La Nouvelle Revue française

 

janvier 1937

Marcel Arland

 

Geneviève, la nouvelle héroïne de M. André Gide, proteste qu'en exposant son histoire, elle veut moins plaire qu'avertir. Le lecteur n'attendra donc pas une intrigue savamment conduite ; il prendra garde à tirer de chaque événement une leçon. Aussi bien cette leçon, Geneviève ne se fait-elle pas faute de la dégager elle-même. C'est dire avec quelle netteté ce court récit se rattache à la veine des moralités, où Gide a puisé la plupart de ses livres.

Il faut lire Geneviève en songeant aux deux récits précédents d'André Gide. L'héroïne y figurait déjà, encore qu’elle restât au second plan. C'est elle qui, dans L'école des Femmes, publiait le journal de sa mère ; c'est un peu contre elle, du moins contre cette publication, que le père exposait sa propre défense dans Robert (ou L'École des Maris). Voici le troisième volet du triptyque : on pourrait l'appeler L'École des Filles. Il ne s'agit pas ici d'un "cours" suivi ; mais de deux ou trois épisodes et de bon nombre de réflexions. Si son architecture particulière satisfait mal, mettons-le à sa place dans cette chronique d'une famille.

Non que l'ensemble apparaisse comme une des œuvres majeures de Gide. Il y manque le frémissement et les beautés de L’Immoraliste ou de La Porte étroite. Et Gide peut bien y défendre des idées qui lui sont chères (indépendance, libre développement de l'être), attaquer l’hypocrisie et la déformation du cœur ; — il ne s'y donne pas tout à fait, reste un peu extérieur, prend moins au sérieux ses personnages que son sujet. Ce sont des contes moraux, souvent badins, parfois d’un comique appuyé, soudain graves, des "Avertissements d'un oncle à sa nièce". Ce ton varié, mais toujours sans emphase, la simplicité, la banalité voulue de l'anecdote et des moyens, le dédain de ces grâces musicales où Gide était passé maître, tout concourt à faire de ces trois récits une œuvre charmante et familière, à mi-chemin de ses romans et de son journal, une œuvre à lire aux veillées, quand les veillées reprendront (et l'on sait que Gide ne dédaigne pas de donner à ses livres un air un peu vieillot, pour préserver leur jeunesse, pas plus qu'il ne craint de reprendre un thème battu et de paraître, comme dans Geneviève, moins audacieux que M. Marcel Prévost).

Des trois récits, Geneviève fut sans doute pour Gide le plus important. Il l'a, plus que les autres, chargé de remarques et de questions. Peut-être l'en a-t-il trop chargé ; certaine disproportion apparaît entre les faits et la leçon ; il semble qu'ils n'aient pas mûri ensemble, que les faits soient sollicités, imposés par la leçon ; il arrive même que le zèle de Geneviève soit si vif, qu'elle ne donne à sa leçon l'appui d’aucun fait. Tout laisse croire enfin que Gide rêvait d'une œuvre plus ample, dont il ne donne ici qu'un épisode parfait et le résumé du reste.

Or il se trouve que cet épisode, le premier, nous touche à peine par sa portée morale, mais avant tout par cet art dont Geneviève entendait faire fi. C'est l'art le plus délicat ; nulle afféterie ; une justesse de ton, une finesse de dessin, un bonheur dans le choix des scènes et des propos, une calme assurance dans leur évocation, qui valent les audaces les plus tapageuses. Gide déclarait naguère que l’« hésitation sentimentale » ne le touchait plus. Ce n'est pas à une autre matière que les cent premières pages de Geneviève doivent leur prix. Trois jeunes filles, leur amitié, leur éveil ; derrière ce groupe, celui des mères-confidentes ; à l'arrière-plan, les silhouettes plaisantes des pères. Ce petit monde, évoqué en cent pages, offre la même grâce et la même savante naïveté qu'une comédie de Marivaux. Non pas la même familiarité peut-être ; ce sont ses propres jeux sentimentaux que Marivaux expose ; Gide, ses remarques, une anecdote qui lui fut contée, de jeunes êtres qui l'attendrissent et dont il attend une aventure exemplaire. Mais en attendant la leçon, que de traits exquis ! Celui-ci par exemple : Geneviève rejoint deux jeunes filles dont elle rêve d'être l'amie ; elle les écoute parler, l’une librement, l'autre avec prudence ; et Sara, la première :

 

— Avec ça que tu ne penses pas comme moi ! C'est seulement à cause de Geneviève que tu protestes.

Alors, sans trop comprendre ni savoir à quoi ce que j'allais dire m'engageait, et par immense désir de ne pas être tenue à l'écart, de témoigner ma sympathie, je m'écriai :

— Mais moi aussi, je pense comme Sara. Il ne faut pas avoir peur de moi ; je sais mal m'exprimer parce que jusqu'à présent je n'ai pu causer avec personne ; mais, si vous me connaissiez, vous comprendriez que je peux être votre amie.

J'avais sorti cela tout d'un trait, dans un immense effort. Tout étonnée et confuse de ce que je venais d'oser dire, le cœur battant, je saisis à la fois une main de Gisèle et l'épaule de Sara contre laquelle je pressai mon front comme pour cacher ma honte. Je sentis l’autre main de Gisèle caresser doucement mes cheveux. Quand je relevai le front, j'étais en larmes, mais parvins pourtant à sourire.

 

Ce n'est rien et c'est beaucoup, sous l’apparente négligence. Des traits semblables abondent dans la première partie du livre. Ils deviennent plus rares dans la seconde, et moins spontanés, moins frais, comme écrasés sur le débat qu’élève hâtivement l'auteur. Ils font regretter le livre que Gide eût pu écrire. Je sais bien qu'André Gide s'est toujours plu à donner d'autres œuvres que celles que l'on attendait de lui. Mais je ne suis pas sûr, je l'ai dit, que la forme actuelle de son livre corresponde précisément à ces premières ambitions. Y a-t-il eu lassitude, changement d'humeur, méfiance à l'égard de l’art romanesque, ou simplement de l'art ? Comme si l'art, chez un tel écrivain, n'était pas exigé par l'indépendance même de la pensée.

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