impressions personnelles, variables même selon le moment et le contexte. Mais est-il bien sûr que les aveugles-nés eux-mêmes n'aient aucun soupçon des couleurs ?

     «  D'ordinaire, dit Taine, leur cristallin quoique opaque laisse déjà passer un peu de lumière ; l'aveugle de Cheselden distinguait au moins trois couleurs le blanc, le noir et l'écarlate. » (2).

     La fillette de M. André Gide avait au moins une notion de la lumière, puisqu'elle imaginait le chant des oiseaux comme un de ses effets, ainsi que la chaleur qui caressait ses joues, et puisqu'il lui paraissait tout naturel que l'air chaud se mît à chanter, de même que l'eau bout près du feu. J'ai vu citer, je ne sais plus où, un mot d'enfant qui, entendant ronronner le chat couché devant le feu, disait à sa mère : « Le chat commence à bouillir. »

     Le digne pasteur enseigne à Gertrude que ces petites voix émanent de créatures vivantes dont il semble que l'unique fonction soit de sentir et d'exprimer l'éparse joie de la nature. « Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi belle que le disent les oiseaux ?... Pourquoi les autres animaux ne chantent-ils pas ? » Elle forçait ainsi son professeur de réfléchir à des choses qu'il avait jusqu'alors acceptées sans s'étonner.

     La même question revient après une audition de la Symphonie pastorale  : « Est-ce que vraiment ce que vous voyez est aussi beau que cela ? que cette scène au bord du ruisseau ? » L'opinion du pasteur, qu'il ne donne pas à Gertrude, est que Beethoven peignait par ces harmonies ineffables « non pas le monde tel qu'il était, mais bien tel qu'il aurait pu être, qu'il pourrait être sans le mal et sans le péché ». Mais jamais encore il n'avait osé parler à Gertrude du mal, du péché, de la mort. Un de ses textes favoris est celui-ci : «  Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point de péché » (Jean, IX, 41).

     Il a peut-être tort de le prendre à la lettre et de l'appliquer à Gertrude. Celle-ci est pure et innocente, assurément, mais comme toute jeune fille bien née et bien élevée, et sa cécité n'y est pour rien. Le texte du quatrième évangile est évidemment métaphorique. Et Jésus dit : « Je suis venu dans ce monde pour un jugement, pour que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. Quelques-uns des Pharisiens qui étaient avec lui, entendant cela, lui dirent : Sommes-nous aveugles, nous aussi ? -- Jésus leur dit : Si vous étiez aveugles vous n'auriez point de péché. Mais maintenant vous dites : Nous voyons. Votre péché demeure. » (Traduction Lamennais). Il est clair que ce langage est figuré. N'a-t-on pas un peu abusé par la suite de ce symbolisme, et un peu trop cru, dans un sens littéral, que les aveugles étaient moralement privilégiés ? A moins qu'on ne les ait crus moralement disgrâciés. « Il faut voir pour aimer  », dit un vieil aveugle de Maeterlinck. Mais c'est une métaphore aussi, et dans le sens où il faut voir -- c'est-à-dire connaître -- pour aimer, les aveugles voient suffisamment. L'affinement des autres organes supplée pour eux celui qui leur manque. Au point de vue moral, il n'y a aucune raison pour qu'ils soient autres que nous.

     Quant à de la beauté qu'aurait le monde sans le mal et sans le péché, ce n'est pas une idée absolument fausse, mais à condition de ne pas l'interpréter non plus d une façon trop stricte. D'authentiques sacripants, menant une vie scandaleuse, ont été de grands amateurs d'art ou même de grands artistes, mais il est vrai qu'ils n'ont pu être si sensibles à la beauté que grâce à ce qui subsistait en eux de bon et de noble malgré leurs écarts. D'où l'on pourrait à la rigueur conclure que ces désordres n'avaient pas une importance capitale, malgré l'indignation qu'ils excitent chez d'honnêtes gens un peu timorés et asservis à la règle ordinaire. En revanche, l'ascétisme radical est l'ennemi de l'art et du beau. Enfin la nature se complaît dans sa splendeur avec une superbe indifférence pour nos maux et nos fautes ; peut-être est-elle encore plus belle qu'un Beethoven lui-même n'est capable de le comprendre et de l'exprimer. Ce qu'il peint est plus beau que nous ne l'aurions senti par nos seuls moyens, mais non pas sans doute supérieur à ce qui est.

     Le fils aîné du pasteur, Jacques, étudiant en théologie, s'éprend de Gertrude, et le drame se complique d'un conflit de doctrine. Par une ironie qui n'est plus légère que dans la forme, mais qui a une portée profonde et redoutable, M. André Gide fait dire à son pasteur : « Un instinct aussi sûr que celui de la conscience m'avertissait qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. » C'est la plus vulgaire jalousie qui pousse le pasteur à empêcher son fils d'épouser Gertrude, mais qu'est-ce donc que la conscience, si elle est sujette à de telles illusions ? D'ailleurs l'arme est à deux tranchants comme tout scepticisme.

     Si la conscience n'est rien, ou peu de chose, on peut conclure à l'immoralisme, mais aussi à la nécessité de rétablir le dogme écrit. Il y a des négations qui se veulent émancipatrices, et d'autres qui prétendent nous remettre sous le joug, par crainte de l'anarchie.

