Le Journal

29 novembre 1936

 

Lucien Descaves

 

Nous avons reçu à la fois trois publications nouvelles d’André Gide : Geneviève ou la Confidence inachevée ; la suite de son Journal ; enfin le Retour de l'U.R.S.S..

Je ne m’avance pas trop en disant que, des trois, cette dernière était la plus impatiemment attendue. Quelques indiscrétions, dans la presse, nous faisaient prévoir, sinon la répudiation d'une croyance, à tout le moins un certain désenchantement.

André Gide n'a pas voulu — et cela ne nous étonne pas de sa part — que lui fût appliqué le proverbe : « A beau mentir qui vient de loin. »

Il le dit nettement : « J’ai toujours professé que le désir de demeurer constant avec soi-même comptait trop souvent un risque d'insincérité, et que s'il importe d'être sincère, c'est bien lorsque la foi d'un grand nombre, avec la nôtre propre, est engagée. Si je me suis trompé d'abord, le mieux est de reconnaître au plus tôt mon erreur, car je suis responsable de ceux que mon erreur entraîne. Il n'y a pas d'amour-propre qui tienne. Une chose à mes yeux plus importante que moi-même et que l'U.R.S.S., c'est l'humanité, son destin, sa culture. »

Voilà un ferme langage. Mais ne savons-nous pas que le meilleur moyen de s'apercevoir qu'on s'est doré la pilule, c'est d'en tâter. André Gide a donc cette supériorité sur nous, d'en avoir tâté.

Pas seul, hélas ! Il était accompagné du jeune confrère à qui l’opuscule est, en ces termes, dédié :

A la mémoire d’Eugène Dabit, ces pages, reflets de ce que j'ai vécu et pensé près de lui, avec lui.

J'ai bien souvent pensé à Eugène Dabit depuis le jour du mois d’août dernier où j'ai été bouleversé par la nouvelle de sa mort, à Sébastopol, où Gide l'avait laissé, après deux mois de « compagnonnage quotidien », comme il a dit, et à leur dernière étape du retour de l'U.R.S.S., ensemble.

Comme Eugène Dabit n’avait pas, que je sache, les moyens d'entreprendre à ses frais un pareil voyage, il faut nécessairement qu'on le lui ait facilité. Ce sont souvent les vacances qu'on nous offre qui nous coûtent le plus cher.

Je n’avais jamais rencontré le pauvre garçon. Nous devions faire connaissance à Noël, chez Vlaminck ; je fus empêché de m’y rendre... Combien je le regrette aujourd'hui ! Je crois bien que j'eusse aimé l'homme autant que j'aimais l'auteur de l'Hôtel du Nord, son premier roman. Ses débuts m’avaient rappelé ceux de Charles-Louis Philippe avec Bubu de Montparnasse. Ils promettaient un romancier, et Dabit, pas plus que Charles-Louis Philippe, ne trompait notre attente.

La dernière lettre de celui-là, datée du 17 août, et que La Nouvelle Revue Française a publiée, trahit ce qu'il appelle une angoisse, « celle qui m’a pris à seize ans, dit-il, ne m'aura plus quitté, aura pesé sur toute ma vie. Avais-je tort de ne pas croire aux hommes ?... »

A cette question lui-même eût répondu.

Dans le sens d'André Gide ? C'est probable. Ils avaient échangé, en route, trop d'observations, de craintes et d'idées pour n'en avoir point beaucoup de communes... Après l'examen de conscience de Gide, celui d'Eugène Dabit nous manque, et c'est dommage... Qu'est-il devenu ?...

Il faut lire attentivement, sans parti pris, l’« essai » que publie André Gide. Ce n'est point une raison parce que le bilan qu'il établit accuse de lourdes pertes, pour déposer ce bilan.

Dans son retour de l'U.R.S.S. aussi, le syndic procède par étapes, ne jette pas le manche après la cognée, espère encore un redressement de la Russie nouvelle. On le sent dominé par le dictamen de conscience dont sa sincérité prend conseil avant d'émettre une opinion qui n'engage pas que lui. Et ce scrupule honore trop l'écrivain pour qu'il lui soit reproché.

