L’Art Moderne

[Anonyme]

 

 

 

Quelques livres: Le Traité de Narcisse

 

En une langue claire, concise, qui se soucie avant tout du développement de la pensée et y subordonne toute phrase, André Gide nous donne la théorie du symbole exposée ingénieusement elle-même au moyen d'un symbole. En liminaire, cette déclaration : « Il n'est pas besoin de préface. Je n’écris ça que pour ceux qui ont déjà compris ». Ce qu'il faut avoir quelque peu compris, c'est la haute philosophie du génie unique du grand Platon, qui formula une fois pour toutes le symbolisme cosmologique que veulent interpréter poétiquement aujourd’hui les jeunes pléiades. Les apparences terrestres sont représentatives d'idées qu'elles manifestent. Et ces idées, les archétypes absolus et parfaits ont une existence réelle dans le monde des formes, dans le paradis, éden, le divin jardin de la pensée divine, où elles sont représentées par des exemplaires uniques pour chacun des genres et chacune des espèces. « Ainsi, les variétés demeurent-elles derrière les formes-symboles. Tout phénomène est le symbole d'une vérité. Son seul devoir est qu'il la manifeste, son seul péché qu'il se préfère. »

Le vieux mythe de Narcisse explique tout cela. Narcisse était parfaitement beau. Mais Narcisse ne se connaissait pas. Grande inquiétude. Ah! ne pas savoir si l'on s'aime, ne pas connaître sa beauté !… Et, ne doutant pas que sa forme ne soit quelque part, il se lève et part à la recherche des contours souhaités pour envelopper enfin sa grande âme. Il s'en vient près du fleuve et s'y abandonne aux visions qui, selon le cours des eaux, ondulent et que les flots diversifient. Mais il ne sait encore si son âme guide le flot ou si c'est le flot qui la guide. Pourtant, ce sont toujours les mêmes choses qui passent, toujours les mêmes formes. « Pourquoi plusieurs? ou bien pourquoi les mêmes ? C’est donc qu’elles sont imparfaites, puisqu’elles recommencent toujours... et toutes, pense-t-il, s’efforcent vers quelque chose, vers une forme première perdue, paradisiaque et cristalline. Narcisse rêve au paradis. » Puis, spectacle des choses parfaites, ennui de n'y jouer aucun rôle, inharmonie de son geste qui va engendrer la faute, la faute qui sera cause de l'inharmonie générale. Et le paradis désormais sera toujours à refaire. Les formes rythmiques étant perdues, tout dorénavant tendra vers sa forme d'autrefois.

« Le poète est celui qui regarde. Et que voit-il? Le paradis, qui est partout. Les apparences sont imparfaites : elles balbutient les vérités qu'elles décèlent : le poète, à demi-mot doit comprendre, puis redire ces vérités. »