     On pense bien que l'honorable pasteur de M. André Gide n'est pas précisément immoraliste. il ne suivrait même pas Renan, répondant à une objection d'Amiel : « Quant au péché, je crois bien que je le supprime.  » Mais cette notion l'importune. Il reproche à son fils de devenir traditionaliste et dogmatique, de préférer l'enseignement de saint Paul à celui du Christ, d'être de ces âmes qui « se croient perdues dès qu'elles ne sentent plus, auprès d'elles, tuteurs, rampes, et garde-fous, qui tolèrent mal chez autrui une liberté qu'elles résignent, et qui souhaitent d'obtenir par contrainte tout ce qu'on est prêt de leur accorder par amour ». L'Epître aux Romains lui déplaît particulièrement et il refuse de la faire lire à Gertrude. Il se dit : « Je cherche à travers l'Evangile, je cherche en vain commandement, menace, défense... Tout cela n'est que de saint Paul. »

     Mais a-t-il bien cherché ? Ce texte de saint Paul qui d'après lui inquiéterait inutilement sa Gertrude : « Le péché a pris de nouvelles forces par le commandement » (Rom., II, 13) ne s'accorderait-il pas avec celui-ci : « Si je n'étais pas venu, et ne leur eusse point parlé, ils n'auraient point de péché, mais maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché » (Jean, XV, 22). Dans le même chapitre du même quatrième évangile, particulièrement cher au pasteur, on lit un peu plus haut : « Celui qui ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment et il séchera et on le ramassera pour le jeter au feu et le brûler » (ibid., 6). Cette parabole du vigneron dans sa vigne n'est peut-être pas une pure idylle. Il y a aussi des ombres au tableau. Et Matthieu lui-même n'abonde-t-il pas en anathèmes contre les races de vipères et les sépulcres blanchis, en menaces de ténèbres extérieures, de pleurs et de grincements de dents? L'opposition entre le Christ (ou ce que nous savons de lui par les évangélistes) et l'apôtre des Gentils n'est-elle pas une invention du héros de M. André Gide ? On se rappelle les dernières pages du Saint Paul de Renan. « Paul est le père du subtil Augustin, de l'aride Thomas d'Aquin, du sombre calviniste, de l'acariâtre janséniste, de la théologie féroce qui damne et prédestine à la damnation. Jésus est le père de tous ceux qui cherchent dans les rêves de l'idéal le repos de leurs âmes. » C'est peut-être vrai, si l'on considère le ton et l'accent général, ou surtout si l'on fait un choix dans les textes évangéliques, mais on y découvre certainement aussi la rude doctrine paulinienne, et il y a peut-être plus d'originalité hardie dans la douceur virgilienne de François d'Assise que dans la théologie de l'auteur des Epîtres.

     Le malheureux pasteur qui regardait l'état de joie comme obligatoire pour un chrétien, en est bientôt rudement précipité dans l'affreuse détresse. Moins perspicace que sa femme pourtant si bornée, il a mis longtemps à se rendre compte qu'il aimait Gertrude. Même après l'avoir compris, il résiste aux scrupules, et par une enivrante nuit d'été, après le premier et unique baiser, il s'écrie : « S'il est une limitation dans l'amour, elle n'est pas de vous, mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon amour paraisse aux hommes, oh, dites-moi qu'aux vôtres, il est saint. » Le pauvre homme n'est plus de la paroisse de Jean, mais de Jean-Jacques. Peut-être s'abandonnerait-il définitivement à cet amour coupable ou saint, mais en tout cas irrésistible, sans le secours adventice d'un événement tragique. Les médecins reconnaissent que Gertrude est opérable ; on l'opère ; elle voit. C'est la catastrophe. Elle aimait le pasteur avant de l'avoir vu. Elle avait dédaigné pour lui les avances de Jacques. Maintenant c'est Jacques qu'elle aime, parce qu'il est tel qu'elle s'imaginait que devait être le pasteur. L'opération de la cataracte lui a révélé la différence des âges. M. André Gide peut invoquer ici l'autorité de Diderot : « Elle (une jeune aveugle, Mlle Mélanie de Salignac) était peu sensible aux charmes de la jeunesse et peu choquée des rides de la vieillesse. Elle disait qu'il n'y avait que les qualités du coeur et de l'esprit qui fussent à redouter pour elle. C'était encore un des avantages de la privation de la vue surtout pour les femmes. Jamais, disait-elle, un bel homme ne me fera tourner la tête. » C'est un peu étonnant, et l'on aurait supposé que l'ouïe, le toucher et l'intuition permettaient aux aveugles de discerner un jeune homme d'un homme mûr ou d'un vieillard.

     Quoi qu'il en soit, Gertrude désespérée de son erreur, et des chagrins qu'aura causés sa présence dans cette famille pastorale, se noie comme Ophélie, non sans s'être préalablement convertie au catholicisme comme a fait Jacques qui va même jusqu'à entrer dans les ordres. C'est le désastre complet pour l'infortuné pasteur, dont le sort inspire une immense pitié.

     M. André Gide entend-il approuver cette double conversion finale et pense-t-il qu'elle soit logiquement exigée par l'aventure, où le père de Jacques n'a pas trouvé dans sa foi trop latitudinaire d'abri contre les faiblesses du coeur ? Ce serait une thèse bien contestable, attendu que les passions ont fait des victimes parmi les fidèles de toutes les religions. L'auteur ne se prononce pas expressément : ce n'est pas sa manière. Il est subtil, mobile, volontiers évasif, parfois même un peu décevant. Mais son talent, l'un des premiers d'aujourd'hui, a des séductions auxquelles il faut se rendre, et l'on ne peut reprocher à cette Symphonie pastorale, si suggestive et si attachante, que de manquer de longueurs.

 

(1) Le récit se compose de deux cahiers ou journaux intimes, dans lesquels le protagoniste parle à la première personne.

(2) ... De l'intelligence.

[Repris dans le BAAG, n° 42, avril 1979, pp. 91-96]. 

 

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