C'est pourquoi je ne partage pas l'irritation de M. Jean Fontenoy qui, dans un livre paru récemment, sous ce titre : L'École au renégat, s'adressant à Gide, lui crie : « Vous avez ravagé notre jeunesse, vous avez joué avec nos âmes. Aujourd'hui, vous enfoncez des portes ouvertes ; vous découvrez que l'important est de bien faire ce que l'on a fait et la bonne volonté passe avant l’intelligence abstraite. »

Il faut ajouter toutefois que M. Jean Fontenoy, après avoir fait la guerre, a parcouru dans tous les sens l'U.R.S.S., et encore la Chine, le Japon, etc., ce qui peut, à la rigueur, lui fournir des éléments d'information variés que ne posséderait pas au même degré André Gide...

Aussi bien, celui-ci n'a pas dit son dernier mot ; il n'est encore qu’au tournant dangereux. Attendons qu'il l'ait franchi, et prenons patience en lisant les nouvelles pages de son Journal (1832-1935) qu'il publie.

On y trouve des images riches de suc, telles que celle-ci :

« Remplacer, chaque fois qu’il se peut, le « pourquoi ? » par le « comment ? », c'est faire un grand pas vers la sagesse. Il subsiste, malgré tout, entre les deux questions, un lien secret. Les mystiques ne s'inquiètent que de la première et la finalité seule leur importe ; les naturalistes ne consentent qu’à la seconde ; elle seule tend à une réponse pertinente que l'étude de la nature est toujours à même de fournir, et qui permet quelque progrès. La recherche des « causes finales », c'est la prétention de placer la charrue avant les bœufs. »

Ou bien : « Pour un long temps, il ne peut plus être question d'œuvres d'art. Il faudrait, pour prêter l'oreille aux nouveaux indistincts accords, n'être pas assourdi par des plaintes. Il n'est presque plus rien en moi qui ne compatisse. Où que se portent mes regards, je ne vois autour de moi que détresse. Celui qui demeure, aujourd'hui, contemplatif, fait preuve d’une philosophie inhumaine, ou d'un aveuglement monstrueux...

« Il ne sied pas de faire endosser à la vertu les lassitudes de la vieillesse. Le tableau des renoncements successifs ne serait pas sans éloquence, si l'on pouvait, sans complaisance, obtenir de soi ces aveux. »

Il n'est pas moins vrai qu’André Gide, assagi ou plutôt modifié par l'âge et l'expérience acquise, demeure, dans son Journal, un grand artiste dont le génie m'a souvent rappelé le beau vers de Catulle Mendès :

Un jet d'eau qui montait n'est pas redescendu.

Il en était ainsi de la pensée de l'auteur des Nourritures terrestres. Elle ne retombait pas de l'esprit sur le cœur.

Mais, du moment que le philosophe s’humanise et se montre chaque jour davantage sensible aux maux d'autrui, « cela jette dans l'acte un attendrissement, un intérêt qui manquait ».

Ce n'est pas moi qui dis cela, c'est Voltaire.

Enfin, ne quittons pas André Gide, sans signaler le petit livre dans lequel Maurice Sachs s'élève contre la légende qui travestit l’écrivain en un être « immoral, d'influence volontairement perverse, soucieux de se faire remarquer, parcimonieux et insincère », contrairement à la vérité, M. Sachs le démontre.

On va, cette fois encore, noter de versatilité l'honnête homme qui, sans brûler pour cela ce qu'il adorait avant d'aller à Moscou, apporte des correctifs à ses préventions favorables. On aura tort. Gide n'est ni plus ni moins indépendant aujourd'hui qu'il y a trois ans.

L'ouvrage de Maurice Sachs est, si je considère son format, biographique et critique en miniature. Il apprend beaucoup de choses en peu de mots. Il est orné de portraits de Gide, à différentes époques de sa vie ; mais les meilleures effigies de l'écrivain sont encore celles que l'auteur de sa biographie compose d'après des citations nombreuses et choisies. On peut dire alors du portrait qu'il est parlant.

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